L'opération a mal tourné dès les premiers moments. Les soldats, à part quelques exceptions notables, ont fait de leur mieux. Mais, mal préparés et livrés à eux-mêmes, ils se sont inexorablement enfoncés dans le bourbier qui a abouti à la débâcle somalienne. Une tradition honorée a ainsi été souillée.
Les systèmes se sont enrayés et la discipline organisationnelle s'est effondrée. On ne saurait dissocier de telles fautes systémiques ou institutionnelles de la responsabilité des chefs. Or, en ce qui concerne la mission en Somalie, ceux-ci ont commis des erreurs nombreuses et fondamentales: les systèmes mis en place étaient insuffisants et profondément défectueux; les pratiques qui encourageaient le carriérisme généralisé et faisaient passer l'ambition individuelle avant les besoins de la mission s'étaient enracinées; le contrôle et la surveillance exercés sur des secteurs essentiels de responsabilité étaient foncièrement inadéquats, et les chefs se contentaient des évaluations les plus superficielles; même lorsqu'ils avaient connaissance d'événements troublants ou qu'on leur signalait des cas inquiétants d'indiscipline et de brutalité, ils n'agissaient pas, ou les mesures qu'ils prenaient étaient de nature à exacerber et à aggraver les problèmes; la planification, l'instruction et la préparation générales étaient nettement insuffisantes; et ils exigeaient de leurs subalternes des normes de reddition de comptes qu'eux-mêmes n'étaient pas disposés à respecter. Nos soldats ont cherché, souvent en vain, quelqu'un qui sache les diriger et les inspirer.
Nombre des chefs appelés à venir nous expliquer leur rôle aux diverses étapes du déploiement ont refusé de reconnaître leurs erreurs. Acculés, ils ont imputé la faute à leurs subordonnés qui, à leur tour, ont rejeté la responsabilité sur leurs propres subalternes. Et s'ils ont adopté cette attitude à contrecoeur lorsque leurs premières affirmations - selon lesquelles nombre des problèmes les plus graves étaient dûs à << quelques mauvais éléments >> - se sont effondrées, cette prise de position n'a rien d'honorable.
Tout ce que nous pouvons espérer, c'est qu'en Somalie les Forces canadiennes aient atteint le comble de leur infortune. Il semble difficile d'imaginer qu'on puisse tomber plus bas. Mais une chose est sûre : Si l'on ne fait rien pour y remédier, les problèmes qui ont surgi dans le désert somalien et dans les salles de réunion du Quartier général de la Défense nationale continueront d'engendrer l'ignominie dans les milieux militaires. Les victimes en seront le Canada et sa réputation internationale.
Le texte qui suit est un sommaire du rapport final de la Commission d'enquête sur le déploiement des Forces canadiennes en Somalie. Il répond, dans toute la mesure de nos moyens, à notre obligation, énoncée dans plusieurs décrets, de faire enquête sur le fonctionnement de la chaîne de commandement, le leadership, la discipline, les actes et les décisions des Forces canadiennes, ainsi que sur les mesures et les décisions prises par le ministère de la Défense nationale en ce qui a trait à la participation des Forces canadiennes à la mission de maintien de la paix de 1'ONU en Somalie en 1992-1993.
Pendant que les troupes canadiennes étaient déployées en Somalie, il s'y produit certains événements qui ont entaché la réputation de diverses personnes, des forces militaires canadiennes, voire de la nation elle-même. Ces événements, dont certains sont maintenant bien connus de la plupart des Canadiens, comprenaient notamment des coups de feu tirés sur des intrus somaliens au camp canadien de Belet Uen, le meurtre par coups et blessures d'un adolescent confié à la garde de soldats du 2e Commando du Régiment aéroporté du Canada (RAC), une apparente tentative de suicide de l'un de ces soldats canadiens et, après la mission, des allégations selon lesquelles des informations essentielles auraient été retenues ou falsifiées. De répugnantes séances d'initiation, filmées sur des bandes vidéo, auxquelles avaient participé des membres du RAC ont été révélées également. Certains de ces événements, les protestations d'un chirurgien militaire inquiet aidant, ont amené le gouvernement à demander cette enquête. Il convient de rappeler que le gouvernement avait jugé les travaux de la commission d'enquête militaire, qui s'était penchée sur les mêmes événements, insuffisants pour satisfaire aux normes canadiennes régissant l'obligation de rendre des comptes au public, notamment parce que ces travaux s'étaient déroulés à huis clos et que le mandat de la commission était beaucoup plus limité. Le gouvernement a donc ouvert une enquête complète et publique.
