Le rôle respecté du Canada en matière de maintien de la paix sur la scène internationale a été entaché par les événements survenus par suite du déploiement des Forces canadiennes (FC) en Somalie.
Beaucoup de questions découlent de notre examen des événements qui ont conduit au déploiement des Forces canadiennes en 1992 dans le cadre de l'opération de paix autorisée par les Nations Unies. Certaines concernent non seulement l'aspect organisation du Canada et des Nations Unies en vue de l'opération particulière en Somalie, mais également la nature changeante du maintien de la paix en général. Ainsi, pour comprendre les répercussions du changement de mandat de ce qui était d'abord entendu comme une opération classique de maintien de la paix à une opération d'imposition de la paix - il faut d'abord comprendre l'histoire du maintien de la paix, son évolution depuis la guerre froide et l'évolution du rôle du Canada dans le cadre de telles opérations. L'information de base donnée ci-après sur le maintien de la paix est donc essentielle à la compréhension de nos constatations et de nos recommandations.
Dans le présent chapitre, nous donnons un
aperçu du rôle du Canada au sein des opérations
de maintien de la paix des Nations Unies. Nous examinons la participation
du Canada avant et pendant la guerre froide, et les efforts qu'il
a accomplis plus récemment. Nous expliquons la terminologie
et les concepts particuliers à la notion de maintien de
la paix et nous donnons un aperçu des origines du maintien
de la paix. Nous examinons également la nature changeante
des opérations de paix depuis la guerre froide et analysons
le contexte international dans lequel elles se sont déroulées.
Nous présentons la gamme des caractéristiques des
opérations de paix contemporaines et examinons les questions
clés qui découlent du nouvel ordre et sur lesquelles
il faut se pencher lorsque l'on considère l'avenir du maintien
de la paix. Enfin,
Au cours des audiences que nous avons tenues, il
est devenu évident que la terminologie employée
pour décrire les opérations multinationales est
devenue confuse, phénomène attribuable dans une
large mesure à l'augmentation du nombre des opérations
assorties de mandats et d'objectifs variés qui ont été
poursuivies depuis la fin de la guerre froide sous l'appellation
générique de « maintien de la paix ».
Souvent, les limitations que comporte une mission de maintien
de la paix menée conformément au chapitre VI, telle
que l'opération « Cordon », sont analysées
par comparaison avec les missions de «rétablissement
de la paix» relevant du chapitre VII, dont l'opération
« Deliverance »
constitue un exemple1. Ces distinctions
ne sont pas entièrement exactes et leur valeur juridique
n'est pas claire. Nous précisons ci-après le sens
des mots et les définitions utilisés tout au long
du rapport.
Maintien de la paix
L'expression « maintien de la paix » est
utilisée pour désigner toutes sortes d'opérations,
de la première mission de maintien de la paix des Nations
Unies pour surveiller le cessez-le-feu intervenu entre les Britanniques,
les Français, les Israéliens et les Égyptiens
dans le Sinaï (la première Force d'urgence des Nations
Unies - FUNU 1, 1956) aux opérations ayant pour objet de
protéger la distribution d'aide alimentaire au cours de
la guerre civile en Somalie, en passant par l'opération
autorisée par les Nations Unies pour expulser l'Irak du
Koweït. Utilisée de cette façon générale,
l'expression « désigne tout effort international comportant
une composante opérationnelle qui vise à favoriser
la cessation d'un conflit armé ou la résolution
de différends de vieille date »2
. Les Nations Unies continuent de parler de
« maintien de la paix » pour désigner de façon
générale ce genre d'effort international. Dans le
présent rapport, nous utilisons plutôt l'expression
« opérations de paix », pour éviter toute
confusion avec le terme traditionnel « maintien de la paix
», dont le sens est plus restreint.
Opération de paix
Le terme « opération de paix » couvre
toute une gamme de mécanismes de résolution et de
gestion des conflits, depuis le dialogue (c.-à-d. la diplomatie
préventive) jusqu'à l'intervention (c.-à-d.
l'imposition de la paix). C'est le terme employé actuellement
dans les textes de doctrine des Forces canadiennes3.
Opération classique de maintien de la paix
Parce qu'il est nécessaire de distinguer entre
les différents types d'opérations, nous utilisons
l'expression « opération classique de maintien de
la paix » uniquement pour désigner les opérations
qui reposent sur les principes suivants : consentement des parties,
impartialité et utilisation de la force en situation de
légitime défense seulement4. L'expression
« opération classique de maintien de la paix »
désigne, par conséquent, les opérations des
Nations Unies placées sous le commandement et le contrôle
du secrétaire général, menées par
des contingents de militaires fournis par des États membres
de façon volontaire5, les coûts étant
supportés collectivement par les États membres.
Parce que ces missions sont autorisées et effectuées
par les Nations Unies, les troupes bénéficient de
l'apparence d'impartialité dont elles ont besoin.
Rétablissement de la paix
Jusqu'à récemment, l'expression « rétablissement de la paix » désignait les activités diplomatiques visant à résoudre des questions en litige telles que la démobilisation, le désarmement ou les réparations une fois que les parties à un conflit ont convenu de mettre fin aux combats6. Toutefois, l'expression n'est pas employée dans la Charte des Nations Unies et elle n'est pas non plus du ressort exclusif des Nations Unies7, bien qu'on dise souvent que le rétablissement de la paix est prévu dans le cadre des mécanismes relevant du chapitre VI sur le règlement pacifique des différends8.
La signification de l'expression rétablissement
de la paix est devenue encore plus confuse lorsque le secrétaire
général Boutros Boutros-Ghali l'a utilisée
dans son rapport de 1992 intitulé Agenda pour la
paix9. Le secrétaire
général laissait entendre que la force (sanctions
ou unités d'imposition de la paix autorisées en
vertu de l'article 40, par exemple)10 devrait être
utilisée pour intensifier la pression diplomatique visant
à entraîner un règlement pacifique, et il
appelait cette activité « rétablissement de
la paix ». Toutefois, il est plus juste de désigner
ce genre d'opération par l'expression « opération
d'imposition de la paix »11.
Parce que l'emploi de l'expression rétablissement
de la paix pour designer des opérations militaires dans
lesquelles on utilise la force pour amener la paix12
(comme dans le cas de l'opération « Deliverance »)
est une source de confusion, nous utiliserons, dans le présent
rapport, l'expression « imposition de la paix ».
Diplomatie préventive
« Diplomatie préventive » est une expression
plus précise que « rétablissement de la paix
» pour désigner l'activité diplomatique ou
toute autre activité pacifique ayant pour objet «
d'éviter que des différends ne surgissent entre
les parties, d'empêcher qu'un différend existant
ne se transforme en conflit ouvert et, si un conflit éclate,
de faire en sorte qu'il s'étende le moins possible »13.
Alors que, dans le passé, l'expression « rétablissement
de la paix » désignait des efforts diplomatiques en
vue de résoudre les questions en litige après que
les parties ont cessé les combats, la nouvelle expression
« diplomatie préventive » désigne les
tentatives en vue d'en arriver à la résolution pacifique
des différends avant qu'ils ne se transforment en conflits
armés.
Déploiement préventif
Le secrétaire général Boutros-Ghali
utilisait l'expression « déploiement préventif
» pour désigner les interventions militaires à
l'appui de la « diplomatie préventive » visant
à atténuer les tensions avant qu'un conflit n'éclate14.
Ces opérations pourraient être menées soit
à la demande ou avec le consentement de toutes les parties
en cas de crises internes dans un État, soit avec le consentement
des deux pays ou du pays d'accueil dans les différends
internationaux. Ainsi, le déploiement de forces en Macédoine,
le long de la frontière entre la Macédoine et la
Serbie, dans une tentative pour contenir le conflit des Balkans
était une forme de déploiement préventif15.
