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LE PRÉSUMÉ CAMOUFLAGE
Communication des informations sur l'incident du 4 mars 1993

Les communications ont commencé très peu de temps après l'incident du 4 mars. l'incident et les communications qui ont suivi se sont échelonnés sur une période décrite par les officiers et les cadres supérieurs à Ottawa comme étant " délicate du point de vue politique ". En raison du fait que la ministre de la Défense nationale, l'honorable Kim Campbell, prévoyait poser sa candidature à la direction de son parti, le sous-ministre Robert Fowler avait rappelé aux membres du MDN et des FC assistant à la réunion quotidienne de la direction (RQD) du 1er mars 1993 qu'il fallait faire preuve d'une " extrême prudence pour tout ce qui touchait les déclarations publiques, les discours et les communiqués ". Il avait déjà mentionné aux personnes présentes lors de la RQD du 22 janvier 1993 que la ministre entretenait d'excellentes relations avec les médias et qu'elle ne voulait pas que ces relations soient compromises.

A 20 h 45, le 5 mars, le quartier général du GTRAC à Belet Uen a annoncé au quartier général de la FICS à Mogadiscio que le peloton de reconnaissance avait tiré sur deux Somaliens lors d'une patrouille de sécurité au complexe du génie. Le message précisait que les Somaliens avaient tenté de s'introduire dans le complexe, qu'un Somalien avait été tué et que l'autre avait été blessé (sans préciser l'état de ses blessures), et qu'un rapport d'incident d'importance avait été envoyé. Le quartier général de la FICS a ensuite transmis le rapport au QGDN à Ottawa à 21 h 26. Aucun autre renseignement n'avait alors été communiqué aux membres de la FICS à Mogadiscio.

Les officiers au QGDN n'ont pas tardé à s'inquiéter après avoir pris connaissance des rapports indiquant que les Somaliens avaient reçu les coups de feu dans le dos pendant qu'ils s'enfuyaient. Les officiers ont insisté pour que le maj Moffat, l'officier des opérations au quartier général de la FICS à Mogadiscio, leur fournisse plus de détails. Le maj Moffat a fait part au QG du GTRAC à Belet Uen des inquiétudes du QGDN concernant le libellé du rapport d'incident, transmis par l'officier des affaires publiques de la FICS à ses supérieurs à Ottawa, dans lequel il était précisé qu'on avait tiré dans le dos des Somaliens. Le maj Moffat a également fait remarquer qu'Ottawa était " extrêmement nerveux " à propos de l'incident et réclamait un rapport d'incident à jour ainsi que de plus amples renseignements sur les blessures constatés sur le corps des deux Somaliens, où les balles avaient pénétré et où elles étaient sorties. Il a ajouté qu'il fallait " calmer Ottawa " et " limiter les dégâts ".

Le maj Moffat a également tenté de communiquer avec le maj Armstrong au sujet du rapport médical. Le maj Armstrong a reçu la visite d'un soldat envoyé par le capt Kyle, qui lui a demandé de téléphoner au maj Moffat, à Mogadiscio. Le témoignage dont nous disposons donne à penser que, dans un premier temps, le maj Armstrong a refusé d'accéder à cette demande, parce qu'il avait déjà remis un rapport à son propre supérieur hiérarchique, le maj Jewer. Il a indiqué qu'il préparerait un rapport écrit le lendemain, mais il a fini par téléphoner à la FICS à Mogadiscio. Selon le témoignage du maj Armstrong, c'est à ce moment-là qu'il a formulé des allégations directes de meurtre devant l'officier de service, le maj Parsons (à 2 h 10 le 5 mars). Les témoignages indiquent également que le maj Parsons a alors consigné au registre l'évaluation faite par le maj Armstrong de la mort survenue le 4 mars; toutefois, il n a inscrit explicitement ni le mot " meurtre ", ni le mot " homicide ".

