Selon l'interprétation du col Labbé, l'opération " Deliverance " avait deux objectifs principaux : l'objectif officiel était de créer un environnement sécurisé afin de permettre aux organisations non gouvernementales (ONG) de dispenser une aide humanitaire; simultanément, il s'agissait de faciliter le rétablissement de l'infrastructure civile essentielle de telle manière que la population somalienne puisse progresser après le départ de la Force d'intervention unifiée (FIU). On a souvent dit de ce second objectif que c'était un programme de " conquête des cÝurs et des esprits ".
La notion de " conquête des cÝurs et des esprits " fait partie de la doctrine militaire depuis des décennies. Les Américains ont mené une campagne de ce genre au Viêt-nam, comme les Britanniques en Malaisie dans les années 50. La coopération civile/militaire (CIMIC) est le terme officiel habituellement utilisé aujourd'hui dans les Forces canadiennes (FC).
Dans son témoignage, le col Labbé a déclaré : " Nous avions [...] le sentiment qu'on ne gagne pas l'amitié d'une population locale en effectuant des opérations de ratissage et de fouille, en établissant des barrages routiers et en confisquant les armes des particuliers, en menant des opérations strictement militaires pour apporter un appui direct aux organisations non gouvernementales. " Pour gagner la confiance de la population locale, il était nécessaire qu'on adopte une formule à long terme selon laquelle les FC devaient mener simultanément une campagne de relations publiques et de reconstruction.
Ayant gagné la confiance de la population et ayant convaincu les anciens et les seigneurs de guerre locaux qu'ils profiteraient également du nouvel environnement sécurisé, les troupes se sont employées à rétablir les institutions, à créer des services communautaires essentiels (ce qui impliquait la création de comités de sécurité, de reconstruction, d'assistance, et de comités politiques) et à tenter de rétablir certaines fonctions de la société locale qui existaient avant la guerre civile. Le col Labbé a déclaré :
Nous avions le sentiment que si, pendant nos six mois de présence [...] nous pouvions amener ces comités à montrer à la population locale qu'ils étaient censés servir qu'ils étaient capables de prendre des décisions constructives, d'avoir un effet bénéfique sur la vie des habitants de la région de Belet Uen, pas seulement de Belet Uen mais de tout le secteur de secours humanitaire dont nous étions responsables, soit 33 000 milles carrés de désert, nous pensions que nous aurions alors pu, à notre départ, jeter les bases de la poursuite du développement de ces institutions et remettre la Somalie sur la voie d'une vie normale. [Traduction libre]
Comme les membres des FC n'étaient pas en Somalie pour fournir de l'aide, mais pour assurer aux ONG l'environnement sécurisé dont elles avaient besoin pour faire leur travail, toutes leurs activités humanitaires ont été entreprises en collaboration avec les ONG et la population locale. Les efforts de CIMIC à Mogadiscio étaient coordonnés par le maj LeLièvre du quartier général de la FICS. Cette équipe a traité avec plus de 40 ONG et organismes d'assistance, tels que le Comité international de la Croix-Rouge, l'International Medical Corps et le Programme alimentaire mondial. À Mogadiscio, les ONG tenaient des réunions matinales auxquelles assistaient des officiers des FC, qui coordonnaient ensuite les diverses activités humanitaires.
Par exemple, les ingénieurs et les techniciens du NCSM Preserver ont fourni divers services aux ONG : réparation de radios, d'ordinateurs, de climatiseurs, de groupes électrogènes et de diverses autres pièces de matériel. Les membres du Groupement tactique du Régiment aéroporté du Canada (GTRAC> ont également travaillé avec les ONG et les chefs locaux afin de coordonner diverses tâches, notamment l'escorte des convois de ravitaillement, l'enregistrement des armes, l'approvisionnement en eau, la reconstruction et la réparation de l'infrastructure. Pour éviter toute apparence de favoritisme, les membres du GTRAC ne tenaient de réunions avec les Somaliens que lorsque tous les clans étaient représentés, et ils s'assuraient que tous ces clans étaient également représentés aux comités CIMIC. Pendant la mission, les membres des FC ont répondu à environ 200 demandes d'ONG dans le secteur du secours humanitaire de Belet Uen.
Au cours des audiences publiques, nous avons entendu des témoignages sur les activités humanitaires entreprises par la FICS conformément à sa méthode de conquête des cÝurs et des esprits. Parmi les témoins, on peut citer le lcdr Heather McKinnon, médecin de bord sur le NCSM Preserver; le lt (M) Rebecca Patterson (auparavant Gowthorpe), une infirmière en service au GTRAC à Belet Uen, le maj Richard Moreau, l'adjum Steven Lehman et le sgt Donald Hobbs du Royal Canadian Dragoons (RCD); l'adj Robert Labrie du 1er Commando; le sgt Ian MacAuley du 2e Commando; et le sgt Mark Godfrey du 3e Commando. Ces témoins ont tous déclaré qu'ils étaient fiers du travail accompli par les membres des FC en Somalie, qu'ils croyaient que la mission avait été utile, et qu'ils avaient été impressionnés par la conscience professionnelle et le dévouement des autres membres des FC qui avaient travaillé avec eux.
Le sgt Donald Hobbs du RCD supervisait les troupes chargées de la maintenance. Dans le secteur de Belet Uen, une des premières tâches du RCD a été la reconstruction du pont de la " route des Chinois " (la route entre Belet Uen et Matabaan). On avait fait sauter le pont et, pour le contourner, il fallait traverser un champ de mines. Même si le génie avait passé deux jours déminer le terrain, il fallait absolument reconstruire le pont puisqu'il y avait toujours le risque que quelques mines n'aient pas été repérées. Après la reconstruction du pont, une sentinelle a été placée pour le garder pendant un bref laps de temps afin de décourager les voleurs. Les soldats du génie canadien ont également installé une passerelle sur le pont Bailey, dans le centre de Belet Uen, et en ont fait don à la population.
Les troupes de maintenance du RCD se sont occupées des accidents de la circulation locaux, ont facilité les évacuations médicales et ont escorté les convois de ravitaillement pour les protéger. Le poste de police, l'hôpital et l'école de Matabaan ont été reconstruits, et des fournitures scolaires y ont été livrées. On a déblayé et remis en service l'école de Balem Balle qui était pleine de mines, d'obus de mortiers et de munitions pour les chars d'assaut. Lorsque la sécurité de la ville et du secteur environnant a été assurée, des infirmiers ont commencé à se rendre quotidiennement à l'hôpital de Matabaan pour y soigner les blessures par balles et s'occuper des enfants dont des doigts avaient été arrachés par l'éclatement de détonateurs. Lorsque le RCD est arrivé à Matabaan, le marché était pratiquement désert, mais à son départ, il avait repris son activité.
L'adjum Steven Lehman, de l'Escadron A du RCD, est arrivé à Belet Uen en janvier 1993. Les troupes placées sous ses ordres ont effectué des patrouilles motorisées afin d'établir un environnement sécurisé dans lequel les ONG pourraient travailler; elles ont escorté des convois de ravitaillement, réparé des camions de ravitaillement et déblayé les champs de mine qui entouraient les grandes routes et empêchaient les déplacements et le transport de marchandises. L'Escadron A a constitué des équipes chargées de sensibiliser la population locale, en particulier les enfants, au danger des munitions non éclatées.
Le sgt Ian MacAuley était le commandant de section au 5e Peloton du 2e Commando. À son arrivée à Belet Uen, il a collaboré avec le comité de sécurité local pour rétablir la police locale. Le personnel du GTRAC a assuré le fonctionnement du poste de police local 24 heures par jour pendant un certain temps, et il a collaboré à la formation de la police locale en lui faisant faire des exercices de base et en lui enseignant les techniques d'endiguement des émeutes et de premiers soins. Sa section a établi un système de justice locale avec la participation des anciens des clans, des juges et des avocats locaux. Le personnel du génie a réparé la prison avec l'aide du 2e Commando. Les puits et le moulin à vent de l'endroit, ainsi qu'un gros générateur, ont été également remis en état. Le 6e Peloton a nettoyé un abattoir à plusieurs reprises et a tenté de faire comprendre à la population locale les raisons sanitaires pour lesquelles il fallait enterrer les déchets.
Comme le Royal Canadian Dragoons, les 1er, 2e et 3e Commandos ont fourni des escortes pour les convois d'aide humanitaire. Au total, les troupes des FC ont escorté 60 convois environ (de 12 véhicules chacun en moyenne) qui ont livré des secours de première nécessité à 96 villages.
À Belet Uen, les membres du GTRAC ont découvert qu'il existait des fonds du Programme alimentaire mondial, de l'USAID et du Fonds canadien de l'Agence canadienne de développement international, qui pouvaient être utilisés pour les programmes de travaux. On a donc entrepris un programme de réfection des routes, puis des écoles et des autres bâtiments. Ce programme employait des Somaliens et a considérablement enrichi l'économie locale.
Avec l'aide du comité local de l'éducation, on a commencé à reconstruire les écoles grâce aux matériaux fournis par le GTRAC. La première école a été déblayée et reconstruite par des ouvriers somaliens sous la protection et la direction du personnel du GTRAC. Dans le cadre du même programme, on a ensuite entrepris la reconstruction d'écoles dans quatre autres villes et celle de trois écoles supplémentaires à Belet Uen.
Le GTRAC a fourni une aide technique aux ONG à Belet Uen en réparant toutes sortes de machines. Le personnel du génie canadien a participé à la réfection des routes afin de permettre aux convois de camions de distribuer dans tout le pays les secours humanitaires qui arrivaient par mer à Mogadiscio et Kismayu. Le GTRAC a aussi assuré l'escorte armée de ces convois.
Outre ces activités humanitaires, les membres des FC ont apporté leur concours sous diverses autres formes. Ils ont assuré la formation de 272 enseignants locaux; ils ont fourni de l'eau potable aux réfugiés du secteur; ils ont réparé une vingtaine de puits et de nombreux groupes électrogènes dans divers villages du secteur de responsabilité canadien; ils ont remis en état plus de 200 kilomètres de routes; et ils ont détruit de grandes quantités de munitions, de mines, d'explosifs qui traînaient un peu partout dans les villages locaux et dans la ville de Belet Uen.
Les équipes médicales du NCSM Preserver et du GTRAC ont aussi fait de gros efforts pour aider la population somalienne. Pendant les deux premiers mois de la mission de la FIU, ce sont les Canadiens qui ont pris l'initiative sur le plan médical. Les médecins et les infirmières de l'équipe chirurgicale du GTRAC et le personnel du peloton de soins médicaux ont apporté leur aide au personnel de l'hôpital de l'International Medical Corps (IMC) à Belet Uen. C'est le maj Russel Brown qui a décidé d'utiliser le poste sanitaire d'unité (PSU) pour l'aide humanitaire. L'IMC a accepté cette aide à condition que les directives des ONG soient observées : les Somaliens devaient être traités selon des méthodes qu'ils pourraient eux-mêmes continuer à utiliser; aucun traitement ne serait donne si les Somaliens étaient incapables de le comprendre ou d'en assurer le suivi; et les besoins culturels locaux devaient être respectés.