Coercition ou imposition de la paix
À l'instar du terme « maintien de la paix », le terme « coercition » a été utilisé pour décrire une vaste gamme d'opérations recourant à la force comme l'autorise le chapitre VII de la Charte des Nations Unies. On l'a utilisé pour désigner des missions imposant des sanctions économiques ou des embargos sur les armements (à Haïti et dans l'ex-Yougoslavie). Ces opérations visaient des buts variés, par exemple, établir des conditions pour garantir la livraison de secours humanitaires (Croatie, Somalie); faire respecter une zone d'exclusion aérienne ou créer une zone tampon entre des forces belligérantes (Croatie); protéger des populations civiles dans des zones de sécurité (Bosnie-Herzégovine); et défendre un État membre contre une attaque armée d'un autre État (défense du Koweït après l'invasion par l'Irak)16.
On utilise parfois les termes « imposition de la paix » et « coercition »l'un pour l'autre17; cependant, il est utile de faire une distinction entre les deux. Conformément au consensus grandissant en matière de terminologie, nous utilisons, dans le présent rapport, le terme « coercition » pour décrire les opérations visant à répliquer à une attaque lancée par un État contre un autre, comme dans le cas de l'opération en Corée (1950-1953) et de l'action menée au Koweït et en Irak (1990-1991)18.
Quant au terme « imposition de la paix », il désigne des opérations où l'on a recours à la force pour atteindre des objectifs précis (par exemple, protéger des zones de sécurité, garantir la livraison de secours humanitaires) visant à appuyer des efforts non militaires en vue de rétablir la paix. On appelle parfois les opérations d'imposition de la paix « opérations de maintien de la paix de la troisième génération »19 ou « opérations de maintien de la paix musclées »20. Ce sont des missions où,
[...] l'emploi de la force est autorisé en
vertu du chapitre VII
de la Charte, [mais où]
l'ONU reste neutre
et impartiale entre les parties en présence et n'a pas
pour mandat d'arrêter l'agresseur (si celui-ci peut être
identifié) ni
d'imposer la cessation des hostilités21.
Le consentement des parties est souhaitable, mais
non nécessaire. Au nombre des missions d'imposition de
la paix figurent, par exemple, la Force d'intervention unifiée
en Somalie (FIU), la 2e
Opération des Nations Unies en Somalie (UNOSOM II) et la
Force de mise en oeuvre du plan de paix dans l'ex-Yougoslavie
(IFOR).
Opération de maintien de la paix de la deuxième génération
L'expression « maintien de la paix de la deuxième
génération » a également différentes
significations. John MacKinlay et Jarat Chopra ont donné
à l'expression22
une signification correspondant à leur vision d'une nouvelle
approche des opérations de maintien de la paix. D'après
eux, les forces armées sont appelées à participer
à des opérations de deuxième génération
se situant entre les opérations de maintien de la paix
classiques et les opérations coercitives, comme la supervision
des cessez-le-feu entre forces irrégulières, l'aide
au maintien de l'ordre public, la protection lors de la livraison
de secours humanitaires et la garantie des droits de passage.
Dans tous ces cas d'opérations de maintien
de la paix de la deuxième génération, le
consentement des parties peut être problématique
et changeant. Par conséquent, ces missions doivent reposer
sur « un concept des opérations humain, mais plus
proactif », et les forces doivent pouvoir choisir parmi diverses
réactions militaires au fur et à mesure que la situation
dégénère ou s'améliore. En d'autres
termes, elles doivent être prêtes à réagir
par la force lorsque c'est nécessaire, mais seulement la
force minimum nécessaire pour maîtriser la situation23.
D'autres utilisent l'expression « maintien de la paix de la deuxième génération » pour décrire les missions fondées sur les principes fondamentaux du maintien de la paix classique - le consentement, l'impartialité, et l'absence de force sauf dans les cas de légitime défense - mais comportant des tâches considérablement élargies24. Généralement, il s'agit de missions multifonctionnelles visant à mettre en oeuvre des accords de paix globaux qui s'attaquent aux causes premières du conflit. Dans ces opérations, les fonctions des Casques bleus peuvent comprendre la surveillance des cessez-le-feu,
l'entreposage des armes et la démobilisation
des troupes; la destruction des armes; la constitution et l'entraînement
de nouvelles forces armées; la surveillance des forces
policières existantes et la création de nouvelles
forces policières; la supervision ou même le contrôle
des administrations existantes; la vérification du respect
des droits de la personne; l'observation, la supervision ou même
la tenue d'élections; le rapatriement de réfugiés;
le lancement de campagnes d'information pour expliquer le règlement
de la paix25.
Le maintien de la paix de la deuxième génération
- qu'on appelle parfois « maintien de la paix élargi
»26 -
comporte des tâches ne faisant pas partie des tâches
liées aux opérations classiques de maintien de la
paix, mais demeure fondé sur le consentement des parties.
A titre d'exemple, mentionnons le Groupe d'assistance des Nations
Unies pour la période de transition (GANUPT), la Mission
de vérification des Nations Unies en Angola (UNAVEM II),
la Mission d'observation des Nations Unies au Salvador (ONUSAL),
l'Autorité provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC),
l'Opération des Nations Unies au Mozambique (ONUMOZ) et
la Mission des Nations Unies pour l'organisation d'un référendum
au Sahara occidental (MINURSO).
Consolidation de la paix après le conflit
La « consolidation de la paix après le
conflit» est une autre expression tirée du rapport
Agenda pour la paix.
Elle désigne les activités entreprises pour consolider
la paix, s'attaquer aux causes premières du conflit et
éviter qu'il n'éclate à nouveau. Il peut
s'agir de désarmer les troupes et de rétablir l'ordre,
de recueillir les armes et éventuellement de les détruire,
de rapatrier les réfugiés, de fournir un appui consultatif
et une formation au personnel de sécurité, de surveiller
les élections, de soutenir les efforts de protection des
droits de la personne, de réformer
ou de renforcer les institutions gouvernementales et de promouvoir
des processus, officiels ou non officiels, de participation politique27.
La confusion des termes reflète le fait que
les nouvelles méthodes pour résoudre
les conflits sont encore en voie d'élaboration et que nous
avons encore des leçons à apprendre.
Bien que l'on s'entende plus ou moins sur les notions que supposent
les opérations classiques de maintien de la paix et d'imposition
de la paix, la signification et la gamme de missions qui se situent
entre les deux ne fait pas l'unanimité. La nature changeante
de ces opérations de paix est examinée plus en détail
plus loin dans le chapitre.
Les Nations Unies ont été créées
a titre d'instrument du maintien de la paix et de la sécurité
internationales dans l'après-guerre. Le premier article
du chapitre I de la Charte des Nations Unies stipule
que les Nations Unies doivent:
[...] maintenir la paix
et la sécurité internationales
et à cette fin : prendre des mesures
collectives efficaces en vue
de prévenir et d'écarter les
menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression
ou autre rupture
de la paix, et
réaliser, par des moyens pacifiques, conformément
aux principes de la justice et du droit international, l'ajustement
ou le règlement de différends ou de situations,
de caractère international, susceptibles de mener à
une rupture de la paix [...J28
On ne voulait pas exclure d'autres fonctions et rôles, mais l'aspect sécurité du rôle des Nations Unies était clairement primordial29.
La Charte des Nations Unies
établit un système
de sécurité collective destiné à résoudre
les conflits entre les États souverains, au sein duquel
les cinq membres permanents du Conseil de sécurité
(à l'origine, le Royaume-Uni, la France, l'Union soviétique,
les États Unis d 'Amérique et la Chine) devaient
jouer un rôle de chef de file et de coopération30.