Par l'intermédiaire des diverses directions, Ottawa a également appris que le col Labbé prévoyait tenir une séance d'information à l'intention des médias dans la matinée du S mars. C'est le capt Poitras, officier des relations publiques du RAC, qui avait téléphoné au cdr Keenliside, au QG DN, afin de lui communiquer ces renseignements, À la lumière de ceux-ci, Ottawa a envoyé d'urgence à Belet Uen, par l'intermédiaire du maj Parsons, de la FICS à Mogadiscio, un message devant être remis en mains propres exclusivement au col Labbé; dans ce message, on exprimait des inquiétudes à propos de la tenue d'une séance d'information à l'intention des médias ce matin-là et on signalait qu'Ottawa était " énervé " par les renseignements relatifs aux marques laissées par l'entrée et la sortie de projectiles sur le Somalien mort. Le message contenait des questions du cdr Keenliside auxquelles Ottawa attendait une réponse, ainsi que des instructions du SCEMD, le vam Murray, du QGDN. Le col Labbé affirme n'avoir vu ce message livré de la main à la main qu'un certain temps après avoir quitté Belet Uen, le 5 mars, pour retourner à bord du NCSM Preserver. Le col Labbé a reconnu avoir reçu ce message urgent, mais il a affirmé qu'il l'avait glissé dans sa serviette afin de le lire une fois à bord du navire.

Ottawa a également envoyé un message au lcol Mathieu, qui l'a reçu à6 h 25 le 5 mars. Dans ce message, on demandait des réponses aux questions portant sur les coups de feu tirés et on faisait allusion à la séance d'information des médias et à l'entretien téléphonique entre le maj Armstrong et le maj Parsons à Mogadiscio. Le lcol Mathieu a envoyé à Mogadiscio ses réponses aux demandes de renseignements d'Ottawa, en faisant remarquer que " parce que les habitants sur place ont accès à des grenades, à des mines et à des explosifs, et en raison de la menace qu'ils pénètrent dans le camp et volent des armes et/ou des munitions, il faut considérer comme étant un acte d'hostilité toute tentative de la part de Somaliens de franchir le fil et d'entrer dans le camp par effraction. Les soldats que je commande ont donc reçu la consigne d'appliquer les RE en conséquence. "

Les communications ont pris un caractère d'urgence lorsque des officiers du QGDN ont commencé à s'intéresser de plus en plus à l'incident au cours duquel on avait tiré des coups de feu. La transmission de messages entre la Somalie et Ottawa est devenue fréquente. On trouvera ci-après une chronologie quotidienne. Il convient de faire remarquer, toutefois, que nous avons également constaté qu'il existe une importante lacune dans l'information au sujet du mouvement et de la teneur des communications entre la Somalie et Ottawa, selon ce qui est consigné dans les registres du Centre d'opérations de la Défense nationale examinés par le personnel de la Commission d'enquête.

Le vendredi 5 mars 1993, en Somalie

Le 5 mars, à 7h15, le col Labbé a autorisé l'adj Haines à téléphoner de Belet Uen à Mogadiscio afin de demander des renseignements au col Peck, officier américain des affaires publiques de la FIU, au sujet d'incidents de nature similaire auxquels d'autres forces nationales avaient été mêlées, afin de situer dans son contexte l'incident du 4 mars. Les renseignements demandés au col Peck sont arrivés à Belet Uen à 7 h 30. (Selon ce qui est consigné dans les registres des communications de la FICS, le col Peck a répondu qu'il était assez courant dans d'autres installations de la FIU qu'on ouvre le feu sur des intrus, et qu'on n'y consignait pas tous les incidents qui s'y produisaient.)

Le col Labbé a tenu des séances d'information distinctes par téléphone avec la Presse canadienne, CBC Newsworld et Standard Broadcast News le 5 mars, à 8 h, afin de discuter de l'incident des coups de feu. Il a alors parlé du diagramme établi par le capt Rainville et de sa déclaration par écrit, du compte rendu de situation mis à jour du 4 mars et, peut-être, de certains autres documents rédigés par le capt Kyle. Il a déclaré aux journalistes que les deux Somaliens étaient " peut-être des saboteurs ".

