L'oblîgation de rendre compte est le principal mécanisme qui
permet de vérifier si les normes d'action sont respectées. Dans
une société libre et démocratique, les personnes investies
de pouvoirs importants et d'une autorité discrétionnaire doivent
être comptables de toutes les activités qui leur sont
confiées - en somme, de toutes les activités dont elles sont
responsables.
Au sein d'un système ou d'une organisation fonctionnant comme il se
doit, chacun devrait être responsable de ses actes, que ceux-ci aient
été bien exécutés et aient eu d'heureuses
conséquences ou qu'ils aient été mal
exécutés et aient eu des conséquences facheuses. En cas de
faute, le fonctionnaire soumis à l'obligation de rendre compte ne peut
se retrancher derrière le prétexte que les actes reprochés
ont été commis par son subalterne. Il est toujours responsable
devant ses supérieurs.
Quelle que soit la structure d'une organisation, les chefs sont toujours
responsables des mesures et des décisions prises par leurs subalternes
à tous les échelons. Dans une hiérarchie de commandement
bien structurée, l'obligation de rendre compte n'est pas affaiblie par
l'éloignement. Lorsqu'un subalterne commet une faute, celle-ci est
partagée par celui qui la commet et par tous ceux qui exercent
l'autorité: subalterne, supérieur et supérieur du
supérieur. Dans sa forme la plus globale et la plus universelle,
l'obligation de rendre compte se situe inévitablement au niveau du
premier dirigeant de l'organisation ou de l'établissement.
Responsabilité n'est pas synonyme d'obligation de rendre compte. La
personne qui est autorisée à agir ou qui est investie de pouvoirs
est << responsable >>. Mais elle a aussi des comptes à
rendre. La personne qui exerce certains pouvoirs dans l'accomplissement de
fonctions officielles doit répondre de l'exercice qu'elle fait des
pouvoirs ou des fonctions qui lui sont confiés. La personne qui exerce
un pouvoir de supervision est responsable, et donc comptable de la
manière dont ce pouvoir est exercé.
La personne qui délègue des pouvoirs est également
responsable, et donc comptable, non pas de la supervision directe que le
superviseur est censé exercer, mais du contrôle dont fait l'objet
celui à qui les pouvoirs ont été
délégués et, en définitive, des actes posés
par celui-ci. La délégation de pouvoirs ne relève pas le
fonctionnaire responsable de son obligation de rendre des comptes. Il peut
déléguer certains pouvoirs d'agir, mais il ne peut
déléguer la responsabilité de s'assurer que les taches
sont bien exécutées.
Lorsqu'un supérieur délègue des pouvoirs d'agir à
un subalterne, il demeure responsable, premièrement des actes
posés par la personne à qui les pouvoirs sont
délégués, deuxièmement du choix de la personne
à qui les pouvoirs sont délégués,
troisièmement de la pertinence de la délégation et, enfin,
du contrôle qu'il doit exercer sur les actes de ce subalterne.
Même si le fonctionnaire de niveau supérieur fait preuve de
diligence et de prudence et se conduit comme il se doit, il est toujours
responsable des erreurs et des fautes commises par ses subalternes. En cas
d'erreur, lorsque les autorités ont à établir Si un
supérieur a réagi comme il fallait devant l'erreur ou
l'inconduite d'un subalterne, elles peuvent être justifiées
à retenir une sanction ou une peine de moindre gravite ou à n'en
imposer aucune.
Les personnes qui assument des pouvoirs de supervision ou qui ont
délégué des pouvoirs d'exécution à des
subalternes, sont tenues de savoir ce qui se passe dans leur secteur de
responsabilité. Il incombe au supérieur de se tenir constamment
informé de ce qui se passe dans son secteur de responsabilité
même Si les subalternes qui sont chargés de lui signaler tous les
faits, situations et suites qui s'y rapportent manquent à leur
devoir.
Lorsqu'un supérieur affirme qu'il n'a jamais été
informé d'un fait ou d'une situation ou qu'on ne lui a pas fourni tous
les renseignements requis sur des faits ou des situations liés à
l'exercice de responsabilités organisationnelles, il importe de
comprendre quels processus et quelles méthodes ont été
prévus pour assurer la communication efficace des renseignements. Il est
également pertinent d'évaluer la mesure dans laquelle ces
renseignements étaient notoires ou connus de tous, et d'établir
comment on aurait pu raisonnablement prévoir ce qui s'est produit. En
outre, la réaction du gestionnaire qui vient de découvrir cette
lacune dans la communication des renseignements sera souvent importante.