Tout en se conformant à ces directives, les membres du PSU ont rendu visite à l'hôpital de l'IMC trois fois par semaine, où ils ont travaillé côte à côte avec les Somaliens; ils ont visité l'hôpital où ils ont examiné les malades qui se trouvaient dans les salles et au service d'urgence; ils les ont évalués pour déterminer si une intervention chirurgicale était nécessaire; ils ont fourni des services de chirurgie et d'anesthésie, ainsi que de consultation; ils ont assuré des soins post-opératoires, et ils ont instruit et formé des médecins et des infirmiers et infirmières.
Le lt (M) Patterson a déclaré qu'elle estimait qu'au départ des Canadiens, le personnel médical local avait amélioré ses compétences dans le domaine des soins infirmiers et chirurgicaux. Les Canadiens avaient également amélioré les normes d'hygiène à l'hôpital, normes qui ont été maintenues par le personnel somalien. (Par exemple, lorsque le personnel du GTRAC est arrivé, les aiguilles qui avaient été jetées dans la cour de l'hôpital représentaient un risque important de contamination. Après avoir été formé par le PSU, le personnel médical somalien a suivi les méthodes qu'on venait de lui enseigner, et s'est mis à brûler les bandages sales et à éliminer les déchets dangereux selon les méthodes appropriées.)
Lorsque les administrateurs des écoles locales ont demandé à l'IMC d'établir un programme élémentaire de premiers soins à l'intention de ses enseignants, le matelot de troisième classe Nearing, infirmier à la section d'attente, s'est porté volontaire. Il a conçu un programme de traitement des types de blessures dont la population locale était victime. Les organismes d'aide ont jugé que ce projet pouvait également être intéressant pour leur propre personnel, si bien que le mat #3 Nearing a aussi organisé une séance d'instruction à l'intention des gardes somaliens de l'IMC. Après le redéploiement du mat #3 Nearing, toutes les notions qu'il avait inculquées pouvaient être mises en Ýuvre dans le système scolaire local.
Le personnel médical du GTRAC a également fourni du sang et des dérivés sanguins, ainsi que d'autres fournitures médicales. Les techniciens en radiologie et les techniciens de laboratoire ont réparé tout le matériel médical local qu'ils pouvaient, et les autres techniciens non médicaux, les électriciens et les ingénieurs ont réparé le matériel de l'hôpital, fourni un groupe électrogène et du combustible, et apporté leur aide au traitement médical d'urgence des Somaliens voisins du camp.
Le capt Setter, le pharmacien du GTRAC, a pris l'initiative de réunir un don de fournitures médicales d'une valeur d'environ 225 000 $ à l'IMC au nom des Canadiens. Le Memorial Hospital de Trenton a fait don d'un certain nombre de lits d'hôpital et de tables de chevet, et les FC ont transporté du matériel de physiothérapie par avion de Trenton (Ontario), à Belet Uen.
Le lcdr MacKinnon, médecin de bord du NCSM Preserver, a déclaré dans son témoignage qu'elle-même et les autres membres de l'équipage, tant le personnel médical que technique, faisaient parfois trois visites par semaine à l'hôpital Medina de Mogadiscio. Les techniciens ont réparé le matériel hospitalier, notamment les climatisateurs, les stérilisateurs et les groupes électrogènes; ils ont fabriqué des matelas pour les berceaux et ils ont réparé la pompe du puits de l'hôpital. Les membres du personnel médical canadien ont examiné les malades hospitalisés et organisé des cliniques de consultations externes. Ils ont traité des plaies vives, ainsi que des cas de dysenterie, de malaria, de tuberculose, de syphilis et des infections cutanées. Le dentiste du navire a fourni des soins dentaires, donné des cours pratiques et effectué des extractions.
Certains membres de l'opération " Deliverance " ont été récompensés pour leur contribution au travail humanitaire de la FI CS. Parmi ceux-ci figuraient le capt (M) Allen et l'équipage du NCSM Preserver, qui ont pris la direction d'un projet d'orphelinat à Mogadiscio, auquel ils ont livré trois pleins camions de marchandises, et où ils ont construit des tables, des chaises, des étagères, des boîtes de rangement et une cuisine complète pour les 600 enfants qui mangeaient jusque-là à même le sol; le maj Brown et le maj Armstrong qui
ont organisé le travail des bénévoles médicaux à Belet Uen; le capt Mansfield et le groupe d escadron du génie qui ont assume une grande partie de la reconstruction de l'école; l'adjum Mills qui a joué un rôle important dans l'organisation et la formation de la police locale de Belet Uen; et le maj Rod MacKay qui a assuré la coordination, avec un personnel réduit et des ressources très limitées, de tous les efforts humanitaires des FC en Somalie.
Mary Lightfine, la coordinatrice de l'hôpital de l'IMC à Belet Uen, a écrit au col Labbé une lettre de remerciements datée du 15 mars 1993, qui s'adressait particulièrement à l'équipe médicale constituée par le maj Lee Jewer, le maj Russell Brown, le maj Barry Armstrong, le lt Diane MacIntyre, le lt Rebecca Gowthorpe, le capt Cal Dejessus, le sgt Alan Anderson, le sgt André Boisclair, le sgt Craig Smith, le cplc Dwayne Atkinson et le sgt Guy Roy. Voici ce qu'elle écrivait :
Vos troupes et vous-même étiez toujours prêts à nous aider; vous avez su prévoir nos besoins et nous apporter un soutien dans tous les domaines, dans celui de la sécurité comme dans celui des soins aux victimes. Nous vous serons éternellement reconnaissants de votre aide, et j'espère que les Somaliens le seront aussi. Nous tenons à remercier tout particulièrement les nouveaux membres de votre équipe médicale qui sont arrivés à notre hôpital, prêts à s'attaquer aux nombreux problèmes qui nous attendaient tous. Ils nous ont prêté des générateurs, ils ont réparé du matériel, effectué des analyses de laboratoire, prodigué des soins aux malades et enseigné[...] Il est indiscutable qu'en fournissant ces services communautaires, vous avez fait bien plus que votre devoir. Votre pays peut être fier de vos efforts. [Traduction libre]
Le coordonnateur du programme pour L'IMC à Belet Uen a écrit au col Labbé, commandant du FICS :
Au nom de l'équipe de I IMC, nous tenons à rendre hommage au travail exceptionnel effectué par le capitaine Jetté dans son rôle d'administrateur des affaires civiles et militaires [...] pour le projet de remise en état de l'école. Je considère que la participation du capitaine Jetté à la réalisation de ce projet a beaucoup contribué à son succès [...] Travailler en collaboration avec des chefs tribaux, des responsables de l'éducation, des gens d'affaires et des travailleurs manuels n'est pas tâche facile en présence d'une société en pleine anarchie, déchirée par les conflits de clan. Cependant, sa manière directe et sa compassion naturelle lui ont permis d'apporter en quelques jours des améliorations qui, comme je le sais d'expérience, auraient pu demander des semaines [...] Le capitaine Jetté n'est qu'un des nombreux membres des FC, parmi beaucoup d'autres, qui nous ont impressionnés par leur niveau élevé de professionnalisme. Nous nous devons de distinguer du lot un soldat aussi remarquable et de saluer sa contribution. [Traduction libre]
Robert Oakley, l'envoyé spécial du président des États-Unis en Somalie, a déclaré dans une lettre à la ministre de la Défense, l'honorable Kim Campbell, en date du 11 mai 1993 :
[Selon mon] évaluation personnelle, le rendement du Groupement tactique du Régiment aéroporté du Canada en Somalie au cours de la période du 13 décembre 1992 au [å] 8 mars 1993 [å] a été vraiment exceptionnel [å] Le Groupement tactique a travaillé en très étroite collaboration avec mon personnel civil et moi-même dans le domaine des relations communautaires et des activités humanitaires [...] Sans aucune aide, l'unité canadienne a réussi à constituer un conseil régional réunissant des représentants de quelque 40 clans différents ¾ qui avaient absolument refusé de se rencontrer, et à plus forte raison, de coopérer, avant l'arrivée des Canadiens [å] Le Canada a tout lieu d'être extrêmement satisfait et fier de ses forces militaires en Somalie. Il est certain que les autorités militaires et civiles des États-Unis et les Somaliens les tiennent en très haute estime. [Traduction libre]
Le 1er mai 1993, jour où la FIU a confié la conduite des opérations en Somalie à l'ONUSOM Il (Opération des Nations Unies en Somalie), le commandant de la FIU, le lgén Johnston, a écrit au CEMD du Canada, l'am Anderson, au sujet du rendement des FC en Somalie. Voici ce qu'il écrivait à propos du travail effectué par les troupes :
Je tiens à exprimer mes vives félicitations pour le comportement des Forces canadiennes placées sous mon commandement [...]
Il est clair que notre mission principale était d'assurer le libre passage de l'aide humanitaire aux milliers de Somaliens qui mouraient de faim chaque jour, et d'assurer la sécurité des convois d'assistance de nombreux organismes humanitaires fonctionnant dans notre secteur de responsabilité. Il n'y a rien de surprenant à ce que le Régiment aéroporté du Canada ait collaboré de manière extrêmement efficace avec les travailleurs de l'humanitaire et qu'il ait en fait livré plusieurs milliers de tonnes de ravitaillement au nom de ces organismes humanitaires. Il est particulièrement important de noter que les Forces canadiennes ont pris l'initiative d'assurer la sécurité d'un certain nombre de grands convois qui se rendaient à Dhusa Mareb, à plusieurs centaines de kilomètres en dehors du SSH canadien. Autrement dit, aucune mission ne faisait peur aux Canadiens. L'effet dévastateur de la famine a été rapidement neutralisé dans le SSH de Belet Uen, et j'attribue ce résultat au courage et à la vigueur avec lesquels ils ont escorté les convois.