À Mogadiscio, le maj Moffat a préparé le compte rendu de situation du S mars, qui a ensuite été acheminé au QGDN. Il y traitait de l'incident du 4 mars et transmettait des interprétations des règles d'engagement apparemment tirées des réponses du lcol Mathieu aux questions que le QGDN lui avait adressées plus tôt ce jour-là. Tant dans la réponse du lcol Mathieu que dans le compte rendu du maj Moffat, on évoque " un acte d'hostilité ayant peut être pour but l'exécution d'un sabotage " et on y dit qu'" il faut considérer comme un acte d'hostilité toute tentative de la part de Somaliens de franchir le fil, et la traiter conformément aux RE. " (Le col Labbé devait par la suite s'entretenir directement avec le maj Moffat pour lui dire qu'il rédigerait personnellement l'évaluation du commandant devant figurer dans le compte rendu de situation du 6 mars, afin de corriger l'information transmise la veille par le maj Moffat.) À ce moment-là, le maj Moffat a mis le col Labbé au courant de l'entretien téléphonique du maj Armstrong avec le maj Parsons relativement à la nature des blessures que portait le cadavre de M. Aruush.

L'officier de service du lcol Mathieu a téléphoné à Mogadiscio pour s'assurer que les renseignements d'ordre médical avaient été bien reçus et pour demander si Mogadiscio souhaitait recevoir un rapport écrit. On lui avait d'abord dit qu'il pouvait joindre le rapport écrit au compte rendu de situation quotidien que préparait le lcol Mathieu. Toutefois, Mogadiscio a demandé ultérieurement qu'on lui transmette un rapport médical par écrit dans les meilleurs délais. On avait modifié la demande parce qu'Ottawa avait expressément demandé à la FICS à Mogadiscio d'obtenir le rapport médical immédiatement.

Peu après midi, le 5 mars, le col Labbé a quitté Belet Uen et s'est rendu directement à bord du NCSM Preserver. Il avait emporté avec lui la déclaration manuscrite du capt Rainville, son diagramme et le paquet de messages non ouvert, qui comprenait la dépêche urgente en provenance du SCEMD. (Plus tard cet après-midi-là, à la demande du capt Hope, on a renvoyé par télécopieur à Belet Uen la déclaration du capt Rainville afin d'aider le capt Hope à mener son enquête.)

Au cours de l'après-midi du 5 mars, le col Labbé s'est entretenu avec le cmdre Cogdon et le vam Murray, qui se trouvaient au QGDN. Les témoignages qui nous ont été présentés indiquent qu'ils ont tous deux exprimé un sentiment d'urgence au sujet des circonstances entourant les coups de feu tirés le 4 mars et qu'ils souhaitaient obtenir davantage de détails de la part du col Labbé. Le vam Murray a parlé expressément au col Labbé de l'interprétation des RE et de ses communications avec les médias. Apparemment, ce n'est qu'après cette conversation téléphonique que le col Labbé a ouvert le paquet qu'il avait emporté de Belet Uen et qu'il a lu que son projet de tenir une séance d'information à l'intention des médias suscitait des préoccupations à Ottawa.

Selon les éléments de preuve documentaire, le vam Murray a indiqué au col Labbé qu'il devrait prendre en considération les préoccupations qu'avaient inspirées à la ministre les comptes rendus négatifs des médias à la suite de l'incident du l7février, au cours duquel des coups de feu avaient été tirés. Le col Labbé s'est ensuite entretenu avec le cdr Keenliside et avec le lcdr Bastien afin de préciser certains détails de l'incident des coups de feu. Le col Labbé a également informé le vam Murray et d'autres officiers du QGDN que le commandant avait ouvert une enquête et qu'il était personnellement satisfait de l'application des RE, son évaluation se fondant sur les renseignements que lui avait communiqués le capt Rainville.