À titre de première mesure
de résolution des conflits, le chapitre VI énonce
des méthodes de règlement pacifique des conflits
par voie de négociation et de médiation. S'il est
impossible d'arriver à un règlement pacifique, on
peut recourir au chapitre VII. Celui-ci prévoit une action
collective (sous la forme de sanctions ou d'une action par des
forces terrestres, maritimes ou aériennes) en cas de menace
à la paix, de rupture de la paix et d'acte d'agression.
La Charte autorise le Conseil de sécurité
à prendre des mesures pour maintenir ou rétablir
la sécurité et la paix internationales31.
Cependant, l'usage de ce pouvoir par le Conseil de sécurité
est expressément limité par le veto, lequel exige
en fait l'unanimité des cinq membres permanents (P5)32.
A compter du début de la guerre froide, cette restriction
allait paralyser l'ONU
dans son rôle relatif à la sécurité
internationale, le Conseil de sécurité
devant limiter son action collective aux mesures qui pouvaient
être approuvées par le PS. Une seule exception, mais
de taille, fut l'intervention de l'ONU en Corée en juin
1950, qui fut autorisée en l'absence de la délégation
russe33.
La prolifération imprévue des alliances défensives, fondées sut le droit de légitime défense collective prévu dans la Charte fut un résultat de l'atrophie du rôle de maintien de la sécurité de l'0NU34. Les plus importantes de ces alliances furent l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et le Pacte de Varsovie. Un autre résultat non négligeable fut l'émergence du maintien de la paix comme outil du Conseil de sécurité pour assurer la paix et la sécurité.
Lorsque l'ONU a été fondée en
1945, sa charte ne contenait pas de mandat explicite de maintien
de la paix. Les tâches de maintien de la paix sont nées
du contexte géopolitique de la guerre froide; « [...]
il s'agissait de l'adaptation fonctionnelle de l'organisation
[de l'ONU] aux conditions particulières du régime
international de la guerre froide35. » Comme les
pouvoirs relatifs à la sécurité collective
(aujourd'hui connus sous le nom de pouvoirs d'imposition de la
paix) du chapitre VII de la Charte ont été neutralisés
par le veto du Conseil de sécurité, les opérations
militaires pour la gestion des conflits ont évolué
selon des voies différentes. Les nouvelles opérations,
caractérisées par la recherche du consensus et la
non-coercition, étaient acceptables pour les superpuissances.
Même Si les opérations de maintien de la paix étaient
avant tout destinées à gérer des conflits
limités, elles étaient aussi indispensables pour
stopper l'escalade des hostilités entre des belligérants
soutenus par l'Union soviétique ou les États-Unis36.
Le développement des opérations de
maintien de la paix de l'ONU en l'absence de mandat ou de fondement
juridique explicite dans la Charte des Nations Unies37
a introduit un élément d'ambiguïté.
Pour Dag Hammarskjold, alors
secrétaire général des Nations Unies, ces
fondements juridiques se trouvent « dans l'insaisissable
chapitre VI et demi »38.
Pressés de citer un article autorisant les opérations
de maintien de la paix, les exégètes renvoient soit
à l'article 36 du chapitre VI ou à l'article 40
du chapitre V1139.
L'article 36 prévoit que le Conseil de sécurité
peut, à tout moment de l'évolution d'un différend
qui est susceptible de menacer la paix internationale, recommander
« les procédures ou méthodes d'ajustement appropriées
»; par ailleurs, l'article 40 stipule que le Conseil de sécurité,
afin d'empêcher que ne s'aggrave une situation qui constitue
une menace à la paix, une rupture de la paix ou un acte
d'agression, peut inviter les parties intéressées
à se conformer à des mesures provisoires. Pour ce
qui est des missions d'imposition de la paix, il semble généralement
admis que c'est l'article 40 qui est le fondement juridique40.
Consentement des parties
La nécessité
du consentement de toutes les parties, initialement établie
avec la FUNU I, est capitale pour le maintien de la paix. Le respect
de la souveraineté étatique, clairement exigé
dans la Charte des Nations Unies, nécessite
que l'ONU obtienne l'approbation préalable
des parties impliquées dans un conflit avant de déployer
une force de maintien de la paix, et pendant l'emploi de celle-ci.
En mai 1967, l'Égypte a réclamé le retrait
de la FUNU I, et le secrétaire général a
accepté parce qu'il était impossible de poursuivre
sans le consentement de l'Égypte41.
Le consentement demeure la pierre angulaire de toutes les opérations
de maintien de la paix.
Le non-recours à la force
Les missions classiques de maintien de la paix limitent
l'emploi de la force a la
légitime défense42.
Les Casques bleus ne sont ordinairement que légèrement
armés. Ainsi ne risquent-ils pas d'être perçus
comme une force coercitive, ce qui risquerait d'affaiblir leur
position de médiateurs et de facilitateurs. Ce principe
du maintien de la paix classique a été pour la première
fois mis de côté lors de l'Opération des Nations
Unies au Congo (ONUC) où, en 1961, un an après le
début de l'opération, le Conseil de sécurité
a modifié le mandat pour autoriser l'usage de la force
en vue de rétablir l'ordre, et d'appréhender et
d'expulser des mercenaires, ainsi que tout le personnel militaire
et paramilitaire étranger n'appartenant pas à l'0NU43.
Impartialité
Les forces des Nations
Unies sont censées être impartiales. Nulle partie
à un
conflit ne doit paraître favorisée par la force de
l'ONU, ni désignée comme agresseur, et aucun élément
de la force des Nations Unies ne doit sembler avoir un quelconque
intérêt dans l'issue du conflit. Des troupes impartiales
ont bien plus de chances d'être acceptées par les
parties engagées dans le conflit.
La recherche de l'impartialité
fut l'une des raisons d'opter pour le parrainage de l'ONU plutôt
que pour celui d'un État membre. Un des corollaires, c'est
que l'on n'a recours qu'aux troupes des États qui n'ont
pas d'intérêt dans le conflit, ce qui exclut les
États limitrophes ou les superpuissances44.
Pour la majeure partie des opérations classiques de maintien
de la paix, on a fait appel à des troupes de pays non alignés,
sauf pour l'opération au Congo où les troupes ont
été fournies par les pays voisins, en l'occurrence
pour conférer à la force une plus grande crédibilité45.
Le consentement, le non-recours
à la force et l'impartialité sont des principes
interreliés et complémentaires. Tous trois sont
ordinairement présents dans les opérations classiques
de maintien de la paix, avec trois caractéristiques plus
secondaires. En premier lieu, les opérations classiques
ne sont ordinairement organisées qu'après que les
parties ont accepté un cessez-le-feu ou une trêve46.
De telles opérations ne créent pas elles-mêmes
les conditions qui leur sont propices (l'accord de paix doit être
conclu avant que l'opération ne commence). Les opérations
de maintien de la paix sont donc largement réactionnelles.
En second lieu, les Casques bleus sont pour la plupart des militaires,
des soldats que leur discipline et leur entraînement destinent
avant tout au combat47.
En troisième lieu, les forces de l'ONU doivent être
envoyées par l'organisme responsable, ordinairement le
Conseil de sécurité, dont le mandat expose le fondement
juridique de la mission.
L'adhésion scrupuleuse
aux principes du maintien de la paix est primordiale. Même
si ceux-ci ne déterminent pas nécessairement le
succès des missions, ces dernières ont plus de chances
de réussir lorsque toutes les conditions nécessaires
sont réunies48.