Le Régiment aéroporté du Canada a remporté un de ses succès les plus retentissants dans le domaine des programmes civiques où il s'est surtout employé à améliorer les conditions de vie des collectivités somaliennes dans le SSH de Belet Uen. [J'ai] simplement laissé le soin aux commandants d'entreprendre d'eux-mêmes des programmes dans les limites de leurs capacités. C'est le Régiment aéroporté qui s'est attaqué au programme le plus ambitieux de tous les SSH, celui de la reconstruction des écoles [å] Il y a une semaine environ, l'envoyé spécial des Nations Unies, l'amiral Jonathan Howe, a présidé à l'ouverture officielle des écoles de Belet Uen. Cet événement particulièrement marquant témoigne des préoccupations humanitaires des troupes canadiennes. Cette attitude leur a valu énormément de bienveillance et ils ont su montrer qu'ils étaient venus en Somalie pour des raisons qui leur faisaient honneur [...] Les opérations du Régiment aéroporté ont été particulièrement visibles, mais je suis aussi parfaitement au courant de la contribution extrêmement importante du NCSM Preserver [...] Le Régiment aéroporté du Canada s'est particulièrement distingué, et le peuple canadien devrait être extrêmement fier du rôle qu'il a joué dans cette mission humanitaire historique. [Traduction libre]
On a souvent oublié l'Ýuvre humanitaire des FC en Somalie car, à leur retour au Canada, l'attention s'est concentrée sur une série de cours martiales, sur le rapport de la commission d'enquête de Faye et finalement, sur l'établissement de la présente Commission d'enquête.
Le quartier général de la FICS a été établi pour exercer un commandement national sur les FC au sein de la coalition de la FIU dirigée par les É.-U. Basé à Mogadiscio, le QG de la FICS était composé de 55 personnes qui avaient été chargées d'un certain nombre de tâches, dont la coordination des opérations de soutien logistique nationales. (L'établissement d'un quartier général national était une dérogation aux missions antérieures des Nations Unies dans lesquelles les commandants nationaux jouaient traditionnellement le rôle d'officiers d'état-major des Nations Unies. Cette nouvelle façon de procéder reflétait la nature de l'intervention en Somalie, la complexité croissante des missions des Nations Unies et la nécessité de veiller à ce qu'on tienne compte des intérêts canadiens au sein de la coalition.)
Le col Serge Labbé a été nommé commandant de la FICS le 5 décembre 1992. Le chef d'état-major de la Défense du Canada, le gén de Chastelain, lui a donné pour instruction de trouver un rôle valable pour les Forces canadiennes au sein de l'opération d'imposition de la paix dirigée par les E.-U.; il était lui-même soucieux de rehausser le prestige de la participation canadienne en Somalie.
Le col Labbé n'a eu que très peu de temps pour se préparer lui-même, de même que son état-major et les troupes canadiennes placées sous son commandement, en vue de cette nouvelle mission. À son arrivée à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, le 11 décembre 1992, des entretiens préliminaires avec les planificateurs militaires à une base américaine en Floride avaient déjà permis d'établir que le contingent canadien serait initialement responsable du maintien de la sécurité à l'aéroport de Baledogle.
Quatre jours après leur arrivée en Somalie, au cours d'entretiens avec le lgén R.B. Johnston, commandant de la coalition multinationale dirigée par les Ê.-U., les Canadiens se sont arrangés pour être chargés d'établir et de maintenir la sécurité dans le secteur du secours humanitaire de Belet Uen. Le col Labbé a également appris que les Forces canadiennes partageraient cette tâche avec des éléments de la 10e (US) Mountain Division, malgré le fait qu'au départ, il s'était efforcé d'obtenir l'exclusivité de cette tâche.
La mise en Ýuvre des plans a alors progressé rapidement, en partie parce que la FIU s'était heurtée à moins de résistance à son arrivée qu'elle ne l'avait prévu, et aussi à cause du climat d'urgence créé par l'attention que les médias accordaient à la crise en Somalie. Pour affirmer les capacités du Canada au cours des entretiens à Mogadiscio, le col Labbé a insisté sur le fait que la force canadienne était un groupe tactique d'infanterie mécanisé, extrêmement mobile.
Lorsque l'unité canadienne commandée par le lcol Mathieu a quitté le Canada pour la Somalie, il était entendu que sa mission devait consister, au moins au début, à assurer la sécurité à l'aéroport de Baledogle. Selon des rapports ultérieurs, l'aéroport avait déjà été sécurisé par les Marines américains le 10 décembre 1992. Lorsque l'élément précurseur de l'unité canadienne est arrivé à Baledogle, il a constaté que toute menace avait disparu.
L'élément précurseur du GTRAC, composé de 200 personnes, avait atterri à Baledogle le 15 septembre 1992 en provenance du Canada. Pendant les dix jours suivants, d'autres troupes canadiennes sont arrivées quotidiennement. L'activité à Baledogle a été suivie par la capture de la ville de Baidoa, le 16 décembre. À ce stade, les opérations étaient déjà en avance sur les prévisions; les planificateurs américains n'avaient pas prévu qu'il n'y aurait pas de résistance sérieuse de la part des Somaliens.
Le groupe précurseur du GTRAC, transporté par huit Hercules C-130 canadiens, a atterri sur le terrain de Belet Uen le 28 décembre 1992. Le GTRAC est arrivé à Belet Uen en même temps que la l0th Mountain Division américaine. L'assaut aérien canado-américain du 28 décembre 1992, l'opération " Belet Uen Provider ", ne s 'est heurtée à aucune résistance de la milice somalienne locale, qui est allée s'installer à une trentaine de kilomètres au nord de la ville. Les troupes canadiennes et américaines ont été bien accueillies par la foule alors qu'elles s'attendaient à de graves menaces pour la sécurité.
Pendant que le col Labbé et les chefs de la FIU en étaient encore au premier stade de la planification de l'opération de Belet Uen, d'autres troupes canadiennes ont atterri à Baledogle. Les négociations entre le commandant canadien, le col Labbé, et les officiers supérieurs de la coalition de la FIU dirigée par les États-Unis se sont terminées le 28 décembre 1992 à Mogadiscio. Le Canada a assumé la responsabilité du secteur de secours humanitaire de Belet Uen, couvrant environ 30000 milles carrés dans la région nord est de la Somalie. La ville de Belet Uen se trouvait à 350 kilomètres de Mogadiscio et était accessible par la route impériale italienne, une route en fort mauvais état qui avait été construite en 1935. Il fallait habituellement deux jours aux camions pour se rendre de Mogadiscio à Belet Uen.
Il y avait d'autres SSH de la FIU, dont celui des Italiens à Gialalassi et celui des Français à Oddur, de part et d'autre de la zone de responsabilité canadienne. Les six autres SSH avaient été attribués à d'autres contingents nationaux : les Marines américains étaient basés dans les SSH de Mogadiscio et de Bardera; l'armée américaine avait été envoyée dans les SSH de Marka et de Baledogle, où elle était appuyée par la force marocaine, et à Kismayu, où elle bénéficiait de l'appui des parachutistes belges. La force australienne était responsable du SSH de Baidoa.
Les jours suivants, le groupe principal des Canadiens est arrivé à Belet Uen. Les véhicules du GTRAC, qui avaient été transportés par mer du Canada en Somalie, sont arrivés par la route de Mogadiscio le 15janvier 1993. Les hommes du 2e Commando ont été les premiers Canadiens à entrer dans la ville de Belet Uen. Pour établir un environnement sécurisé le plus rapidement possible, des membres du 2e Commando ont commencé à effectuer des patrouilles à pied, 24 heures par jour, dans toute la ville, et la population locale n'a pas tardé à appeler les Canadiens " ceux qui ne dorment jamais ". D'autre part, les deux autres commandos et le Royal Canadian Dragoons (qui faisaient tous partie du GTRAC) ont patrouillé dans la campagne environnante à bord de véhicules de l'armée canadienne.
Le GTRAC a été transporté par avion en Somalie à l'époque la plus chaude de l'année. Les températures diurnes étaient supérieures en moyenne à 45oC, de décembre à avril, l'eau n'était pas potable, même après qu'on l'eut fait bouillir alors que chaque soldat canadien devait consommer plus de 10 litres d'eau par jour pour éviter des troubles de santé liés à la chaleur, qui risquaient d'être mortels.
Ces conditions ont encore été aggravées par les risques de maladies telles que la malaria, la typhoïde, l'hépatite, la dysenterie et l'infection par le VIH; par d'autres problèmes médicaux tels que la gangrène; et par les dangers naturels que présentaient les scorpions, les serpents et les parasites. Dans le secteur où ils ont finalement installé leur camp, les membres des FC étaient non seulement exposés à des dangers naturels, mais ils devaient aussi faire face à des factions somaliennes rivales bien armées, aux réactions imprévisibles.
À cause du peu de temps dont elles disposaient, les premières troupes canadiennes sont arrivées dans le théâtre des opérations sans savoir où elles seraient basées ou ce qu'elles auraient à faire. Les approvisionnements avaient été expédiés en Somalie conformément aux plans établis pour l'opération " Cordon ", dans le cadre de l'engagement antérieur pris par le Canada de participer à ONUSOM, la mission de maintien de la paix qui avait été annulée. La ville de Belet Uen, située dans le secteur sud de la Somalie, était très éloignée de Bosaso, destination prévue de l'opération " Cordon ". Cette ville se trouvait dans la région nord du pays, relativement stable.
À la fin de décembre 1992, les soldats canadiens du contingent de l'opération " Deliverance " ont joué un rôle très actif dans l'opération d'imposition de la paix, tout d'abord dans l'environnement relativement hostile du port de Mogadiscio, ensuite autour de Baledogle, plus loin à l'intérieur, où la situation était moins dangereuse, puis à Belet Uen. Les troupes de la FIU, y compris les Canadiens, étaient autorisées à recourir à la force mortelle en cas de nécessité, pour désarmer les factions, les milices et les bandits qui se disputaient pour s'emparer du pouvoir en Somalie, parfois en barrant le passage des convois d'aide ou en les attaquant et, d'une façon générale, en faisant subir des préjudices considérables aux citoyens et à l'infrastructure du pays.
Le camp provisoire établi par le GTRAC à l'aéroport de Belet Uen a été placé en état d'alerte dès l'arrivée des soldats. Les troupes canadiennes ont continué à affirmer leur présence et à étendre la zone de sécurité autour de leur point d'arrivée, et le GTRAC a poursuivi son avance vers le sud-ouest, après avoir franchi la rivière Shebelle, pour aller installer son camp permanent des deux côtés de la vielle route impériale italienne qui était l'itinéraire principal de ravitaillement entre Belet Uen et Mogadiscio. L'endroit revêtait une grande importance stratégique à cause de la mission du GTRAC qui était chargé d'assurer la sécurité des efforts d'aide humanitaire.
La base canadienne était composée de plusieurs camps jalonnant les côtés nord et sud de la route. Ces camps abritaient habituellement les troupes du GTRAC, l'escadron d'hélicoptères (le 427e escadron tactique d'hélicoptères), un hôpital, et le quartier général et centre de communications des Canadiens. Ils représentaient un progrès considérable par rapport au premier camp établi à leur arrivée a l'aéroport, juste avant le Jour de l'an.