Selon des inscriptions faites dans le registre, à 14 h 42 le 5 mars, le maj Moffat avait envoyé un message de Mogadiscio à Belet Uen, dans lequel il demandait qu'on prenne les dépositions de tous les membres du peloton de reconnaissance qui avalent participé à l'incident. Une autre inscription indique qu'à 16 h 25 le même jour, le maj Moffat, se servant du code du col Labbé, a envoyé un message de Mogadiscio à Belet Uen, dans lequel il ordonnait au lcol Mathieu de transmettre les conclusions de l'enquête du commandant dans les 24 heures.

Plus tard ce soir-là, à bord du NCSM Preserver, le col Labbé a fait part au col O'Brien de ses préoccupations au sujet des règles d'engagement et du fait qu'on avait tiré dans le dos de Somaliens. À ce moment-là, le col Labbé a d'abord évoqué la possibilité de demander à la U.S. Army Criminal Investigation Division de faire enquête sur ces incidents, mais le col O'Brien a fait valoir que ce n'était peut-être pas la manière la plus indiquée de traiter cette question.

Le vendredi 5 mars 1993, à Ottawa

Au début de la journée du 5 mars, le QGDN a reçu de Mogadiscio le premier compte rendu de situation et le compte rendu mis à jour au sujet des coups de feu tirés contre des Somaliens. Ni l'un ni l'autre de ces comptes rendus ne faisait quelque mention que ce soit de la possibilité qu'on ait posé un " appât ", mais ils indiquaient clairement que deux hommes sans arme avaient été atteints de balles dans le dos à l'extérieur du complexe du génie, au moment où ils tentaient de s'enfuir. Bien que les témoignages indiquent qu'à ce moment-là, on avait communiqué à Mogadiscio l'évaluation de la nature des coups de feu, faite par le maj Armstrong, le QGDN a envoyé au col Labbé et au lcol Mathieu des messages dans lesquels il demandait simplement un complément d'information et donnait des instructions au col Labbé au sujet de son projet de tenir une séance d'information à l'intention des médias dans la matinée du 5 mars. Les rapports relatifs à l'incident des coups de feu constituaient le premier point à l'ordre du jour de la Réunion quotidienne de la direction présidée par le sous-ministre Fowler; les officiers et le personnel civil de plus haut rang du QGDN assistaient à cette réunion.

Le col Wells, directeur général de la Sécurité au QGDN, a entendu parler pour la première fois de l'incident du 4 mars le lendemain, au QGDN, lorsqu'il a été mis au courant par le col MacLaren, directeur des Services de police. Il a été signalé au col Wells qu'un Somalien avait été tué et un autre, blessé; de plus, il était possible qu'on ait recouru à une force excessive et qu'on ait violé les RE. Le col MacLaren a fait valoir que cette question relevait de la police militaire. On s'attendait à ce que le SCEMD prenne une décision sur l'ouverture d'une enquête, mais pas avant le lundi 8 mars, après avoir pu examiner le rapport d'enquête préparé par le commandant.

Le col Wells n'était pas au courant de quelque objection que ce soit de la part du SCEMD, le vam Murray, à ce qu'on prépare la police militaire à un éventuel déploiement le 6 ou le 7 mars; le 5 mars, il avait fait vacciner une équipe d'enquêteurs de la police militaire à Ottawa et les avait fait préparer à partir pour la Somalie. Le col Wells avait le sentiment que le QGDN savait depuis le début que l'incident des coups de feu du 4 mars pouvait fort bien devenir une affaire criminelle, ainsi qu'une affaire susceptible de faire l'objet de mesures disciplinaires, Il ne pouvait dépêcher la police militaire sans avoir obtenu l'approbation du commandant dans le théâtre des opérations, le col Labbé, ou du SCEMD.

Le vam Murray a été mis au courant des faits peu de temps après l'incident du 4 mars. Il a décidé de ne pas envoyer la police militaire immédiatement parce qu'il souhaitait recevoir auparavant un rapport sur l'incident de la part du col Labbé; mais il a d'abord pensé qu'une enquête de la part de la police militaire était probable. On n'a pas dit au vam Murray qu'on avait posé des " appâts ", ni que la mission avait été conçue dans le but de capturer des intrus somaliens. De plus, ce n'est que plus tard qu'on l'a mis au fait des allégations formulées par le maj Armstrong. Le vam Murray n'a pas immédiatement supposé qu'un acte criminel avait été commis lorsqu'on lui a parlé pour la première fois des coups de feu tirés le 4 mars, mais il s'est inquiété de l'application et de l'interprétation des RE.