Premières opérations : missions d'observation
Les premières forces
de maintien de la paix ont été déployées
en 1946 pour observer l'évolution du conflit en Grèce
et, en 1947, pour surveiller le respect d'une trêve et aider
l'Indonésie, alors colonie des Pays-Bas, à accéder
à l'indépendance. Cependant, la première
mission officielle d'observation de l'ONU fut confiée à
l'organisme des Nations Unies chargé de la surveillance
de la trêve (ONUST) en Palestine, après la guerre
israélo-arabe de 1948. Cette mission, qui se poursuit toujours
de nos jours, est l'archétype des missions d'observation
de l'0NU49.
En 1949, le Groupe d'observateurs militaires des Nations Unies
dans l'Inde et le Pakistan fut créé pour surveiller
les cessez-le-feu dans le conflit au Cachemire.
Maintien de la paix: la FUNU 1
En 1956, l'ONUST n'était plus capable de faire face à la crise de Suez et aucune intervention en vue d'assurer la sécurité collective ne faisait consensus au Conseil de sécurité50. Le très honorable Lester Pearson, qui était à l'époque secrétaire d'État aux Affaires extérieures, proposa que « l'ONU envoie une force internationale dans la région, que celle-ci se place entre les parties belligérantes et mette fin aux hostilités »51. La première Force d'urgence des Nations Unies (FUNU 1) fut donc envoyée au Moyen-Orient. Elle était commandée par un Canadien, le lgén E. L. M. Burns52. Lester Pearson, l'architecte de la première force de maintien de la paix de l'ONU, reçut le prix Nobel de la Paix en 1957.
La FUNU 1 a été
la première opération de l'ONU à se servir
des militaires afin de créer une zone tampon entre des
belligérants et de superviser le retrait de forces. Avant
la FUNU 1, les forces d'observation se limitaient à surveiller
l'arrêt des combats après qu'un cessez-le-feu eut
été conclu et à faire rapport à cet
égard53.
La FUNU 1 fut aussi la première mission de maintien de
la paix autorisée par l'Assemblée générale54.
Cependant, le Conseil de sécurité lui arracha la
fonction de maintien de la paix55.
Mais ce qu'il importe surtout de noter, c'est que la FUNU 1 a
arrêté les principes fondamentaux du maintien de
la paix.
Les opérations classiques de maintien de la paix : l'époque de la guerre froide
Missions d'observation56
De 1947 a 1986, les Nations Unies ont entrepris 15
opérations de portée et de durée diverses.
Le Canada a pris part à toutes ces missions57.
Il s'agissait pour la plupart de missions d'observation faisant
appel à des militaires non armés qui allaient superviser
un cessez-le-feu et faisaient rapport à ce sujet mais,
contrairement aux forces de maintien de la paix, ces militaires
ne s'interposaient pas entre les protagonistes58.
Ils pouvaient faire des patrouilles et régler certains
différends relatifs au cessez-le-feu, mais ils n'avaient
pas le mandat de procéder à des inspections d'armes
ni de garder des frontières.
Forces de maintien de la paix
Les forces de maintien de la paix font surtout office
de tampon entre les belligérants. Elles relèvent
les cas de violation d'un cessez-le-feu et supervisent le retrait
de troupes, elles aident à maintenir l'ordre public, et
elles assument certaines fonctions quasi gouvernementales, habituellement
dans la région où elles sont déployées.
Elles peuvent aussi remplir certaines fonctions humanitaires non
controversées qui accentuent leur impartialité,
par exemple aider à régler des problèmes
d'alimentation en eau ou en électricité, ou fournir
des services de transport. Ces tâches ne font pas partie
de leur mandat, mais elles sont compatibles avec celui-ci59.
Survol des opérations classiques de maintien de la paix
Après la mission de la FUNU 1, le maintien
de la paix au sens classique a pris forme dans des conditions
strictes et limitatives. Premièrement, les interventions
se limitaient généralement à des régions
échappant aux zones d'influence des superpuissances comme
le Moyen-Orient, Chypre, le Cachemire et le Congo. Deuxièmement,
elles étaient limitées du fait même des mandats
qui les régissaient habituellement. Les forces de maintien
de la paix étaient souvent interposées entre deux
États hostiles dans le but principal de « figer la
situation » et d'éviter de déstabiliser la
paix dans la région. La Force des Nations Unies à
Chypre (UNFICYP), établie en 1964, la FNUOD, établie
en 1974 sur le plateau du Golan, et la FINUL, établie en
1978 au Liban, ont toutes eu pour effet d'entraver le cheminement
en faveur d'un règlement pacifique du conflit sous-jacent.
Toutefois, les combats auraient peut-être été
plus importants dans ces trois régions si les Casques bleus
n'avaient pas été 1à60.
À la suite
de la mission de la FINUL et celle du Groupe d'assistance des
Nations Unies pour la période de transition (GANUP, en
Namibie), en 1978,61 les
missions de maintien de la paix n'ont repris qu'à la fin
de la guerre froide. Les Nations Unies ont alors été
sollicitées comme jamais auparavant pour aider à
la désescalade de conflits de longue date dans des régions
où elles étaient auparavant incapables d'intervenir.
Le contexte international
Depuis 1988, les Nations Unies ont monté près de deux fois plus de missions qu'au cours de 40 années précédentes62. La fin de la guerre froide a été le plus important catalyseur de cette augmentation spectaculaire, conjuguée à la détermination renouvelée du Conseil de sécurité de jouer un rôle davantage positif et proactif dans le règlement des conflits internationaux. Vers la fin de la guerre froide, l'ancienne Union soviétique a assoupli sa position face au maintien de la paix et commencé à y voir un instrument susceptible de faciliter le règlement de conflits régionaux. A la même époque, les États-Unis ont commencé à se montrer plus disposés à faire appel aux Nations Unies pour la gestion des conflits63. Le Conseil de sécurité est ainsi sorti de l'impasse qui avait jusqu'alors empêché toute action collective dans les sphères contrôlées par les superpuissances.
La guerre du Golfe a aussi été un facteur important dans l'évolution des missions de maintien de la paix après la guerre froide. Cette intervention autorisée par les Nations Unies en vue de forcer l'Iraq à se retirer du Koweït qu'il avait envahi a suscité de nouvelles attentes, principalement chez les puissances occidentales5, face au rôle que le Conseil de sécurité pourrait jouer dans la sécurité internationale64. Parallèlement à cela, l'importance accrue
accordée aux droits de la personne à l'échelle mondiale a donné au Conseil de sécurité un motif légitime d'intervenir dans les pays où l'on commettait de graves violations des droits de la personne65.
Ces facteurs ont amené
le Conseil de sécurité à monter des opérations
de plus en plus ambitieuses, parfois même dans des régions
où la paix n'était pas encore rétablie et
où le consentement des parties à la présence
des Nations Unies était ténu. Plus ce consentement
faiblissait, plus le recours à la force était autorisé
pour atteindre les objectifs de la mission. Les opérations
en Somalie (plus spécialement l'ONUSOM II) et dans l'ancienne
Yougoslavie sont des exemples d'opérations ambitieuses
entreprises par les Nations Unies.
Caractéristiques des opérations non classiques de maintien de la paix
Conflits internes
Dans les opérations
classiques de maintien de la paix, les forces étaient habituellement
déployées pour surveiller un cessez-le-feu entre
États belligérants. Cependant, depuis 1988, la grande
majorité des missions, y compris la mission en Somalie,
ont été établies pour gérer des conflits
internes66. Les missions de cette nature comportent
des défis qui ne se posent pas dans les missions classiques,
notamment en raison de la présence de forces régulières,
de l'absence de ligne de front ou de ligne de cessez-le-feu, de
la nature dynamique du conflit, des répercussions importantes
sur les populations civiles et de l'effondrement des institutions
d'État.