Au cours de ces premières semaines, les troupes avaient dormi dans des tranchées aménagées à la hâte dans le sable. Elles n'avaient pas d'électricité, peu d'eau, pas d'aliments frais et pas d'installations sanitaires. Elles étaient quotidiennement exposées au soleil brûlant, à la poussière, aux serpents, aux insectes, à l'isolement et a toutes sortes de maladies inconnues. D'autre part elles se sentaient toujours en danger à cause des véhicules somaliens porteurs d'armes, dont beaucoup étaient allés se cacher à l'arrivée de la force de la FIU.
Les camps plus permanents ont finalement été entourés de barbelés, avec des tranchées simples et des miradors destinés à assurer la sécurité des troupes, de leur matériel et de leurs approvisionnements. On a construit des bunkers, installé des groupes électrogènes pour l'éclairage et la réfrigération, et pour fournir l'électricité nécessaire pour les quelques distractions offertes aux troupes. On a installé des systèmes d'alimentation en eau pour permettre aux soldats de boire et de se laver Les rations alimentaires se sont un peu améliorées de la bière est arrivée et des communications téléphoniques par satellite ont permis aux Canadiens d'appeler leurs familles et leurs amis.
C'est le lcol Mathieu qui était responsable du choix de l'endroit et de l'aménagement du camp du GTRAC dans le SSH de Belet Uen parce qu'il se trouvait y être l'officier canadien de rang le plus élevé. Le lcol Mathieu a rejeté les recommandations en faveur d'un camp intégré, présentées à la suite de la mission de reconnaissance à Bosaso pendant la planification de l'opération " Cordon ". Il jugeait en effet que cette formule ne répondait pas aux besoins du GTRAC et de l'opération " Deliverance ".
Selon le lcol Mathieu, le plan prévoyant des camps distincts à Belet Uen était fondé sur le principe militaire des îlots de défense, applicable à une opération conduite dans un désert. Il a décidé que l'utilisation des plans proposés à l'origine pour Bosaso aurait compliqué les mouvements de véhicules nécessaires pour la conduite des opérations à la base de Belet Uen.
Le lcol Mathieu nous a dit qu'il avait été obligé de tenir compte d'un certain nombre de facteurs, notamment l'existence de bâtiments abandonnés et de socles de béton pour les véhicules et les services; l'emplacement des cimetières; l'emplacement du camp de l'Aide à l'enfance; la présence d'un certain nombre d'intégristes musulmans dans la région; les biens des propriétaires fonciers locaux; et l'existence d'une colline toute proche du quartier général qui pourrait être utilisée pour l'observation et les communications. Il était indispensable que les véhicules lourds de transport militaire aient accès aux routes car on s'attendait à ce que toute la région soit inondée pendant les deux saisons des pluies (de mai à juin et de septembre à décembre). Il fallait aussi éviter au maximum de perturber la vie de la population locale.
Cependant, au fur et à mesure des nouvelles arrivées de matériel, le camp canadien, à cause de l'éparpillement de ses installations, est devenu une cible favorite d'infiltrations et de vols, souvent commis par des adolescents et des enfants pendant la journée, et par des jeunes pendant la nuit. Les voleurs étaient attirés surtout par la nourriture, l'essence, l'eau, et diverses pièces d'approvisionnement et d'équipement. Mais un certain nombre de membres du GTRAC ont déclaré aussi que l'éparpillement des installations rendait les occupants du camp plus vulnérables, aussi bien aux tirs amis qu'aux attaques de forces hostiles. Ils ont déclaré qu'il n'y avait pas eu de consultation pour décider de la configuration du camp, et il s'est effectivement avéré qu'on n'avait tenu aucun compte des conseils des sous-officiers supérieurs.
Les besoins du GTRAC à Belet Uen étaient nettement différents de ce qu'ils auraient été à Bosaso. À cause de l'éloignement de Mogadiscio, il fallait entreposer les approvisionnements à la base et les garder, et il aurait fallu beaucoup plus de matériel que celui qui avait été embarqué sur le NCSM Preserver. Les plans du camp de l'opération " Cordon " à Bosaso prévoyaient du matériel de défense pour un seul grand camp plutôt que pour une série de petits camps. Ce matériel comprenait des barbelés, des sacs de sable et du gros bois d'Ýuvre. Les camps séparés de Belet Uen ne présentaient pas le même problème sur le plan de la sécurité, et le manque de matériel et de main-d'Ýuvre a été ressenti plus nettement que prévu à cause de la disposition des camps et du changement des objectifs de la mission.
Au cours des premières semaines qui ont suivi leur arrivée à Belet Uen, les membres du GTRAC ont vécu dans des conditions matérielles difficiles et pénibles en attendant l'érection d'installations plus permanentes. Ils travaillaient, dormaient et mangeaient dans un milieu très chaud, très poussiéreux et quasi désertique. Les rations de campagne étaient des repas individuels instantanés qui avaient été utilisés pour la première fois au cours de la guerre du Golfe, où leur qualité n'avait pas été appréciée uniformément. Ces rations ont constitué la principale nourriture des Canadiens pendant toute la durée du déploiement. Progressivement, on a aménagé des installations sanitaires, mais les vêtements de travail distribués pour la mission ne semblaient pas adaptés au milieu tropical, et il n'y avait pas suffisamment de sous-vêtements.
Malgré tout, les membres du groupement tactique effectuaient tous les jours des patrouilles motorisées, rencontraient les chefs locaux, saisissaient des armes qui se trouvaient entre les mains des milices locales, et semblaient atteindre les objectifs de la mission dans les quelques semaines qui ont suivi leur arrivée en Somalie. Le succès des Forces canadiennes s'explique en partie par l'attention qui était accordée à toute une série de tâches, y compris des activités humanitaires, qui étaient exécutées par les soldats à tous les échelons. Les premières semaines se sont écoulées sans que les troupes fassent beaucoup de rencontres hostiles mais certains éléments indiquent que des membres du groupement tactique estimaient néanmoins que le niveau de danger était élevé dans le SSH de Belet Uen. (À la fin du déploiement, aucun soldat canadien n'avait toutefois été tué ou blessé par un tir ennemi en Somalie.)
Lorsqu'ils ont témoigné devant la commission d'enquête de Faye, les commandants des 1er et 3e Commandos ont déclaré que le risque que couraient les membres du GTRAC à Belet Uen était faible après les premières semaines du déploiement. Le maj Magee, commandant du 3e Commando, a déclaré que " le risque le plus grave était de se faire heurter par un camion somalien ". Le maj Pommet, commandant du 1er Commando, a déclaré que, d'après son expérience, " le seul fait d'armer son arme, le [bruit du mécanisme] suffisait à immobiliser et à neutraliser n'importe qui. "
Les témoins qui ont parlé des risques que pouvaient courir les membres du GTRAC ont déclaré que c'étaient en général de jeunes Somaliens pauvres qui s'attaquaient au camp canadien de Belet Uen et qui volaient des articles personnels, des produits de base (eau et nourriture) et d'autres articles pour les revendre. On a rapporté qu'il manquait de l'équipement et du matériel stratégique, mais les rapports et les témoignages indiquent qu'on a simplement constaté par la suite que les soldats canadiens s'étaient " trompés ".
Il ne semble pas que les officiers canadiens du renseignement aient tenté d'obtenir des renseignements dans la région, mais rien n'indique que les cadres supérieurs aient pensé que la situation sur le terrain était dangereuse et qu'il fallait faire des préparatifs pour empêcher le sabotage ou les incursions armées. Il n'existe pas non plus d'éléments indiquant que les officiers canadiens en Somalie aient alerté les cadres civils et militaires du QGDN de l'existence du danger que pouvaient représenter pour les FC sur le terrain les groupes organisés ou armés ou les saboteurs.
En outre, d'après les rapports définitifs, aucun soldat canadien n'a été tué ou blessé par des Somaliens; néanmoins, cinq Somaliens et deux Canadiens ont été tués ou blessés par des coups de feu canadiens. Il y a eu un Somalien non armé et non identifié tué le 17 février 1993 au cours d'un contact avec le peloton de reconnaissance, M. Aruush tué au cours d'un contact avec le peloton de reconnaissance le 4 mars 1993, M. Arone, torturé et tué par des membres des FC le 16 mars 1993, une personne non identifiée tuée lors d'un affrontement au camp du Comité international de la Croix-Rouge internationale à Belet Uen le 17 mars 1993, le cpl Abel tué par un tir accidentel provenant de l'arme d'un autre membre du GTRAC le 2 mai 1993, M. Hamdure blessé lors d'un contact avec des membres du peloton de reconnaissance le 4 mars 1993, et le lt Jarrett qui s'est blessé lui-même avec son arme. En tout, on a porté 20 accusations de décharge par négligence d'une arme canadienne entre janvier 1993 et le 19 avril 1993 pendant que les membres des FC se trouvaient en Somalie. (Il y a eu probablement d'autres décharges par négligence qui n'ont pas été rapportées.)
Diverses tâches ont été confiées aux sous-unités du GTRAC de façon à réaliser tous les objectifs de l'opération " Deliverance ". L'escadron A du Royal Canadian Dragoons a été chargé initialement des activités de reconnaissance d'itinéraires et de contrôle de la circulation entre Mogadiscio et Belet Uen. À la mi-janvier, l'escadron A a été déployé dans la zone nord-est de la Somalie à titre de force dissuasive après que le Congrès de la Somalie unifiée de Mohammed Ali Mahdi eut signalé l'imminence d'une attaque par le Front national de la Somalie, tendance Aydiid, contre le village de Matabaan.
Les trois commandos étaient logés dans des camps distincts à Belet Uen et ils avaient tous reçu une mission différente. Au cours des premiers jours du déploiement, avant 1'arrivée des navires transportant les véhicules et l'équipement militaire dont avait besoin le GTRAC, les patrouilles effectuées dans le secteur de Belet Uen (à l'exception de l'escadron A) se faisaient à pied. La première tâche confiée aux trois commandos a été d'effectuer des opérations de sécurité dans la ville de Belet Uen et ses environs immédiats.
Le commandant du 1er Commando, le maj Pommet, nous a déclaré que le niveau de risque était faible compare a celui qui régnait a Mogadiscio Son commando n'a été impliqué que dans deux incidents mineurs au cours des premières patrouilles, incidents qui n'ont pas oblige les Canadiens a utiliser leurs armes. Lorsque le 1er Commando a reçu ses transports de troupes blindes, sa principale tache a consiste a étendre ses opérations de sécurité au secteur situé à l'ouest de la rivière Shebelle. Le commando a ainsi dû patrouiller la zone la plus étendue du SSH de Belet Uen; on a rapporté que le 1er Commando avait été une des premières unités à se rendre dans des secteurs de la Somalie qui n'avaient reçu aucune aide humanitaire depuis des mois. Le secteur de patrouille était éloigné et peu peuplé, et à la fin du mois de mars 1993, le maj Pommet qualifiait de non existant le risque militaire que courait son commando.