Le samedi 6 mars 1993, en Somalie

Le col Labbé est arrivé à Mogadiscio dans la matinée du 6 mars. Lui et le maj Moffat on été mis au courant do compte rendu de situation du 5 mars et des renseignements fournis par le maj Moffat au sujet des préoccupations que l'incident inspirait au maj Armstrong. Le col Labbé a rédigé l'" évaluation du commandant " figurant dans le compte rendu de situation du 6 mars, à la lumière de la déclaration du cap Rainville, du compte rendu de situation du 5 mars, du compte rendu du situation mis à a jour du 5 mars, ainsi que de ses discussions avec le QGDN. Il a indiqué dans le compte rendu de situation du 6 mars que le rapport du jour précédent contenait des erreurs, et il a corrigé ce qu'il a qualifié d'interprétation erronée des RE. Après avoir rédigé son évaluation devant faire partie du compte rendu de situation du 6 mars, il a pris l'avion pour Nairobi afin d'y accueillir le CEMD, l'am Anderson; ce dernier devait arriver le 7 mars et se rendre en Somalie par avion afin d'inspecter les troupes canadiennes à Belet Uen et d'observer les opérations du GTRAC.

Le dimanche 7 mars 1993, en Somalie

Le 7 mars, l'am Anderson a été accueilli à son arrivée à Nairobi par le col Labbé; il s'est ensuite rendu en Somalie en vue d'y faire un séjour de quatre jours. Le col Labbé a discuté brièvement avec lui, à Nairobi, de l'incident du 4 mars. l'am Anderson avait déjà quitté Ottawa au moment de l'envoi du compte rendu de situation initial au QGDN, mais, à son arrivée à Belet Uen, le col Labbé, le lcol Mathieu et le col O'Brien l'ont rapidement mis au fait de la situation. Ils n'auraient apparemment pas abordé les détails des événements ni de l'enquête.

La première ébauche du rapport d'enquête du capt Hope a été remise à la fois au lcol Mathieu et au col Labbé à Nairobi, tard dans la journée du 7 mars; elle était accompagnée de toutes les dépositions, dont celles de l'adjuc Jackson et du maj Armstrong. Le col Labbé a lu le rapport et les dépositions du maj Armstrong et de l'adjuc Jackson qui y étaient jointes, mais il n'a pas fait d'observations sur la déposition de l'adjuc Jackson ni sur la mention " liquidé " qui se trouvait dans la déposition du maj Armstrong.

Le lundi 8 mars 1993, en Somalie

L'am Anderson a adressé la parole aux officiers en poste à Belet Uen le 8 mars et a fait état des prochaines élections dans son allocution. Il aurait déclaré aux officiers qu'il ne voulait pas " faire de vagues parce que notre ministre est candidate à la direction [de son parti] ".

Au cours de la réunion du groupe d'ordres qu'il a tenue le 8 mars, le lcol Mathieu a discuté des interprétations des RE et expliqué le concept de désengagement. Cette explication a été perçue comme sensiblement différente de l'interprétation antérieure.

Le lundi 8 mars 1993, à Ottawa

Le col Wells a rencontré le vam Murray au QGDN, le 8 mars, afin de discuter avec lui de l'opportunité de dépêcher la police militaire en Somalie. Le vam Murray lui a dit qu'il attendait toujours le rapport du col Labbé, qui serait d'une importance décisive pour permettre de juger s'il était nécessaire ou non de faire mener une enquête par la police militaire. On a ordonné au maj Buonam ici de suspendre jusqu'à nouvel ordre les préparatifs de départ de son équipe d'enquêteurs de la police militaire.