Forces irrégulières
Les conflits internes peuvent opposer non seulement les armées régulières mais aussi des milices et des civils armés. Contrairement aux armées régulières, qui sont habituellement entraînées et disciplinées et qui respectent la chaîne de commandement, les forces irrégulières reçoivent en général peu d'entraînement, elles sont peu disciplinées et ne respectent pas nécessairement ce qui risque de toute façon d'être une chaîne de commandement mal définie. Mais le facteur peut-être le plus important, c'est que les forces irrégulières ne sont pas retenues d'ordinaire par la nécessité de protéger leur réputation internationale ni de se conformer à des conventions internationales67. Ce genre d'obligations, qui pourraient empêcher une armée régulière d'attaquer les Casques bleus, ne jouent pas toujours dans le cas des forces irrégulières, dont les actions sont ainsi plus difficiles à prévoir et potentiellement dangereuses. Le contrôle politique s'exerçant sur ces dernières est plus difficile à cerner.
Absence de ligne de front ou de ligne de cessez-le-feu
clairement démarquée
Dans les opérations
classiques de maintien de la paix, les forces jouent habituellement
le rôle de tampon le long d'une ligne clairement démarquée
de cessez-le-feu séparant les parties belligérantes
(le plus souvent des États). Elles maintiennent la paix
convenue entre les parties en les tenant à distance et
en empêchant les incidents mineurs de dégénérer
en conflit à grande échelle. Il en va autrement
dans le cas de conflits internes. Ces conflits peuvent s'accompagner
d'une guerre sans ligne de front bien définie, les combattants
et les civils des différents camps sont parfois entremêlés,
et les forces peuvent être appelées à maintenir
la paix (s'il y a entente à ce sujet) dans toute une région
et non seulement le long d'une ligne reconnue. De tels facteurs
peuvent rendre ces conflits difficiles à surveiller et
à contrôler, et aussi faire courir des risques plus
grands aux forces d'intervention.
Nature dynamique des conflits
Les conflits internes sont
beaucoup plus complexes que les conflits entre États68.
Ils opposent souvent plus de deux camps dont les positions ou
l'influence peuvent changer en cours de route. Il est parfois
difficile de savoir de qui doit venir le consentement à
la présence des Nations Unies dans le pays pour que les
Casques bleus gagnent la confiance de toutes les parties. Les
Nations Unies doivent alors déterminer la qualité
du consentement nécessaire pour que l'opération
puisse se dérouler. Même Si les leaders des différentes
parties donnent leur consentement aux Nations Unies, ils ne pourront
peut-être pas garantir la coopération des forces
irrégulières qui les appuient. Il peut arriver,
comme dans les conflits entre États, que les parties consentent
à la présence des Nations Unies quand cela les arrange,
et qu'elles changent ensuite d'avis. Cependant, dans les conflits
internes, faute de contrôle politique, ce genre de décision
risque d'être prise uniquement en fonction d'avantages immédiats.
Les Casques bleus peuvent alors se trouver dans des situations
explosives.
Répercussions importantes sur les civils
Les civils sont souvent
les principales victimes et les principales cibles des conflits
internes. Selon les Nations Unies, le nombre de réfugiés
a doublé entre 1987 et 1994, passant de 13 millions à
26 millions, et le nombre de personnes déplacées
à l'intérieur des frontières nationales a
progressé encore plus69. Les urgences à
caractère humanitaire sont donc courantes. Toutefois, l'aide
humanitaire offerte pour atténuer ces urgences n'est habituellement
par perçue comme une aide neutre. Au contraire, elle est
souvent considérée et utilisée comme
un instrument de guerre. Si la majorité des parties n'ont
pas consenti à l'aide humanitaire, les Casques bleus qui
gardent les approvisionnements de secours risquent d'être
considérés comme soutenant l'effort de guerre d'une
ou plusieurs des parties.
Effondrement des institutions d'État
Les conflits internes s'accompagnent
souvent de l'effondrement des institutions d'État, notamment
la police et les tribunaux. Lorsque disparaît l'ordre public,
les missions des Nations Unies sont souvent appelées à
faciliter la réconciliation nationale et la relance d'un
véritable effort de consolidation de la paix (appelée
dans le présent chapitre consolidation de la paix après
le conflit)70. Cette tâche est très difficile
dans le contexte de profondes divisions sociétales, et
elle nécessite souvent une certaine intervention dans les
questions d'ordre politique.
Participation aux missions et tâches
confiées
Les opérations classiques
de maintien de la paix réunissaient surtout des militaires
qui exécutaient des tâches de nature militaire pour
empêcher la reprise des hostilités entre des parties
qui s'entendaient pour arrêter les combats71.
Le mandat des missions s'est élargi pour englober par exemple
la supervision d'élections, la reconstruction d'institutions
nationales (comme les forces policières) et l'aide humanitaire.
La composante civile et policière des missions a donc augmente;
par exemple, 28 000 militaires et 2 800 civil ont participe à
l'ONUSOM II72.
La représentation
des différents pays au sein des contingents a elle aussi
changé. A l'époque de la guerre froide, l'Union
soviétique et les États-Unis ne fournissaient pas
de contingents aux missions de maintien de la paix, notamment
parce qu'ils n'auraient pas été perçus comme
neutres. Les contingents venaient plutôt en général
de puissances intermédiaires (p. ex., pays scandinaves,
Canada, Irlande). Cependant, depuis 1988, un total de 76 pays
dont les États-Unis et la Russie ont fourni des contingents
aux missions des Nations Unies73.
Autorisation et commandement
Autre caractéristique
intéressante des missions non classiques de maintien de
la paix, et notamment des missions d'imposition de la paix. les
Nations Unies n'assument pas toujours le commandement et le contrôle
des opérations. Même Si une mission est autorisée
par le Conseil de sécurité comme la Mission en
Haïti (MINUHA) et la Force d'intervention unifiée
en Somalie (FIU) le, commandement et le contrôle de la
mission relèvent le plus souvent d'un État membre.
L'Opération des Nations Unies au Congo (ONUC) et T'ONUSOM
II comptent parmi les seules missions s'accompagnant d'un recours
à la force en vertu du chapitre VII de la Charte qui aient
été organisées, menées et dirigées
sous la supervision du secrétaire général.
Il est intéressant
de noter que, lorsque la décision a été prise
d'autoriser une mission d'imposition de la paix en Somalie commandée
par les États-Unis, le secrétaire général
a reconnu que le Secrétariat n'avait pas « la capacité
de commander et contrôler une opération de l'ampleur
et de l'urgence qu'exige l'actuelle crise en Somalie »74.
Pourtant, six mois plus tard, les Nations Unies se sont retrouvées
aux commandes de l'ONUSOM II.