Le 3e Commando dirigé par le maj Magee partageait au départ avec le 2e Commando la responsabilité de la surveillance de Belet Uen. Avec l'arrivée des véhicules, le 3e Commando s'est vu confier un vaste secteur à l'est de la rivière Shebelle où le niveau de risque était comparable à celui du 1er Commando et de l'escadron A. Un certain nombre d'incidents mineurs ont été notés par le commando, mais un seul d'entre eux a donné lieu à des coups de semonce. À mesure qu'on confisquait davantage d'armes et de mines, au cours des opérations ordinaires de sécurité, le niveau de risque a été qualifié de " non existant " par le commandant du 3e Commando.
Le 2e Commando a été chargé d'assurer la sécurité de la ville de Belet Uen et de ses environs. Le GTRAC n'ayant pas suffisamment de véhicules militaires pour les trois commandos, le 2e Commando a utilisé des camions pour effectuer des patrouilles dans la ville, qui était considérée comme un peu plus dangereuse que certains autres secteurs du SSH. Les fournitures et l'équipement expédiés depuis le Canada suite au changement de la mission sont finalement arrivés à la fin janvier. La population locale a accueilli parfois de façon amicale, parfois avec hostilité, les membres du 2e Commando dont les activités les amenaient à patrouiller dans Belet Uen.
Certains signes indiquaient toutefois que le 2e Commando éprouvait des difficultés associées à l'entraînement et à la discipline. Au cours de l'entraînement physique exigeant qu'avait suivi le commando à Baledogle avant
son arrivée à Belet Uen, on avait enregistré deux cas de décharge accidentelle d'arme à feu, heureusement sans blessés. Il y a toutefois eu au moins cinq autres cas de décharge accidentelle au cours des premières semaines d'opération, chiffre sensiblement plus élevé que celui des autres commandos.
Le 10 janvier 1993, le maj Seward a écrit au col Gray, de son régiment d'origine au Canada, au sujet de son remplacement possible à la tête du 2e Commando. Il y avait déjà eu cinq cas de décharge accidentelle dans son unité, et il avait lui-même été déclaré coupable d'avoir déchargé accidentellement sa propre arme, acte qui lui avait valu une amende de 2 400 $. Le col Gray a répondu à la mi-mars que le maj Seward jouissait de la pleine confiance du régiment et qu'il l'encourageait à poursuivre son service en Somalie.
Le 11 janvier 1993, un soldat du GTRAC a dû subir une intervention chirurgicale pour une blessure à l'avant-bras qu'il s'était infligée en nettoyant son pistolet. (À la fin de la mission, il y avait eu 20 accusations de décharge accidentelle d'arme à feu qui avaient entraîné des amendes, dont la plus élevée était de 2 400 $.)
D'autres problèmes sont apparus. Le 3 janvier 1993, des soldats du 3e Commando ont tiré sur un Somalien qui les menaçait avec une machette. Le rapport indique que le Somalien réagissait au fait que, la veille, les soldats canadiens avaient, confisqué son arme, une AK-47. D'après les documents que nous avons examinés, les soldats n'avaient pas l'intention de blesser le Somalien, mais ils voulaient tirer un coup de semonce. Il semble que la balle ait ricoché et blessé la victime au pied. Les Canadiens lui ont offert de lui donner des premiers soins, mais il a refusé.
Le rapport d'incident d'importance (RII) rédigé à la suite de cet incident mentionne que les règles d'engagement avaient été bien comprises et appliquées et qu'il n'y avait pas d'autres mesures à prendre. L'incident n'a pas fait l'objet d'une enquête officielle, et le seul document qui l'atteste est le RII. Aucun document n'indique que les officiers supérieurs aient cherché à préciser les règles en matière de coup de semonce ou formulé des commentaires sur la décision de tirer un coup de semonce dans de telles circonstances.
Pendant qu'elle faisait enquête sur un autre incident, relativement à un barrage routier installé apparemment par des bandits aux alentours de Belet Uen le 29 janvier 1993, une patrouille canadienne a rencontré des Somaliens armés. Des coups de semonce ont été tirés en l'air et les Somaliens se sont enfuis; un d'entre eux a toutefois tiré sur la patrouille et celle-ci a riposté. Plus tard, les Canadiens ont trouvé une mitraillette AK-47 et une chemise ensanglantée. Ils ont suivi les traces des Somaliens jusqu'à l'endroit où ces derniers avaient apparemment trouvé un véhicule. On a rapporté que le Somalien blessé s'était ensuite rendu à l'hôpital italien pour se faire soigner et qu'il avait été remis par la suite à la police civile. L'incident ne semble pas avoir fait l'objet d'une enquête, bien qu'il subsiste un certain nombre de questions sans réponse, notamment celle de l'identité des soldats canadiens impliqués. Les Canadiens ont apparemment tiré pour se protéger, mais les documents ne contiennent pas suffisamment d'information permettant de déterminer si cette action était raisonnable. Aucune enquête sommaire n'a été effectuée.
Le lcol Mathieu a noté que le 2e Commando en particulier était particulièrement agressif, et le 16 janvier 1993, un avis de blâme a été communiqué au commandant, le maj Seward. Cette mesure disciplinaire officielle est rarement utilisée, et la procédure porte que l'avis soit immédiatement transmis au QGDN. Le lcol Mathieu a expliqué cette mesure de la façon suivante : " Malgré de nombreuses directives données par le commandant pour qu'il réduise l'agressivité manifestée par ses hommes lorsqu'ils patrouillaient dans Belet Uen, le major Seward a laissé son commando agir de façon agressive envers la population. Cela est tout à fait contraire à la politique mise en Ýuvre par l'unité. " Le maj Seward a inscrit dans son journal quelle avait été sa réaction à cet avertissement, soit : " Si j'entends encore quelqu'un me parler de c'te connerie de conquête des cÝurs, je vais vomir. "
Les éléments de preuve indiquent que le maj Seward a décidé de ne pas tenir compte de ce blâme. Le 27janvier 1993, il écrivait à sa femme :
Je me trouve en ce moment au poste de commandement. On vient d'attraper cinq petits Somaliens qui étaient en train de voler le commando de service. On me les a envoyés pour des raisons de sécurité et pour que je les remette à la police somalienne. Les soldats vont en profiter pour monter un petit spectacle. Ils font semblant de vouloir couper les mains des jeunes à coups de machette. Ç'a l'air écÝurant mais si t'étais ici, tu rirais toi aussi. L'humour des soldats est contagieux.
En Somalie, le règlement relatif à la consommation d'alcool autorisée par le col Labbé permettait à chaque soldat de boire deux bières par jour. Il appartenait aux commandants des sous-unités de mettre en place des mécanismes pour appliquer ce règlement. Plusieurs témoins nous ont toutefois déclaré que le règlement était clair mais qu'il n'était pas toujours appliqué à la lettre et avec constance.
Par exemple, le capt Mansfield, le commandant de l'escadron du génie, a déclaré qu'il avait interprété à sa manière le règlement relatif aux boissons alcooliques. Les soldats pouvaient boire de la bière et parfois du vin dans les mess entre 18 h et 23 h sans limite de quantité. Il a déclaré qu'il était au courant du fait que le règlement n'autorisait que deux bières par jour, mais il estimait que les membres de son escadron travaillaient dur et méritaient de prendre un verre après le service sans qu'on leur impose de limite.
Le maj Seward a également changé le règlement sur la consommation de boissons alcooliques pour le 2e Commando au début du déploiement. Certains témoins nous ont déclaré que le règlement permettant deux bières par jour était appliqué en janvier 1993, mais l'adjum Amaral, qui était chargé de vendre la bière, a déclaré qu'à la fin du mois, le maj Seward lui avait dit qu'il n'était pas nécessaire d'appliquer le règlement. Les soldats n'avaient cependant pas le droit de boire lorsqu'ils étaient de service ou lorsqu'ils prenaient leur service dans moins de huit heures.
D'un autre côté, d'autres témoignages indiquent que la règle des deux bières par jour était appliquée dans le 1er Commando. Le maj Pommet a déclaré qu'il avait dû prendre des mesures parce que les soldats négligeaient d'appliquer cette règle. Il a déclaré qu'il avait résolu le problème en interdisant totalement l'alcool aux soldats du 1er Commando jusqu'à ce qu'ils comprennent. D'après les témoignages concernant l'application du règlement au quartier général de la FICS, certains officiers estimaient qu'il était appliqué et d'autres qu'il ne l'était pas.
Le règlement des Forces canadiennes en matière de consommation d'alcool et d'autres substances enivrantes, énoncé à l'article 19.04 des Ordonnances et règlements royaux applicables aux Forces canadiennes, stipule qu'un officier ou un sous-officier supérieur ne peut " apporter, posséder ou consommer " des boissons alcooliques dans une base occupée par les Forces canadiennes, dans une organisation s'occupant de biens non publics (comme un mess ou un club sportif), à l'égard de laquelle a été accordée une autorisation d'ordre général de possession ou de consommation des boissons alcooliques à des heures déterminées ou, en un autre endroit, à des heures qu'approuve l'officier commandant. Cette ordonnance est précisée par une ordonnance administrative qui demande à tous les commandants d'unités ou de bases d'établir des règlements concernant la consommation, le service et la fourniture de boissons alcooliques.
Ces règlements ont pour objectif de contrôler cette consommation pour réduire ou éviter les problèmes que peut entraîner l'abus de l'alcool, et de mettre en place des mécanismes visant à limiter ou à empêcher les décès ou les accidents liés à l'alcool dans les installations des FC ou au cours des réceptions. Il existe également des règlements qui traitent de la fourniture et de la consommation de boissons alcooliques pendant que les membres des FC sont en opération.
D'après les témoignages que nous avons entendus, il semble que les soldats du GTI~C qui se trouvaient à Belet Uen aient reçu des indications variables au sujet des RE et de l'usage de la force à l'égard de la population locale. La menace militaire a rapidement disparu au sein du SSH assigné aux Forces canadiennes mais le vol est devenu une plaie pour le GTRC. Il n'y avait pas suffisamment de fils barbelés pour entourer le camp, ce qui compromettait la sécurité de la base canadienne en raison de la disposition utilisée a Belet Uen
A la fin du mois de janvier, les soldats avaient affaire constamment à des individus ou des petits groupes de Somaliens qui essayaient de voler de l'équipement, des fournitures et des articles personnels. Ils ne prenaient parfois que des rebuts ou des articles sans valeur comme des bidons pour l'eau; mais on volait également d'autres choses comme de la nourriture, de l'eau, de l'équipement, des radios et du matériel de parachute.