Le mardi 9 mars 1993, en Somalie

Le 9 mars, l'am Anderson et le col Labbé se sont rendus à l'hôpital des FC à Belet Uen. Le maj Armstrong était présent. Plus tard, le col Labbé a de nouveau discuté brièvement de l'incident du 4 mars avec l'am Anderson sur la route de l'aéroport. Après le départ de l'am Anderson, le col Labbé a discuté du rapport du capt Hope avec le lcol Mathieu et a attiré son attention sur des éléments qui lui paraissaient incomplets ou inexacts. Le col Labbé et le lcol Mathieu ont discuté des RE, et le lcol Mathieu a fait remarquer qu'on les avait clarifiées pendant la réunion du groupe d'ordres tenue le 8 mars.

Le 8 ou le 9 mars, le col O'Brien a dît au col Labbé que " la pression s'était relâchée " et qu'il était maintenant moins urgent qu'il envoie son rapport à Ottawa. C'est après cette déclaration du col O'Brien que les communications entre le QGDN et la Somalie relativement à l'incident du 4 mars ont ralenti considérablement.

Le mardi 9 mars 1993, à Ottawa

Pendant une réunion portant sur l'incident du 4 mars, le vam Murray a soulevé l'idée de recourir à la Criminal Investigation Division (CID) des États-Unis pour faire effectuer une enquête. Le col Wells n'a pas rejeté l'idée immédiatement, car il disposait d'un membre de la police militaire canadienne, le maj Klassen, qui faisait partie de l'ONUSOM à Nairobi. Toutefois, parmi les scénarios envisageables, celui-là ne lui paraissait pas être le meilleur. Le col Wells a avancé l'idée que, s'il devait y avoir enquête par une police militaire, elle devrait être placée sous la direction du maj Klassen, tandis qu'on ne ferait appel à la CID des États-Unis qu'à des fins de soutien; cela dit, la meilleure façon de faire consisterait à envoyer des enquêteurs de la police militaire du Canada. Cependant, on n'a pris aucune décision, car le vam Murray attendait toujours le rapport du col Labbé.

Le mercredi 10 mars 1993, en Somalie

Le col Labbé a transmis à Ottawa, dans un compte rendu de situation, l'observation suivante : " J'ai reçu le rapport d'enquête du commandant du GTRAC portant sur les coups de feu tirés le 4 mars. En raison du retour de mon agent des Services juridiques (J1) dans le théâtre des opérations, j'ai envoyé la U S Criminal Investigation Division (CID) de la FIU à Belet Uen pour qu'elle effectue une enquête policière approfondie sur l'incident. Lorsque j'aurai reçu le rapport de police, je serai en mesure de terminer mon rapport au CEMD, qui comprendra éventuellement des recommandations de mesures à prendre ultérieurement. "

Toutefois la CID n'est jamais arrivée à Belet Uen. l'agent des Services juridiques (J1) de la branche du personnel canadien à laquelle appartenait le col Labbé, le capt Philippe, n'était pas, lui non plus, en faveur de cette façon de mener une enquête et, après son retour d'un congé au Canada, il a recommandé qu'on ne fasse pas appel à la CID.

À Belet Uen le lcol Mathieu a donné des instructions au capt Hope sur la façon de réviser son rapport, en donnant à penser que le col Labbé avait besoin de cette information. Il était convenu que le capt Hope soumettrait de nouveau son rapport le 13 mars.

Le jeudi 11 mars 1993, à Ottawa

Le col Wells a rencontré de nouveau le vam Murray à propos de l'opportunité d'envoyer en Somalie des enquêteurs de la police militaire qui examineraient l'incident des coups de feu tirés le 4 mars, mais le vam Murray a indiqué qu'il n'avait pas encore reçu le rapport du col Labbé e t ne prendrait pas de décision avant que ce document ne lui soit parvenu.