Jusqu'à maintenant, nous nous sommes appliqués à
définir les termes et à établir des principes directeurs.
Nous passons maintenant à une étude et a une analyse des
questions pratiques que soulève l'obligation de rendre compte.
Nous constatons tout d'abord que les normes examinées ci-dessus n'ont
pas été bien protégées récemment dans les
Forces armées canadiennes. La hiérarchie de l'autorité au
Quartier général de la Défense nationale (QGDN), et
particulièrement entre le chef d'état-major de la Défense
(CEMD), le sous-ministre (SM) et le juge-avocat général, est
devenue confuse et déformée. L'autorité au sein des Forces
canadiennes est mal définie par les dirigeants, ou elle n'est pas
clairement évidente dans l'organisation, non plus que dans les actes et
les décisions des dirigeants militaires dans la chaîne de
commandement. En outre, nous constatons que les gouvernements ne se sont pas
acquittés consciencieusement de leur devoir de surveiller les Forces
canadiennes et le ministère de la Défense nationale de
manière a ce que les deux fonctionnent sous le contrôle strict du
Parlement.
Nous élaborons ci-après celles des lacunes que nous avons
relevées qui ont le plus d'incidences sur l'obligation de rendre
compte.
- Les exigences, les politiques et les pratiques officielles en matière
de présentation de rapports et de tenue de dossiers, dans l'ensemble du
MDN et des Forces canadiennes, sont incohérentes, paffois inefficaces et
susceptibles de donner lieu à des abus. Nous avons vu que, dans certains
cas (par exemple, dans les comptes rendus et les procès-verbaux des
réunions quotidiennes de la direction), au fur et à mesure que la
publicité sur le déploiement en Somalie s'intensifiait, les
documents devenaient délibérément confus ou
n'étaient tout simplement pas conservés dans les dossiers, ceci
afin d'éviter un examen ultérieur des opinions exprimées
et des décisions prises.
- Dans le chapitre 39, où est décrite la phase de nos travaux
portant sur la divulgation de documents, nous démontrons qu'il y a une
hostilité inacceptable à l'égard des objectifs et des
exigences de la Loi sur l'accès à l'information, qui fait
partie intégrante de l'obligation de rendre des comptes au public. Aux
paliers supérieurs, on semble se soucier davantage de gérer
l'ordre du jour et de contrôler la circulation de l'information que
d'affronter directement le problème et les questions qui se posent et de
tenter de les résoudre.
- Les fonctions et les responsabilités propres à bien des
grades, à bien des postes et à bien des fonctions au QGDN sont
mal définies et mal comprises. En outre, les rapports entre les
officiers et les fonctionnaires au QGDN ainsi qu'avec les commandants des
commandements et ceux des formations opérationnelles au Canada et
outre-mer sont, au mieux, ambigus et incertains.
- La nature et l'ampleur des fonctions et des responsabilités des
supérieurs en matière de surveillance et de supervision manquent
de clarté, sont mal comprises ou font l'objet d'un arbitraire personnel
inacceptable. On semble justifier le défaut de surveillance et de
supervision en se bornant à affirmer que le supérieur avait
confiance que la personne à qui la tâche avait été
confiée s'en acquitterait comme il se doit.
- Les mécanismes actuels de vérification interne et d'examen des
programmes, qui sont des responsabilités du chef du Service d'examen (CS
Ex), sont enveloppés de secret. Les rapports publiés n'ont pas
besoin d'être connus, et c'est le chef d'état-major de la
Défense ou le sous-ministre, de qui relève le CS Ex, qui
décide de ce que l'on en fait. Le CEMD ou le SM, selon le cas, a les
pouvoirs discrétionnaires absolus concernant le suivi d'un rapport et la
décision de soumettre ce dernier à un examen indépendant.
Le CS Ex n'a pas l'autorité d'instituer des enquêtes. Il n'existe
aucun mécanisme de suivi ou d'évaluation indépendante des
rapports ou des recommandations de changement du CS Ex.