La problématique de l'évolution du maintien de
la paix
Utilisation de la force dans des missions plus
complexes
Le débat se poursuit sur l'utilisation de la force dans des missions non classiques de maintien de la paix, et différentes leçons ont été tirées de l'expérience des huit dernières années. Il y a ceux qui, rétrospectivement, voient le développement de deux types différents de missions de maintien de la paix depuis la fin de la guerre froide les missions destinées à appliquer un accord de paix détaillé, et les missions d'imposition de la paix. Ils considèrent que les premières sont nettement fondées sur les principes fondamentaux du maintien de la paix, notamment le consentement des parties, l'impartialité et le non-recours à la force, sauf en cas de légitime défense, mais laissent entendre que la variété et la complexité des tâches font que ces missions sont fondamentalement différentes des opérations classiques de maintien de la paix. Ils prennent soin d'insister sur les différences (d'aucuns parleraient d'incompatibilité) entre les missions classiques de maintien de la paix et les missions d'imposition de la paix75. Le secrétaire général a écrit dans Supplément à 1' « Agenda pour la paix» :
La logique du maintien de la paix procède de prémisses politiques et militaires totalement différentes de celles des mesures de coercition; de surcroît, dans ce dernier cas, la dynamique est incompatible avec le processus politique que l'opération de maintien de la paix est censée faciliter [...] Le maintien de la paix et l'emploi de la force (sauf en cas de légitime défense) doivent être considérés comme des solutions de rechange et non pas comme des éléments voisins d'un continuum permettant de passer aisément76de l'un à l'autre
L'armée américaine est du même avis et ajoute « Puisque le [maintien de la paix] et [l'imposition de la paix] sont différents, tout changement doit comporter un examen des facteurs de la mission, de l'ennemi, des troupes, du terrain, et du temps alloué, et l'adaptation de la force en conséquence ». Elle est contre l'utilisation des forces pour le maintien de la paix et pour l'imposition de la paix dans une même opération parce que « les principes de l'impartialité et du consentement ne sont pas respectés dans une opération d'imposition de la paix ».77
Vu sous cet angle, il est
impossible d'utiliser la force sans sacrifier certains des principes
fondamentaux du maintien de la paix classique78. La
force ne sera nécessaire que Si l'on n'obtient pas le plein
consentement à la présence des Nations Unies et
au mandat. S'il n'y a pas plein consentement, il est alors peu
probable que les troupes des Nations Unies soient considérées
comme impartiales et intéressées à résoudre
le conflit ou à travailler dans ce sens. Dès que
la force n'est plus considérée comme impartiale,
l'efficacité des troupes des Nations Unies dans un conflit
plus complexe et même dans une mission classique de maintien
de la paix sera probablement minime. En outre, s'il devient de
plus en plus courant de transformer en cours de route une mission
classique de maintien de la paix en une mission d'imposition de
la paix, les pays hôtes pourraient hésiter à
accepter les forces, et les États fournisseurs de contingents
pourraient hésiter à les envoyer. De plus, on craint
que les soldats entraînés pour des missions d'imposition
de la paix trouvent difficile de passer à des tâches
de maintien de la paix et d'exercer la modération nécessaire79.
Par contre, il y a ceux
qui disent qu' il est incorrect de faire une nette distinction
entre les missions d'application d'un accord de paix détaillé
et les missions d'imposition de la paix. Ils laissent entendre
que les tâches que comportent ces missions devraient plutôt
être considérées comme un continuum. Étant
donné la dynamique et la nature assez peu prévisible
du conflit interne, les forces doivent avoir les outils nécessaires
pour faire face au grand nombre de situations qui peuvent survenir
dans une mission complexe, que ce soit la capacité d'appliquer
un accord détaillé ou la capacité d'imposer
la paix Les Nations Unies peuvent entreprendre une mission dans
le but d'appliquer un accord de paix avec le consentement des
parties, mais, étant donné la nature du conflit,
il se peut que le consentement ne dure pas. Les forces doivent
donc avoir divers outils parmi lesquels elles peuvent choisir
(en utilisant toujours le plus faible degré de force nécessaire)
pour faire face à une situation dans laquelle l'une des
parties n'est pas consentante.
La différence très
nette entre ces points de vue est apparente, et les chefs politiques
canadiens doivent régler cette question. Est-il possible,
comme le laisse entendre le secrétaire général,
d'utiliser la force, de conserver le consentement des parties
et de demeurer impartial? Est-il possible, pour une force, de
passer sans problèmes d'une mission fondée sur les
principes fondamentaux de maintien de la paix à une mission
d'imposition de la paix? L'instruction donnée à
chaque soldat permet-elle cette transition? Quels sont les mécanismes
nécessaires pour ce changement? Sommes-nous prêts
à reconnaître qu'il y a certains conflits dans lesquels
il serait peut-être préférable de laisser
tout simplement les parties se battre jusqu'à qu'elles
se lassent Si on ne peut obtenir leur consentement, même
si cela implique que des centaines de milliers de vies risquent
d'être perdues entre-temps? Est-ce le prix à payer
à long terme? Ce sont là des questions importantes
sur lesquelles on doit se pencher Si l'on veut examiner efficacement
l'évolution du maintien de la paix.
Commandement et contrôle des opérations
Un autre point de plus
en plus important dans l'évolution du maintien de la paix
est le commandement et le contrôle des opérations.
Comme on l'a déjà mentionné, même Si
c'est le secrétaire général qui s'occupe
du commandement et du contrôle des opérations des
Nations Unies pour le compte du Conseil de sécurité,
le secrétaire général a quand même
admis que, dans les missions nécessitant l'usage de la
force, les Nations Unies n'ont pas la capacité d'exercer
un commandement et un contrôle adéquats. Jusqu'à
présent, les États-Unis ont toujours pris le commandement
d'une opération d'imposition de la paix ou de coercition
autorisée par le Conseil de sécurité80.
Les artisans de la politique
canadienne doivent, dans ces circonstances, soupeser la politique
du Canada en ce qui concerne les opérations des Nations
Unies. Cette façon de faire va-t-elle compromettre l'impartialité
d'une mission particulière d'imposition de la paix et,
à long terme, l'impartialité et la crédibilité
des opérations de sécurité des Nations Unies
en général? Si l'on en vient à cette conclusion,
y a-t-il quelque chose que l'on puisse faire pour minimiser les
aspects négatifs qu'entraîne le commandement américain?
Est-il possible d'accroître la capacité de commandement
des Nations Unies et Si oui,
que peut faire le Canada pour que cela se concrétise?
Intervention humanitaire
En dernier lieu, la question
de l'intervention humanitaire intéresse particulièrement
notre enquête. Comme nous l'avons déjà mentionné,
c'est un des domaines dans lesquels les Nations Unies jouent de
plus en plus un rôle. Même dans les cas où
l'intervention humanitaire n'est pas le principal but de la mission,
comme c'était le cas en Somalie, elle fait souvent partie
des mandats des nouvelles missions plus complexes (p. ex. les
missions au Rwanda, en Haïti et dans l'ancienne Yougoslavie).
Cependant, l'intervention internationale dans ces crises est sporadique
et, aux dires de certains, elle est dictée par des intérêts
occidentaux ou par ce que certains appellent le « facteur
CNN », c'est-à-dire les crises qui attirent l'attention
des médias et qui, par conséquent, sèment
l'inquiétude dans le monde occidental81.
Étroitement liée
aux questions que soulève l'intervention humanitaire, il
y la question de la coordination entre tous les différents
individus et groupes -les forces militaires, les civils, la police,
les organisation non gouvernementales (ONG) et les organisations
non gouvernementales internationales (ONGI) comme le Comité
international de la Croix-Rouge (CICR) qui participent souvent
aux missions plus complexes. Les militaires ont toujours été
ceux qui ont été les plus utilisés dans les
opérations des Nations Unies; d'autres, en particulier
les ONG de développement et d'aide, ont acquis des compétences
spécialisées grâce à des années
d'expérience de travail sur le terrain à renforcer
des collectivités. De plus, le CIRC a développé
des compétences spécialisées en aide humanitaire.
Tous les groupes doivent travailler en étroite collaboration
afin de connaître les compétences particulières
de chacun et de coordonner leurs activités de façon
que l'aide soit vraiment efficace.
Le rôle du Canada dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies
Il arrive souvent que l'on cite le maintien de la paix comme étant une réalisation importante de la politique étrangère et de défense du Canada82. En 1993, le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères a affirmé qu'il s'agissait de « la seule activité militaire que les Canadiens appuyaient sans réserve ».83 Pourtant, dans les premières missions d'observation des Nations Unies, le Canada a fourni un nombre minime de militaires pour les conflits qui l'intéressaient peu, parce que l'on considérait que le maintien de la paix accaparait les rares ressources de défense du Canada84. Après que Lester Pearson eut reçu le prix Nobel de la paix en 1957, le maintien de la paix a commencé à recevoir un soutien public et politique enthousiaste, même si le ministère de la Défense nationale ne lui accordait encore qu'une faible priorité85. Dans tous les livres blancs sur la défense et tous les énoncés de politique qui ont suivi, le maintien d'une force de combat capable de protéger la souveraineté du Canada était considéré comme la fonction première des Forces canadiennes et le maintien de la paix comme une tâche accessoire86.