Au début, les Somaliens capturés dans le camp canadien étaient attachés, détenus pendant la nuit et libérés le lendemain; ils étaient alors remis soit aux chefs de clan locaux, soit à la police locale de Belet Uen lorsqu'elle a été reconstituée. Certains soldats canadiens ont commis des erreurs de jugement pour ce qui est du traitement des personnes détenues et ont pris des photos où figuraient des groupes de prisonniers attachés et les yeux bandés à qui on avait accroché des écriteaux qui les identifiaient comme étant des voleurs.
En plusieurs occasions au cours de janvier 1993, on a gardé des détenus somaliens dans un secteur découvert, visible de la route, menottés et les yeux bandés portant des écriteaux au-dessus de leur tête malgré les ordres donnés antérieurement par le col Labbé. Ces incidents se sont produits à la vue de nombreux témoins, y compris la police militaire du régiment.
Plusieurs incidents démontrent que le personnel des FC, y compris les officiers, ne savaient pas très bien quelles étaient les activités qui pouvaient être qualifiées de racistes ou constituaient du racisme. Les témoignages indiquent qu'une fois rendus en Somalie, les membres du GTRAC utilisaient des termes péjoratifs pour désigner la population locale. Les témoins ont mentionné l'utilisation d'un certain nombre de termes, comme " Slomali ", " smufty " et " nignog ", même si la plupart du temps ces personnes ne pensaient pas qu'il s'agissait là d'épithètes racistes.
Avant le déploiement du Régiment aéroporté du Canada en Somalie à la fin de 1992, les FC n'avaient aucun règlement traitant expressément de la question du racisme, des comportements racistes ou des activités d'extrême-droite des soldats. Le comportement raciste n'était interdit que par des énoncés généraux de politiques et des ordonnances traitant de questions disciplinaires ou de harcèlement entre soldats. Les FC étaient toutefois soumises au code de discipline et aux lois fédérales interdisant toute discrimination, notamment celle fondée sur la race.
Au cours des préparatifs qui ont précédé le déploiement, à la BFC Petawawa, on a rapporté la présence de symboles racistes, notamment des croix gammées et des drapeaux " rebelles " du Ku Klux Klan et des Confédérés. Il était connu qu'on utilisait des épithètes racistes comme " nègres " et qu'il y avait parmi les soldats des néo-nazis et d'autres types de tenants de la suprématie blanche. Le chef du RAC à l'époque avait pris des mesures disciplinaires pour sanctionner ces incidents ou l'utilisation de symboles interdits. À Petawawa, le col Morneault avait interdit au 2e Commando de choisir comme symbole le drapeau " rebelle " parce qu'il estimait que cela nuisait à la discipline des soldats et risquait de menacer la cohésion du régiment, mais pas parce qu'il voyait là un élément de racisme.
L'exemple le plus frappant de comportement raciste est l'initiation qui a eu lieu en août 1992 au sein du Régiment aéroporté, qui a été enregistrée sur vidéo et diffusée par la suite sur une chaîne nationale de télévision, et dans laquelle on voyait le seul soldat noir du groupe avec les lettres KKK marquées sur son épaule. Au cours de l'initiation, les autres membres du RAC le traitaient de " nègre " ou de " nigger ".
La planification de l'opération " Cordon ", cette mission de l'ONU qui a été annulée et remplacée par la FIU dirigée par les États-Unis, comprenait une période d'acclimatation d'un mois pour les membres des FC en Somalie, mais il ressort des témoignages présentés à la commission d'enquête de Faye que les opérations relatives à l'opération " Deliverance " ont commencé dans les 24 heures de l'arrivée des troupes à Belet Uen. Le commandant du Royal Canadian Dragoons, le maj Kampman, a déclaré qu'il n'avait reçu aucune directive avant le déploiement concernant l'entraînement sur place, à l'exception d'une séance d'entraînement concernant les RE.
Nous avons également entendu des témoignages indiquant que les membres du GTRAC n'avaient reçu qu'un entraînement minimal à Belet Uen soit un peu d'entraînement au maniement des armes et au champ de tir, un certain recyclage dans les drills de combat et de survie dans le désert, et un entraînement spécial pour l'usage d'aérosol au gaz poivré. La formation relative aux RE a été laissée à la discrétion des commandants des sous-unités. Il n'y a eu ni directives ni coordination. La façon de traiter les personnes détenues ou de contenir les foules n'a pas reçu beaucoup d'attention.
Le niveau de frustration des soldats a progressivement augmenté à cause de la persistance des vols. Cette situation a entraîné la tenue d'une réunion d'un groupe d'ordres le 28 janvier 1993, au cours de laquelle le lcol Mathieu a passé en revue les RE. Il a déclaré qu'on pouvait utiliser une force mortelle contre les Somaliens qui se trouvaient à l'intérieur des camps ou qui emportaient du matériel canadien, qu'ils soient ou non armés. Il a également abordé les notions d'actes d'hostilité et d'intention hostile, précisant que le fait de toucher le fil barbelé du camp pouvait être interprété comme un acte d'hostilité, ce qui voulait dire que les soldats pouvaient alors déclencher une riposte graduée pouvant déboucher sur l'utilisation d'une force mortelle.
Un certain nombre d'officiers (le maj Pommet, le maj Magee et d'autres) ont immédiatement contesté l'interprétation que donnait le lcol Mathieu des RE ou ont formulé des réserves. Le lcol Mathieu a toutefois continué d'affirmer que, si un Somalien touchait le fil barbelé du camp, les soldats pouvaient déclencher une escalade pouvant aller jusqu'à la force mortelle. Il a également proposé d'introduire une autre étape dans l'escalade, l'armement du fusil. Ces instructions ont été expliquées par le lcol Mathieu aux anciens de clans au cours d'une réunion tenue à Belet Uen le 30 janvier 1993. Les instructions du commandant ont finalement été modifiées, et on a dit aux soldats de " tirer entre la jupe et les sandales ", c'est-à-dire aux jambes, pour arrêter les voleurs et éviter les incursions dans le camp canadien. Selon des témoignages reçus, cette autorisation de faire feu sur des fuyards somaliens était censée avoir été retirée le 8 mars 1993. Toutefois, la preuve entendue par la Commission d'enquête de Faye et l'investigation d'un incident survenu en mai 1993, à Matabaan, révèlent que ce changement de politique ne fut pas bien communiqué et implanté au sein du GTRAC.
Le 17 février 1993, pendant que quelques soldats canadiens s'employaient à renforcer le pont Bailey à Belet Uen, un groupe de Somaliens se sont approchés et ont commencé à leur jeter des pierres. Après s'être élancés sur eux et avoir tiré deux coups de semonce, les Canadiens ont tiré deux coups de fusil sur deux lanceurs de pierres. Un Somalien a été tué et deux autres, blessés au cours de l'incident. Le lendemain, l'officier qui commandait le peloton a remis au commandant les déclarations de certains de ses soldats.
Cet incident n'a pas été examiné davantage avant que la police militaire n'arrive du Canada au mois de mai. Son rapport fait état de circonstances qui soulèvent certains doutes. Par exemple, les pages du registre d'admission de l'hôpital qui se rapportent à l'incident ont été déchirées, et le nombre de personnes qui menaçaient les soldats canadiens diffère sensiblement des renseignements contenus dans le rapport officiel de situation. Le rapport de situation et les fiches envoyées au chef d'état-major de la Défense et au sous-ministre évalue la foule à environ 300 personnes. Le rapport d'enquête mentionne qu'il y en avait entre 50 et 70. l'enquête de la police militaire a conclu que les mesures prises par les Canadiens étaient justifiées.
Le complexe de l'escadron de campagne du génie se trouvait sur le côté sud de la route menant à Belet Uen, de l'autre côté du camp du commando de service. Il avait été placé à cet endroit parce qu'il existait déjà sur les lieux un enclos et des bâtiments qu'on pouvait utiliser pour la réparation des véhicules et l'entreposage d'équipement. Le parc d'hélicoptères se trouvait le long de la route, a l'ouest du complexe du génie; les réservoirs souples (qui contenaient le carburant destiné aux hélicoptères) se trouvaient dans un endroit adjacent. Pour le reste, le côté ouest du complexe du génie jouxtait un secteur à peu près inutilisé qui a été occupé par l'escadron d'hélicoptère 427 peu après l'incident du 4 mars.
La tâche principale de l'escadron du génie était d'appuyer le GTRAC. La sécurité (c.-à-d., la fonction de garde) du complexe de génie était considérée également comme relevant de l'escadron du génie. Le vol d'une pompe de carburant a suscité des inquiétudes quant à la sécurité du complexe du génie et du parc d'hélicoptères, même si la pompe volée se trouvait dans une zone ouverte et non gardée.
Le complexe du génie était régulièrement la cible de vols et d'incursions à cause des magasins qu'on y trouvait. Parmi les nombreux articles déclarés volés, il y avait du bois, de l'eau, de la nourriture, du carburant, des jerricans, un baladeur et un appareil de géotechnique. Tôt dans la journée du 4 mars 1993, on avait signalé au capt Mansfield, qui commandait l'escadron du génie, qu'il y avait eu la nuit précédente un certain nombre d'incursions dans le complexe du génie et que les mesures normales de sécurité n'avaient pas empêché les Somaliens de pénétrer dans le complexe. Ce même matin, l'adj Marsh de l'escadron du génie visitait l'emplacement destiné à l'escadron d'hélicoptères 427 lorsqu'il a constaté qu'une pompe de circulation de carburant avait disparu de cette zone non fermée.
L'adj Marsh a rapporté le vol au capt Mansfield et a recommandé de renforcer la sécurité autour du complexe du génie. Les témoignages de certains militaires indiquent également qu'ils étaient devenus plus conscients de leur vulnérabilité après avoir appris qu'un soldat américain avait été tué en roulant sur une mine le jour précédent. (l'incident s'était produit à plus de 40 km au nord de Matabaan, localité située elle-même à quelque 80 km du camp canadien à Belet Uen.)
Le matin du 4 mars 1993, le capt Mansfield a discuté 4e la question de la sécurité du complexe à la réunion de son propre groupe d'ordres. Pour accroître la sécurité, on a proposé entre autres l'installation de projecteurs autour du complexe et l'érection de tours de surveillance. Le même matin, le capt Mansfield a soulevé la question de la sécurité de son complexe auprès de l'officier des opérations du GTRAC, le capt Kyle, à la réunion du groupe d'ordres du QG.
Au cours de la discussion, le commandant du peloton de reconnaissance, le capt Rainville, a proposé d'affecter son peloton au complexe du génie pour en renforcer la sécurité. Jusque-là, le peloton avait eu pour seule fonction de doter le poste d'observation du haut de la colline, situé au nord-ouest du camp canadien. À la demande du capt Mansfield, le lcol Mathieu a donc ordonné au capt Rainville d'affecter son peloton à la sécurité du complexe du génie.