La principale conclusion de cette enquête est que la mission a très mal tourné: l'organisation s'est enrayée quand les systèmes ont fait défaut. C'est après avoir examiné un vaste éventail de questions et d'événements, ainsi qu'une masse de documents et de témoignages, que nous sommes arrivés à ce triste constat. Même là, à deux égards importants, nous avons éprouvé énormément de difficulté à remplir nos obligations.
Premièrement, la Loi sur les enquêtes nous autorise à citer et à entendre des témoins, à engager des experts-conseils et des conseillers, et à évaluer la preuve. Dans des circonstances normales, ces pouvoirs auraient dû nous permettre de présenter nos conclusions sans faire de réserves. Toutefois, le 10 janvier 1997, alors que le Parlement ne siégeait pas, le ministre de la Défense nationale a annoncé la décision du Cabinet de couper court aux travaux de la Commission et de lui imposer de terminer ses audiences aux environs du 31 mars 1997, puis de présenter un rapport et des recommandations au plus tard le 30 juin 1997.
Voilà comment le gouvernement a répondu à notre demande de prolongation de nos travaux jusqu'au 31 décembre 1997, prolongation qui nous aurait permis de mener à bien notre recherche de la vérité. Cette recherche a nécessité, notamment, des milliers d'heures de préparation et de contre-interrogatoire des personnes qui ont joué divers rôles lors du déploiement en Somalie et, avec le temps, de leurs officiers supérieurs. À mesure que l'enquête progressait, nous nous approchions, en remontant la chaîne de commandement, des principaux centres de responsabilité. Malheureusement, la décision prise par le ministre le 10 janvier 1997 a mis fin à toute possibilité de poursuivre cette voie jusqu'à sa conclusion logique et nous a empêchés d'étendre pleinement notre champ d'enquête aux officiers supérieurs qui étaient responsables avant, pendant et après la mission en Somalie - en remontant la chaîne de commandement.
Cette décision d'imposer soudainement de telles limites de temps à une enquête de cette ampleur est sans précédent au Canada. Il ne fait aucun doute qu'elle a compromis et limité notre recherche de la vérité. De plus, elle entravera et retardera la mise en place des mesures propres à corriger le système dans lequel de tels événements ont pu se produire.
Deuxièmement, la recherche consciencieuse de la vérité peut exiger un travail minutieux et être parfois frustrante. Les enquêtes publiques disposent des meilleurs outils qu'offre notre système juridique pour rechercher la vérité, mais, même lorsqu'on a accès à des pouvoirs de procédure considérables, les réponses peuvent se révéler insaisissables.
Même dans les domaines où nous avons pu tenir des audiences - la phase antérieure au déploiement de la mission et une partie de la phase des opérations sur le théâtre - nous avons trop souvent été frustrés dans notre travail par le comportement de témoins dont la crédibilité doit être mise en doute. Le principal outil à notre disposition pour déterminer ce qui s'était passé en Somalie et au Quartier général de la Défense nationale était notre pouvoir de citer des témoins. Quelque 116 personnes ont comparu devant la Commission d'enquête au cours d'audiences publiques télédiffusées dans tout le Canada.
Témoigner devant une commission d'enquête publique n'est pas un acte insignifiant. C'est une épreuve d'intégrité personnelle et morale qui exige qu'on ait le courage de reconnaître les faits et de dire la vérité. Le témoin doit aussi être prêt à rendre des comptes et à accepter la responsabilité des fautes qu'il a commises. De nombreux soldats, sous-officiers et officiers ont montré ce type d'intégrité. Ils ont donné la preuve de leur courage et de leur sens du devoir, même si cela les obligeait à reconnaître leurs défauts personnels ou à exprimer une critique importune à l'égard de leur institution. Nous sommes au courant des pressions qu'ont subies les témoins de la part des forces armées comme de leurs pairs. Ces soldats-témoins méritent le respect et la gratitude de notre société pour avoir ainsi contribué à améliorer une institution qui leur est manifestement si chère.