- Il semble qu une situation préoccupante existe concernant les
rapports faisant suite à des incidents et les études
exécutées sur commande à l'interne. Ces rapports et ces
études peuvent servir aux fins de la reddition de comptes, pourvu qu'on
les prenne au sérieux, que l'on examine avec soin les recommandations
qu'ils renferment, et que l'on y donne suite. Bien que, dans la plupart des
cas, les exigences concernant la production d'évaluations et de rapports
faisant suite àdes incidents soient claires, il n'y a pas de
mécanisme systématique et rigoureux qui assure un examen et un
suivi efficaces. Nous avons de nombreux exemples de problèmes qui ont
été signalés à maintes reprises et à propos
desquels rien n'a été fait et de recommandations proposant des
solutions qui ne sont pas suivies. Leur sort semble laissé à
l'entière discrétion des fonctionnaires des échelons
supérieurs, qui peuvent rejeter - et rejettent en fait souvent - les
changements suggérés sans autre forme de discussion ou
d'explication ni possibilité d'étude ou d'évaluation
extérieure.
- Les mécanismes de surveillance du ministère de la
Défense nationale et des activités militaires par le Parlement
sont inefficaces. Les membres d'un comité mixte du Sénat et de la
Chambre des communes de 1994 approuvaient tous l'idée selon laquelle il
fallait renforcer le rôle du Parlement pour les questions de
défense. Nous n'envisageons pas que le Parlement joue un rôle de
surveillance extraordinaire en ce qui concerne la conduite militaire mais, de
toute évidence, il pourrait et devrait faire plus. Le Parlement est
particulièrement efficace pour encourager les organismes à lui
rendre compte en recevant, étudiant et diffusant les rapports que
ceux-ci doivent lui soumettre (comme ce serait le cas, par exemple, des
responsabilités que nous proposons de confier à un inspecteur
général).
- Nous avons repéré de nombreuses lacunes dans le fonctionnement
de mécanismes de reddition de comptes plus indirects, comme les cours
martiales et les procès sommaires, les enquêtes, les rapports et
le processus de mise en accusation de la police militaire, les
évaluations du personnel, les moyens utilisés pour inculquer et
faire observer la discipline, les enquêtes sur les problèmes et
les écarts de discipline, et les mesures correctives, les
évaluations de l'entraînement, les déclarations de
capacité opérationnelle, et ainsi de suite. Toutes ces questions
font l'objet d'un examen approfondi dans plusieurs chapitres du présent
rapport.
- Nous avons constaté que le leadership en matière de reddition
de comptes et l'éthique, ou l'ethos, à cet égard sont
très déficients aux échelons supérieurs militaires,
bureaucratiques et politiques. Hormis les platitudes qui figurent à
présent dans les codes de déontologie, et le traitement
supefficiel de la question qu'on retrouve dans certains documents
déposés par le ministre de la Défense nationale le 25 mars
1997, nous n'avons pas senti chez les représentants de ces trois
échelons une volonté très forte de promouvoir la reddition
de comptes comme une valeur souhaitable ni d'examiner sérieusement, et
d'améliorer, les mécanismes de reddition de comptes.
- De même, il semble qu'on soit peu ou point intéressé
à créer ou à élaborer des mécanismes pour
encourager les militaires de tous grades et les bureaucrates à faire
rapport de façon précise et opportune aux autorités
désignées des lacunes et des problèmes, et à
établir ou suivre des processus et des procédés clairs
pour faire enquête sur ces rapports et en assurer le suivi.
Cette description des graves lacunes sur le plan de l'obligation de rendre
compte qui ont été révélées par
l'expérience du déploiement en Somalie suggère plusieurs
solutions possibles. Certaines des solutions proposées sont
examinées plus en détail dans le présent chapitre et dans
d'autres parties de ce rapport. Une suggestion concerne la création d'un
bureau de l'inspecteur général, qui aurait pour but de promouvoir
une meilleure reddition de comptes dans l'ensemble des Forces canadiennes et du
ministère de la Défense nationale. Cette recommandation et
d'autres qui lui sont connexes sont examinées en détail au
chapitre 16.