Le capt Rainville a communiqué avec le capt Mansfield, qui lui a dit de prendre les dispositions nécessaires avec l'adj Marsh. Le capt Rainville et les membres du peloton de reconnaissance (le sgt Plante, le cplc Countway et le cpl Klick) ont rencontré l'adj Marsh plus tard dans la journée pour effectuer une reconnaissance du complexe, dans le cadre de la planification de l'opération nocturne. Le sgt Groves, de l'escadron du génie, a déclaré par la suite dans son témoignage devant la Commission qu'il avait dit à ses hommes :
" Quelqu'un va mourir là-bas ce soir ".
L'adj Marsh a dît au capt Rainville qu'il pourrait lui fournir une tour d'éclairage qui avait été déplacée du terrain d'aviation jusqu'au complexe et qu'il pourrait également ériger une plate-forme de surveillance pour faciliter la tâche du peloton de reconnaissance. Le capt Rainville a refusé l'offre, alléguant que l'éclairage ferait obstacle à son plan en empêchant l'utilisation de jumelles de vision nocturne.
Le capt Rainville a plutôt donné l'ordre à l'adj Marsh de placer des boites de vivres et des jerricans d'eau à l'arrière d'une remorque, à l'extrémité sud du complexe du génie, en un endroit visible du sentier que les Somaliens utilisaient chaque jour pour aller chercher de l'eau à la rivière. Le capt Rainville a décrit cette mesure comme un " plan de déception militaire ", mais plusieurs témoins, dont le capt Mansfield, l'adj Marsh et des membres du peloton de reconnaissance ont plutôt vu cette partie du plan comme un " appât ". Le capt Rainville a ultérieurement défendu cette mesure en expliquant que le matériel aurait attiré des voleurs mais non des saboteurs, ce qui aurait permis à ses hommes de distinguer les uns des autres.
Le capt Rainville a distribué les tâches de la nuit du 4 mars entre les membres du peloton de reconnaissance et le sgt Groves et ses hommes, qui constituaient le détachement à réaction rapide. Le peloton de reconnaissance devait assurer la surveillance de la partie sud du complexe, pendant que le sgt Groves et ses hommes resteraient dans la partie nord, à titre de réserve mobile.
Pour compléter le plan de mission, le capt Rainville a dirigé une ronde à pied à l'intérieur du périmètre du complexe, depuis l'extrémité sud du " fort Holdfast " (la partie fermée située à l'extrémité nord du complexe du génie) jusqu'à mi-chemin du complexe. Les hommes ne sont pas allés à l'extérieur du complexe du génie ni autour du parc d'hélicoptères, supposément pour ne pas dévoiler le plan ou les postes de surveillance prévus pour les trois détachements du peloton de reconnaissance.
Durant la réunion d'après-midi du groupe d'ordres, le capt Rainville a expliqué l'objet de la mission et l'emplacement des détachements dans les termes suivants :
Chaque détachement était responsable d'une aire délimitée par des arcs d'observation et de tir disposés en croisé et superposés. Les détachements étaient placés de manière a conserver un champ d'observation de 360 degrés1 mais les abords sud du complexe du génie constituaient leur principal point d'observation. Afin de permettre aux hommes de distinguer les forces amies des forces " ennemies ", la position de chaque détachement et certains points clés devaient être indiqués par des marqueurs chimiques infrarouges appelés bâtons luminescents ", invisibles à l'Ýil nu mais que les soldats équipés de lunettes de vision nocturne pouvaient voir.
Ces bâtons luminescents devaient également servir à délimiter les arcs de tir du tireur d'élite désigné, le cpl Klick, qui serait ainsi en mesure d'assurer un tir de protection, conformément au plan du capt Rainville. À l'extérieur du complexe, le Détachement 63 était affecté à la surveillance de l'angle sud-ouest du complexe, tandis que le Détachement 64A devait surveiller l'angle sud-est.
Le capt Rainville a également donné des directives concernant le matériel à utiliser pendant la ronde de surveillance. Chaque détachement devait emporter des lunettes de vision nocturne, un intensificateur d'image et des carabines à utilisation courante C7. Le tireur d'élite, le cpl Klick, devait emporter sa carabine C7 et son fusil de tireur d'élite C3AI à tir simple équipé d'un mécanisme à verrou et d'une lunette de vision nocturne. Le sgt Plante avait un fusil de chasse de calibre 12 au lieu d'une carabine C7.
Les communications constituant un autre élément de la mission, chaque détachement possédait son propre indicatif d'appel (I/A). Le capt Rainville et le cpl Click, qui avaient l'I/A 69, transportaient deux radios, la première opérant sur le réseau du génie pour maintenir la communication avec le sgt Groves et son détachement à réaction rapide et avec le QG du génie) la seconde opérant sur le réseau du peloton de reconnaissance afin de maintenir la communication avec les deux autres détachements. Le sgt Plante transportait une radio opérant sur le réseau du peloton avec l'I/A 63, et le cpl Roch Leclerc avait le même type de radio, qui opérait également sur le réseau du peloton et répondait à l'I/A 64A.
Les témoignages que nous avons recueillis ont permis de constater que des différences d'interprétation importantes s'étaient produites quant au but de la mission tout au long de la chaîne de commandement, depuis le lcol Mathieu jusqu'à la patrouille par l'intermédiaire du capt Rainville. Le capt Rainville avait pour mission de renforcer la sécurité du complexe du génie, mais il a réinterprété cette mission et l'a présentée à son peloton comme consistant à capturer des agents d'infiltration somaliens.
À 18 h, le capt Rainville a réuni les membres de la patrouille à l'intérieur du complexe du génie pour examiner les ordres avant que les hommes ne se rendent aux postes qui leur étaient assignés. Peu après, le capt Rainville et le cpl Klick se sont rendus à leur poste, à l'arrière du camion, qui se trouvait à une distance d'environ 25 à 45 mètres à l'est de la barrière dans le périmètre ouest du complexe du génie et à une distance de 100 à 125 mètres du périmètre sud. Après qu'ils eurent pris position, les deux autres détachements sont partis.
Le Détachement 63, sous la direction du sgt Plante, a longé la principale voie d'approvisionnement, passant le côté ouest du complexe du 2e Commando. De là, les hommes se sont dirigés vers le périmètre sud du complexe puis vers l'est en direction des lignes du complexe du génie. Le plan de mission prévoyait que le Détachement 63 devait se poster à une distance de 100 a 150 mètres de l'angle sud-ouest, mais le sgt Plante, utilisant la discrétion que lui conférait son poste de commandant, a conduit son détachement jusqu'à une position située derrière un petit puits de ciment, ou citerne. Ce puits se trouvait à une distance de 50 à 100 mètres à l'ouest de la barrière, sur le côté ouest du complexe du génie et à une distance de 50 à 150 mètres au sud du parc d'hélicoptères. Il semble toutefois que le sgt Plante n'ait pas informé le capt Rainville de la nouvelle position qu'il avait choisie pour son détachement.
Le Détachement 64A (sous la direction du cplc Countway) s'est dirigé vers l'est, le long de la principale voie d'approvisionnement, jusqu'au côté ouest du complexe du 1er Commando, où il s'est présenté à la sentinelle, puis s'est dirigé vers le sud le long du barbelé du camp du 1er Commando. Ensuite les trois soldats se sont déplacés le long du barbelé du camp du 1er Commando avant de se diriger vers l'ouest et le poste qui leur avait été assigné. (Là encore les témoignages ne concordent pas au sujet de l'emplacement exact du détachement, mais il se trouvait probablement à une distance de 30 à 150 mètres de l'angle sud-est du complexe du génie, légèrement à l'est de l'angle du périmètre.)
Chacun des trois détachements était à peu près en place vers 19h50. À ce moment, le cpl Lalancette, qui était en sentinelle dans la tour d'observation du 1er Commando, a aperçu au moyen d'un appareil à imagerie thermique appelé dispositif d'observation nocturne longue portée (DONLP), deux Somaliens qui marchaient de façon désinvolte en direction sud, le long du périmètre est du complexe du génie. Le cpl Lalancette a transmis l'information, à l'opérateur radio du 1er Commando, le cpl Noonan, qui a communiqué par radio avec le QG dans le complexe du génie. Cette information a été transmise au détachement du capt Rainville, qui a à son tour prévenu les deux autres détachements.
Le Détachement 64A a aperçu les deux Somaliens approcher de l'angle sud-est du périmètre du complexe du génie. Le cpl Smetaniuck les avait aperçus le premier et en avait avisé les autres membres de son détachement. Le Détachement 64A s'est servi de sa radio pour informer le capt Rainville qu'il observait les Somaliens. D'après les témoignages que nous avons entendus, les deux Somaliens se sont approchés du fil barbelé, ont regardé divers points à l'intérieur du complexe et ont indiqué du doigt divers endroits tout en continuant de se parler. Ils se sont ensuite dirigés vers l'angle sud-ouest du périmètre et ont alors disparu du champ de vision du Détachement 64A.
Le Détachement 63 a aperçu les Somaliens alors qu'ils approchaient du coin sud-ouest du périmètre. Ils ont ensuite continué vers le nord dans la direction générale du parc d'hélicoptères. À ce moment-là, comme les Somaliens s'approchaient de sa position près du puits, le Détachement 63 a demandé le silence radio afin de ne pas être détecté. Les Détachements 63 et 69 ont continué d'observer les Somaliens, qui se dirigeaient en direction nord, mais il existe d'importantes différences d'opinion quant à leurs mouvements exacts. Les membres des deux détachements n'ont pas tous surveillé les deux Somaliens de façon continue.
À un moment donné, les Somaliens ont eu peur et se sont mis à courir en direction sud. Le capt Rainville leur a ordonné de stopper et a crié au Détachement 63 de les attraper. Les membres du Détachement 63 ont donné aux Somaliens en fuite des avertissements en anglais, en français et en somali, Le sgt Plante a illuminé le visage des deux Somaliens avec la lampe de poche attachée à son fusil de chasse, mais ils ne se sont pas arrêtés. Deux coups de semonce ont alors été tirés par le Détachement 63 l'un par le sgt Plante avec son fusil de chasse et l'autre par le capl King avec son fusil C7. Les deux Somaliens continuant de fuir, les membres du Détachement 63 ont tiré des coups ciblés.
Le sgt Plante et le capl King ont tiré tous les deux, mais seul le sgt Plante a atteint un des deux Somaliens, M. Abdi Hunde Bei Sabrie, dans les fesses et les jambes avec son fusil de chasse. Une fois tombé, M. Abdi a été appréhendé et retenu par les membres du Détachement 63. Le capt Rainville, qui dans l'intervalle s'était joint au Détachement 63, a indiqué qu'il resterait avec M. Abdi pendant que les autres poursuivaient le deuxième homme. Des menottes en plastique ont alors été mises à M. Abdi.