Nous regrettons toutefois de devoir signaler que nous avons à maintes reprises entendu des témoignages empreints de contradictions, d'improbabilité, d'invraisemblance, d'imprécision, de souvenirs sélectifs, de demi-vérités, voire de mensonges. De fait, sur certaines questions, nous nous sommes heurtés à ce que nous ne pouvons qu'appeler un << mur de silence>>. Lorsque plusieurs témoins se comportent de cette manière, le mur de silence est manifestement une tactique de tromperie délibérée.
Ce qui est peut-être plus inquiétant, c'est que nombre des témoins chez qui nous avons constaté ces défauts étaient des officiers, des sous-officiers et des hauts fonctionnaires - c'est-à-dire des personnes qui ont juré de respecter et de promouvoir les valeurs que sont le leadership, le courage, l'intégrité et l'obligation de rendre compte. Pour ces personnes, la loyauté excessive envers un régiment ou l'institution militaire ou, pis encore, le simple intérêt personnel, ont primé sur l'honnêteté et l'intégrité. En se comportant de la sorte, ces témoins ont également manqué à leur devoir d'aider la Commission dans ses travaux. Chez des officiers, une telle conduite constitue une violation des engagements énoncés dans leur commission.
L'imprécision et la tromperie, si évidentes à nos yeux, dont étaient imprégnés les témoignages de nombreux officiers supérieurs, en disent long sur le triste état dans lequel est tombé le leadership au sein de nos forces armées et sur la mentalité carriériste qui existe au ministère de la Défense nationale. Ces personnes haut placées appartiennent à une élite dans laquelle nos soldats et le grand public canadien ont placé leur confiance.
Nous savons que le ministre de la Défense nationale a reçu récemment des rapports sur les questions du leadership et de la gestion au sein des Forces canadiennes. Ces études et rapports, effectués par des spécialistes compétents, sont certainement utiles. Mais seul un examen public complet et rigoureux de ces questions, qui donne aux militaires la possibilité de fournir des renseignements et de répondre aux critiques, permettrait d'évaluer pleinement la portée et l'ampleur des problèmes. Seule une analyse étendue et serrée des personnes, des événements et des documents en cause pourrait aboutir à un plan d'action propre à engendrer des changements véritables et bien dirigés.
C'est précisément à cette fin qu'avait été créée la présente Commission d'enquête. L'abrégement de ses travaux laisse sans réponse de nombreuses questions que se posent les Canadiens, civils et militaires. De fait, la décision de mettre fin prématurément aux travaux de la Commission soulève elle-même de nouvelles questions au sujet de la responsabilité et de l'obligation de rendre compte.
Bien que nous ayons exprimé des réserves au sujet de la crédibilité des témoins et du leadership dans les forces armées, il serait injuste de donner l'impression que la mission en Somalie a été un échec total. Si nous mettons en évidence les défauts du système et les lacunes du leadership, nous devons - et souhaitons - reconnaître que de nombreux soldats et commandants se sont acquittés de leur devoir avec honneur et intégrité. En conséquence, nous appuyons fermement l'idée de remettre les médailles appropriées à ceux qui ont si bien servi au cours de cette mission semée d'écueils.
Il nous paraît en outre important, dans un rapport de cette nature, de reconnaître l'inestimable contribution qu'ont apportée et qu'apportent encore les Forces canadiennes au nom du Canada. Des milliers de soldats ont accompli des tâches difficiles et souvent dangereuses dans la poursuite des objectifs nationaux. Nous tenons fréquemment pour acquis leur dévouement, leur altruisme et leur professionnalisme, car nous avons toujours pensé que ces qualités étaient la norme. C'est pourquoi les événements en Somalie, dans lesquels les Forces canadiennes étaient impliquées et qui ont fait l'objet de notre enquête, nous ont tant choqués. C'est le contraste frappant entre ces événements et le comportement coutumier de nos militaires qui a provoqué l'alarme, l'indignation et la tristesse chez tant de Canadiens. En fin de compte, nous espérons que notre enquête donnera lieu à des mesures correctives qui contribueront à rendre aux Forces canadiennes la place d'honneur qu'elles ont si longtemps occupée.
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