Le maintien de la paix et la politique de sécurité du Canada
Selon l'énoncé de politique étrangère Le Canada dans le monde, publié en 1995, la paix internationale pour la protection de la sécurité du Canada demeure un aspect important de la politique étrangère canadienne87. Le Canada a manifesté cet engagement envers la paix et la sécurité internationales en participant aux missions de maintien de la paix des Nations Unies depuis leur entrée en vigueur. (Voir l'annexe A, Opérations de maintien de la paix au fil des ans et contribution du Canada)-
L'intérêt du Canada envers le maintien de la paix pendant et après la guerre froide
Intérêt d'ordre stratégique
Pendant la guerre froide,
la préoccupation stratégique la plus importante
du Canada était que l'escalade des hostilités n'aboutisse
à une confrontation des superpuissances qui compromettrait
la sécurité nationale par une attaque directe ou
indirecte88. Outre sa participation à des accords
de défense collective en Europe, comme l'OTAN, et en Amérique
du Nord, comme la Défense aérienne du continent
nord-américain (NORAD), la participation du Canada au maintien
de la paix était justifiée par le fait que toute
menace à la paix et à la sécurité
internationales était considérée comme une
menace à la sécurité nationale.
Lorsque la guerre froide
s'est terminée, on a cessé de s'inquiéter
des possibilités d'affrontement des superpuissances et
de justifier par la menace de guerre la participation du Canada
à des opérations de maintien de la paix. Toutefois,
même sans la crainte d'un affrontement des superpuissances,
la peur que les conflits régionaux ne menacent la paix
et la sécurité internationales était suffisante
pour que le maintien de la paix demeure un objectif national.
Intérêt en matière de politique étrangère
La participation de longue date du Canada au maintien de la paix a permis de mettre en valeur notre image de marque comme puissance moyenne dans les affaires internationales et est considérée par certains comme étant la raison de l'importance et de l'influence du Canada au sein des Nations Unies. Bon nombre de personnes croient que le Canada, en tant que fournisseur principal de contingents aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies, peut prendre part de manière convaincante aux décisions concernant la paix et la sécurité internationales89.
La politique étrangère canadienne est en faveur du multilatéralisme et d'un rôle actif des institutions internationales. Le maintien de la paix répond à cet objectif. Le Canada, en tant que puissance moyenne, a toujours favorisé une approche collective de la sécurité et accordé son soutien aux Nations Unies afin de promouvoir cette sécurité. Après la guerre froide, au moment où l'on considérait les Nations Unies comme l'organe le plus approprié pour contrer l'augmentation des conflits régionaux, il devenu encore plus important de maintenir son efficacité.
La politique étrangère
du Canada en matière de maintien de la paix est restée
stable depuis que les Canadiens se sont engagés dans ces
opérations à la fin des années 5090.
Le maintien
de la paix est devenu une caractéristique du métier
de militaire au Canada91, ce qui nous distingue des
Américains et renforce notre souveraineté et notre
indépendance. On a vu les Américains faire la guerre,
mais les Canadiens se voient comme des gardiens de la paix92.
La politique de défense du Canada
Pour atteindre ses objectifs, la politique étrangère du Canada doit s'appuyer sur une politique de défense crédible93. Toutefois, malgré la perception populaire voulant que le Canada soit une nation de « maintien de la paix », des officiers supérieurs des FC se sont montrés réticents à considérer le maintien de la paix comme étant une des missions premières des FC94. Le maintien de la paix a toujours été perçu comme une priorité militaire inférieure, une fonction que les forces armées avaient l'habitude d'appeler une fonction militaire "dérivée "ou secondaire ».95 La priorité absolue des forces armées est de conserver et de rehausser le potentiel de combat des FC afin d'assurer la protection des Canadiens, de leurs intérêts et de leurs valeurs à l'étranger, et ce même si les responsabilités liées au combat ont perdu beaucoup de leur importance dans l'après-guerre.
Il reste que dans l'énoncé de sa politique de défense, le gouvernement a reconnu en 1992 l'évolution de la situation internationale et averti les dirigeants des FC qu'il fallait « s'attendre a une augmentation de la fréquence des opérations de maintien de la paix ».96 Ces changements ont été mis en évidence dans le Livre blanc de 1994 sur la défense97.
La défense à l'époque de la guerre froide
Les FC ont été façonnées par la guerre froide. Elles ont été équipées et entraînées en vue de combattre en cas d'affrontement Est/Ouest, et les missions de maintien de la paix ont été organisées et menées en fonction de ce contexte98. Comme le maintien de la paix n'avait aucun fondement juridique aux termes de la Charte, il constituait au départ un domaine non balisé, de sorte que pendant les premières années, la politique de défense du Canada a été muette sur la question du maintien de la paix. La politique du Canada ne reflétait pas la réalité de la participation aux missions de maintien de la paix99.
La première politique relative au maintien
de la paix est apparue dans le Livre blanc de 1964 sur la défense,
qui le considérait comme une priorité secondaire,
derrière la défense du territoire et la participation
à l'OTAN. Le Livre blanc faisait état de la croissance
du maintien de la paix et de la part que le Canada y prendrait
afin de s'acquitter de ses responsabilités en matière
de sécurité collective. Toutefois, le Livre blanc
de 1971 sur la défense exprimait des préoccupations
et du scepticisme au sujet des perspectives dans le domaine du
maintien de la paix, peut-être après que la FUNU
i eut été expulsée d'Égypte en 1967100.
Le Canada a tout de même continué de participer aux
missions de maintien de la paix.
Le Livre de 1987 sur la
défense a fait un lien entre le maintien de la paix, la
stabilité régionale et l'intérêt national
du Canada101. Cette politique de défense plaçait
le maintien de la paix en quatrième position de l'ordre
de priorité, après la dissuasion stratégique,
la défense conventionnelle et la protection de la souveraineté
du Canada. C'est le premier document officiel qui a défini
des critères permettant de décider s'il y a lieu
de participer à une mission de maintien de la paix102.
Un examen détaillé de ces critères sera fait
plus tard (en particulier dans le volume 3).
Les politiques de défense de l'après-guerre froide
Entre 1987 et 1994, année de la publication du dernier livre blanc sur la défense, le gouvernement a rendu publics de nombreux énoncés de sa politique de défense. Le plus important de ces énoncés, publié en 1992, précisait que les priorités du Canada étaient la défense de la souveraineté de la nation et la poursuite de la participation aux ententes de sécurité collective. La participation à des opérations multilatérales de maintien de la paix, visant à assurer le maintien de la paix et la sécurité internationales, venait en troisième place.
Ces priorités avalisaient la mise sur pied d'une force de combat polyvalente. Les FC ont toujours soutenu qu'elles avaient absolument besoin de ce potentiel de combat pour espérer réussir dans leurs missions de maintien de la paix, même les missions classiques. Bien qu'un potentiel de combat soit nécessaire, la nature des nouvelles opérations de maintien de la paix tend de plus en plus à démontrer qu'une volonté obstinée de conserver un tel potentiel de combat risque de faire passer au second plan la mise au point de méthodes d'entraînement et de procédures opérationnelles adaptées au maintien de la paix103.