Le deuxième Somalien, M. Ahmed Afraraho Aruush, a continué de courir, mais s'est arrêté quand il a atteint le coin sud-ouest du périmètre. À ce moment-là, le cpl Klick qui était juste à l'intérieur du périmètre l'avait repéré dans son viseur de fusil et attendait de voir ce qu'il allait faire. Le cpl Klick n'a pas tiré car, selon son témoignage, le Somalien ne présentait de menace pour aucun des membres de la patrouille. M. Aruush a également été localisé à peu près en même temps par le cpl Favasoli, qui se servait de lunettes de vision nocturne. Il a suivi les mouvements de M. Aruush et a transmis ses coordonnées au sgt Plante et au cpl King qui le poursuivaient. Le deuxième Somalien a recommencé à courir en direction sud-est.
Les membres du Détachement 63 ont poursuivi M. Aruush jusqu'à ce qu'il soit rendu à mi-chemin de l'extrémité sud du périmètre, puis ont abandonné leur course, car ils étaient entrés dans l'arc de tir du Détachement 64A, et le Somalien courait dans cette direction. Le sgt Plante, le cpl King et le cpl Favasoli sont retournés à l'endroit où ils avaient laissé le capt Rainville avec M. Abdi, qui tentait de se dégager. Après avoir menotté à nouveau le prisonnier, le cpl Favasoli a retiré un couteau du fourreau que portait M. Abdi à sa ceinture.
Comme M. Aruush s'approchait du Détachement 64A, le cpl Smetaniuk lui aurait, paraît-il, ordonné de s'arrêter, ce qui aurait forcé le Somalien à changer de direction. Le cpl Smetaniuk, ayant été désigné le plus rapide coureur du détachement, s'est lancé, non armé, à la poursuite du Somalien en fuite. Quand les deux autres membres du Détachement 64A ont jugé que le cpl Smetaniuk ne pourrait rattraper le Somalien, ils ont crié un avertissement à ce dernier, et le cpl Roch Leclerc a tiré un coup de semonce avec son fusil C7.
Pendant que M. Aruush continuait de courir, le cpl Leclerc et le cplc Countway ont chacun tiré un coup de feu sur le Somalien, qui est tombé. Selon les témoignages entendus, toutefois, il semblerait que le Somalien ne soit pas resté couché et que, pendant qu'il essayait de se relever, le cpl Leclerc et le cplc Countway auraient chacun tiré un autre coup de feu sur lui. M. Aruush est retombé et ne s'est pas relevé. Bien que les témoignages diffèrent quant à l'emplacement exact où se trouvait M. Aruush quand on a tiré sur lui pour la deuxième fois, les données recueillies permettent en général de penser qu'il serait tombé aux environs du Détachement 64A.
Quand les membres du Détachement 64A ont constaté que M. Aruush était décédé, ils ont signalé l'incident au Détachement 69. Vers 20 h 15, le capt Rainville a communiqué par radio avec le commando de service pour qu'une ambulance vienne prendre le Somalien blessé, M. Abdi, et le conduise à l'hôpital de la base, et pour qu'on emmène le corps de M. Aruush. Au bout de quelques minutes, le cplc Petersen, le cpl Mountain et le para Leach sont arrivés dans une ambulance, ont examiné M. Abdi, ont jugé que ses blessures n'étaient pas graves et l'ont transporté à l'hôpital des FC, en compagnie du sgt Plante et du cpl King.
Les infirmiers ont communiqué par radio avec le Détachement 64A pour qu'on emmène le corps de M. Aruush à l'endroit où il examinaient M. Abdi. Après avoir reçu comme réponse que le corps ne pourrait être déplacé sans tomber en morceaux, ils se sont rendus où se trouvait le corps pour l'examiner. Selon le témoignage du cplc Petersen, le cou du Somalien avait été pulvérisé, il y avait un trou béant à l'arrière de sa tête, à la base du crâne, et son visage pendait sur le côté. Le cplc Petersen, le cpl Mountain, le para Leach et le capt Rainville ont ensuite accompagné le corps à l'hôpital dans le complexe du commando de service.
L'ambulance transportant M. Abdi est arrivée à l'hôpital vers 20 h 40, et ce dernier a été examiné par le maj Armstrong, en présence du maj Brown, du cplc Butler et du cpl Briggins. Les plombs du fusil de chasse avaient causé à M. Abdi de multiples blessures, non mortelles, au bas du dos, aux fesses et au bas des jambes. l'ambulance est arrivée avec le corps de M. Aruush vers 20 h 50. Le maj Armstrong a procédé à un examen partiel du corps vers 21 h ou 21 h 15, pour déterminer la cause du décès, en présence du maj Brown, du capt Gibson, du lt (M) Gowthorpe, du sgt Ashman, du cplc Butler, du sdt Perriman, du sdt Cameron et du sdt McLeod.
Selon le rapport du maj Armstrong, on avait d'abord tiré dans le dos de la victime, puis on l'avait " liquidée " en lui tirant deux balles, une à la tête et l'autre dans le cou. D'après l'état des blessures subies, le maj Armstrong a jugé que la victime avait été tuée pendant qu'elle gisait sur le sol, blessée. Sur l'ordre du maj Vanderveer, le commandant du commando de service, le corps de M. Aruush a été transféré à l'hôpital de Belet Uen vers 22 h 45, sans avoir fait l'objet d'une autopsie. La réception du corps de M. Aruush a été consignée dans le registre des admissions de l'hôpital, et un médecin somalien, le Dr Xalen, a remis le corps de la victime à sa famille le même soir.
Pendant que M. Abdi blessé se faisait examiner à l'hôpital, l'adjuc Jackson de la " A Team " des forces spéciales de l'armée américaine a été prévenu des incidents, s'est rendu à l'hôpital et a interrogé M. Abdi, avec l'aide d'un interprète américain. Il a ensuite discuté de la mission avec le capt Rainville. Il a également eu un entretien avec le maj Armstrong, pour discuter, semble-t-il, des blessures de l'homme décédé. Apparemment, l'adjuc Jackson avait besoin de plus amples renseignements concernant l'incident pour faire un rapport à sa propre chaîne de commandement et a demandé au capt Rainville d'organiser une entrevue avec le Détachement 64A.
Lorsque l'officier des opérations, le capt Kyle, a été informé des coups de feu, il en a immédiatement fait rapport au lcol Mathieu et au col Labbé. (Le col Labbé était arrivé à Belet Uen dans l'après-midi, avec le col O'Brien, le col White et le col McLeod, du QGDN, en prévision de la visite en Somalie du CEMD, l'am Anderson, prévue pour la semaine suivante.)
Le capt Rainville a reçu l'ordre de se rendre du complexe du commando de service au complexe du quartier général pour rencontrer le lcol Mathieu et le capt Kyle. Le col Labbé était également présent. Pendant cette séance de debriefing, selon les témoignages que nous avons entendus, le capt Rainville, " nerveux ", a fait un croquis pour décrire les événements de la soirée, expliquant aussi que les membres de la patrouille avaient suivi les règles d'engagement concernant le recours à la force. Le capt Rainville aurait, semble-t-il, indiqué qu'on avait tiré dans le dos des deux Somaliens après que ceux-ci eurent tenté de s'introduire dans l'enceinte du secteur canadien. Les témoignages se contredisent quant à savoir s'il aurait indiqué l'existence d'un " appât ".
Les officiers présents ont posé des questions pendant toute la séance, au terme de laquelle le col Labbé a demandé au capt Rainville de lui rédiger une description des événements, description qu'il utiliserait pour s'adresser aux médias le lendemain matin. Selon les témoignages, le lcol Mathieu aurait alors dit au capt Rainville " bon travail Michel " quand il l'a renvoyé à son poste de patrouille. Le capt Rainville est retourné au complexe du génie, et à environ 23 h il a convoqué les membres du Détachement 64A pour une séance de debriefing avec l'adjuc Jackson. Après cette séance d'environ 30 minutes, les hommes sont repartis pour reprendre leur position de patrouille. Le capt Rainville est resté à son poste jusqu'à l'aube et a ensuite convoqué les autres détachements pour une séance de debriefing. Quand le capt Rainville a quitté le quartier général, le col Labbé a discuté brièvement des événements avec le lcol Mathieu.
Tôt le matin du 5 mars, le capt Rainville a réuni ses hommes pour une séance de debriefing. Pendant cette réunion, chaque membre du peloton a donné sa version des événements survenus lors de la mission de la veille. Selon les témoignages entendus, aucun des membres de la patrouille ne semblait se souvenir des détails de cette séance de debriefing. Toutefois, ils se souviennent tous que le capt Rainville leur a dit de ne pas parler de l'incident aux médias.
Le capt Rainville aurait, semble-t-il, précisé lors de cette réunion que les événements nécessiteraient la tenue d'une enquête, mais que c'était la procédure normale, et il leur aurait dit qu'ils s'étaient très bien acquittés de leur mission.
Le commandant n'a pris aucune mesure pour protéger les lieux de l'incident, étant donné que lui-même et le col Labbé étaient satisfaits de l'explication donnée par le capt Rainville. Néanmoins, comme les autorités à Ottawa s'inquiétaient vivement des circonstances dans lesquelles les coups de feu avaient été tirés et du fait qu'on avait tiré dans le dos des deux Somaliens en fuite, il a été décidé qu'on mènerait une enquête du commandant sur les événements.
L'officier du renseignement du GTRAC, le capt Hope, qui revenait d'une permission l'après-midi du 5 mars, a reçu l'ordre du lcol Mathieu de mener l'enquête du commandant. Le capt Hope a indiqué dans son témoignage qu'il n'avait jamais mené d'enquête du commandant et qu'il avait dû fouiller dans les manuels de procédure des FC pour savoir comment faire. Comme il ne pouvait trouver les renseignements nécessaires, il a reçu la permission du lcol Mathieu d'effectuer une enquête sommaire (une forme d'enquête qu'il connaissait mieux), ce qui lui permettrait de respecter le délai qu'on lui avait fixé, soit de fournir un rapport verbal ou écrit avant 16 h, le 6 mars.
Le capt Hope a reçu le mandat de l'enquête en fin d'après-midi le 5 mars, et il a commencé par recueillir les rapports de situation et les autres documents pertinents de Belet Uen et Mogadiscio. Le délai a été reporté au 7 mars, à 14 h, ce qui a donné au capt Hope suffisamment de temps pour obtenir les déclarations des membres de la patrouille, le rapport médical du maj Armstrong et le rapport rédigé par l'adjuc Jackson. Après avoir remis la première version de son rapport le 7 mars, le capt Hope a reçu l'ordre d'en retrancher quelques parties et d'ajouter d'autres informations concernant les circonstances de l'incident. Une version finale du rapport a été remise au col Labbé le 13 mars. Cette version a servi de fondement au rapport du col Labbé, remis au QGDN le 23 mars.
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