Dans le Livre blanc sur la défense de décembre 1994, on était toujours essentiellement favorable à la mise sur pied d'une force de combat polyvalente, dont une des fonctions serait le maintien de la paix104. A cet égard, la nouvelle politique différait peu de la politique de défense précédente de 1992. Le Livre blanc de 1994 affirmait le rôle traditionnel des FC, à savoir la protection du Canada, la coopération avec les États-Unis pour la défense de l'Amérique du Nord, et la participation aux missions de maintien de la paix et à d'autres opérations multilatérales ailleurs dans le monde. Même si les priorités en matière de défense restaient inchangées, les FC faisaient face à des compressions budgétaires généralisées.
Le maintien de la paix
a fait l'objet de beaucoup d'attention dans le Livre blanc de
1994 sur la défense. On y définissait encore une
fois les critères d'évaluation d'une éventuelle
opération, mais en y apportant des modifications qui reflétaient
la nature des opérations de maintien de la paix dans le
contexte de l'après-guerre froide. Le livre blanc présentait
des critères relatifs à des missions faisant appel
a des ressources militaires et civiles, et reconnaissait qu'il
fallait définir l'autorité responsable et diviser
clairement les responsabilités. Les nouveaux critères
exigeaient qu'on définisse un concept en vue des opérations,
une structure efficace de commandement et de contrôle, ainsi
que des règles d'engagement claires105.
Établissement d'exigences relatives au maintien de la paix
Les raisons qui motivent
le Canada à participer à des missions de maintien
de la paix ne sont pas toujours des plus évidentes. Après
avoir affecté les FC à de telles missions, les chefs
s'aperçoivent souvent que la situation et les conditions
qu'ils trouvent au début de la mission changent par la
suite, parfois énormément. Il est généralement
difficile de mettre un terme à des opérations de
maintien de la paix ou de modifier le mandat d'une force des Nations
Unies. En outre, on demande souvent aux commandants et aux officiers
d'état-major de mettre sur pied à la hâte
des forces qu'ils doivent affecter à des opérations
« ponctuelles », qui se transforment par la suite en
missions prolongées. Ce fut le cas de la mission des FC
à Chypre, qu'on prolongea tous les six mois pendant plus
de 25 ans.
Ces motifs, et le fait
que les opérations menées sous l'égide des
Nations Unies soient souvent des missions spéciales, expliquent
pourquoi les politiciens canadiens, les officiers des forces armées
et les fonctionnaires des Affaires étrangères ont
maintes fois tenté de régir les mesures prises par
le Canada pour répondre aux demandes formulées par
la communauté internationale en vue de l'intervention d'unités
canadiennes. Ils exercent ce contrôle en posant certaines
exigences et ce, dès le début du processus de planification.
En 1987, ces exigences étaient en fait devenues plus que
des lignes de conduite, elles constituaient la politique du gouvernement.
L'expérience acquise par les forces et l'évolution
de la situation ont amené cette politique à changer,
mais le concept voulant qu'on applique des exigences établies
au niveau national pour guider la prise de décisions politiques
est solidement ancré dans notre pays.
Ces exigences furent énoncées pour la première fois par l'honorable Mitchell Sharp en 1973106, mais elles ne sont devenues officielles qu'en 1987, avec la parution du Livre blanc sur la défense. Elles traduisent les principes propres aux missions classiques de maintien de la paix, le seul type de missions des Nations Unies auxquelles le Canada participait en 1987107. Pour établir si le Canada allait participer à une mission, il fallait que cette mission satisfasse aux exigences suivantes :
Confirmées dans les
énoncés de la politique de défense de 1991
et 1992, ces exigences constituaient la politique du gouvernement
à l'époque de la mission des FC en Somalie.
Ces exigences furent énoncées
à nouveau dans le Livre blanc de 1994 sur la défense,
mais on y ajoutait de nouveaux éléments qui traduisaient
la nature changeante des opérations de maintien de la paix
menées depuis la fin de la guerre froide. Ces éléments
nouveaux sont:
Dans le Livre blanc de
1994 sur la défense, on ne désigne plus ces facteurs
comme étant des «critères » ou des «
lignes de conduite », mais plutôt comme des «
principes » dont il faut tenir compte dans l'élaboration
de toutes les missions, et non des exigences sur lesquelles le
gouvernement devrait se fonder pour prendre ses décisions
109 L'importance
de ce changement d'interprétation n'est pas évidente.
Cependant. les nouveaux éléments traduisent clairement
la nature changeante des opérations de maintien de la paix
et, lorsqu'on en tient compte, ils constituent
des facteurs importants du processus de prise
de décision.
Quant à savoir si l'on a toujours évalué
en regard de ces critères les opérations de maintien
de la paix auxquelles on a demandé au Canada de participer,
cela n'est pas clair. D'après les témoignages entendus
par la Commission, la prise en compte de ces facteurs serait laissée
à la discrétion des hauts fonctionnaires, et certains
des commentaires qui ont été faits vont dans le
même sens110. Dans son rapport de 1993 sur l'ère
nouvelle du maintien de la paix, le Comité sénatorial
permanent des affaires étrangères mentionnait que
l'un des facteurs clés du processus de décision
était l'expérience et la réputation du Canada
dans le domaine du maintien de la paix111. Cela laisse
entendre que si le Canada prenait part à l'époque
à ce genre d'opérations, c'était peut-être
simplement, pour maintenir son record de participation à
presque toutes les missions. L'évaluation du chef - Service
d'examen (MR 1/90), parue en avril 1992, juste avant l'engagement
en Somalie, mentionnait que le partage des compétences
entre les ministères de la Défense et des Affaires
étrangères pour ce qui est de l'application des
critères ou des exigences n'était pas clair, et
faisait état du manque d'orientation et de procédures
dans ce domaine 112.
La question a refait surface récemment dans le rapport du vérificateur général pour 1996, qui reprochait en quelque sorte au ministère de la Défense nationale le manque d'information au sujet de la décision de participer aux missions et de l'application des critères113. Dans les documents préliminaires sur lesquels s'appuyait le rapport final du vérificateur général, les fonctionnaires du ministère de la Défense au bureau du SMA (Politique et Communications) répondaient à la critique selon laquelle les analyses des critères par l'état-major n'avaient pas été consignées par écrit. Ils soutenaient que les « critères » n'avaient jamais été « rien de plus que des lignes de conduite », qui n'étaient pas appliquées de manière très rigoureuse114. Selon eux, le ministère de la Défense nationale se fonde plutôt sur la politique du gouvernement à l'égard des Nations Unies pour évaluer les missions proposées.
La proposition est mise à l'ordre du jour de nombreuses réunions informelles et formelles au cours desquelles le Ministère examine les lignes directrices contenues dans le LB [Livre blanc]. L'importance relative de ces lignes directrices dans le processus décisionnel du Ministère est susceptible de varier avec chaque mission. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous n'avons pas institué un ensemble de critères rigoureux pour l'examen de nos contributions au maintien de la paix115.
Ces observations sont révélatrices
de l'incertitude qui entoure l'application de la politique et
des critères du Ministère par les hauts fonctionnaires
de la Défense. Pourtant, tant le Livre blanc de 1987 sur
la défense que l'énoncé de la politique de
défense de 1992 précisent que la décision
du gouvernement doit se fonder sur les critères.
Le Livre Blanc de 1994 sur la défense est tout aussi direct
lorsqu'il indique que les missions devraient refléter les
principes clés. Malgré ces directives, les fonctionnaires
du ministère de la Défense semblent considérer
la politique comme une question discrétionnaire.
Il importe, dans cette nouvelle ère de maintien de la paix, de disposer de directives claires et directes sur l'application des critères. Même si l'approche adoptée par le ministère de la Défense nationale peut présenter des avantages sur le plan de la souplesse et du délai d'intervention, elle ne comporte pas de mécanismes de reddition de comptes suffisamment clairs pour faire face aux risques présentés par les situations nouvelles.
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