Le samedi 13 mars 1993, en Somalie

Le capt Hope a soumis la deuxième ébauche de son rapport au lcol Mathieu, qui y a joint une lettre d'accompagnement et a transmis le tout au col Labbé. Ce dernier a ensuite communiqué le dossier au capt Philippe pour examen. Le rapport du capt Hope a grandement préoccupé le capt Philippe, parce qu'il lui paraissait possible qu'on ait attiré des Somaliens dans le camp et que ceux-ci se soient retrouvés pris au piège. Le capt Philippe éprouvait également une certaine inquiétude au sujet de l'emploi du mot " liquidé dans la déposition du maj Armstrong.

Le dimanche 14 mars 1993, en Somalie

Le capt Phillipe a rencontré le col Labbé afin d'exprimer les préoccupations que lui inspirait le rapport du capt Hope. Il a recommandé qu'on effectue une enquête plus approfondie sur le caractère éventuellement criminel des événements du 4 mars. Le col Labbé a indiqué qu'il partageait certaines préoccupations quant à l'usage possible d'une force excessive, mais qu'il ne voyait pas d'intention criminelle dans ce qui avait été fait. Ils ont discuté du plan établi par le capt Rainville pour la mission, laquelle, de l'avis du capt Philippe, pouvait avoir constitué un piège ou un " traquenard "; le col Labbé a expliqué qu'il n'était pas inconvenant de capturer des gens qui s'étaient infiltrés dans le camp et il a dit qu'à son avis, il n'était pas nécessaire que la police militaire ouvre une enquête. Toutefois, le col Labbé estimait toujours avoir besoin de plus d'information. À la suite de la rencontre, il a rédigé six questions supplémentaires à poser aux membres de la patrouille.

Après la mise au courant du col Labbé, le capt Philippe a informé son supérieur au bureau du juge-avocat général (JAG), le lcol Watkin, à Ottawa, des allégations faites par le maj Armstrong. Les témoignages ne concordent pas sur la question de savoir si cette conversation a eu lieu le 14 ou le 17 mars, mais il apparaît clairement que les deux hommes ont parlé des coups de feu tirés contre des Somaliens après l'examen du rapport du capt Hope par le capt Philippe, et certains indices donnent à penser qu'ils ont discuté de la manière de traiter cet incident.

Le mardi 16 mars 1993, en Somalie

La mort violente de Shidane Arone au moment où il était sous la garde du 2e Commando est survenue ce jour-là à Belet Uen. À un certain moment entre le 16 et le 22 mars, les six questions supplémentaires du col Labbé relativement à l'incident du 4 mars sont arrivées à Belet Uen. Elles semblent avoir été conçues dans le but d'établir que les deux Somaliens présentaient une menace en puissance pour les troupes et/ou pour les installations canadiennes. Les membres du peloton de reconnaissance ont rencontré le capt Hope pendant une période d'une durée de 60 à 90 minutes afin d'y répondre. Le capt Hope a ordonné aux hommes de ne pas discuter entre eux de leurs réponses et d'aborder dans celles-ci les questions pertinentes touchant les RE. Pendant cette séance, le lcol Mathieu a adressé brièvement la parole aux hommes de troupe et leur a dit de ne pas trop s'inquiéter des questions, car ils n'avaient rien fait de mal.

Le mardi 16 mars 1993, à Ottawa

Les enquêteurs de la police militaire qui avaient été mis en attente après l'incident des coups de feu du 4 mars ont été dépêchés en Somalie le 16 mars pour y enquêter sur la mort de Shidane Arone.

Le lundi 22 mars 1993, en Somalie

Le col Labbé s'est entretenu avec le lcol Mathieu au sujet des questions supplémentaires, car il attendait les réponses des membres du peloton de reconnaissance avant de mettre la dernière main à son propre rapport au vam Murray. Il y a certaines contradictions quant au fond de la conversation, mais, de toute évidence, le col Labbé a reçu l'information dont il avait besoin, puisqu'il a été en mesure de terminer son rapport sur les coups de feu tirés contre des Somaliens.

Le mardi 23 mars 1993, à Ottawa

Le col Labbé a envoyé son rapport par te le copieur au vam Murray sans y joindre le rapport du capt Hope, ni les déclarations du maj Armstrong ni de l'adjuc Jackson. Après avoir lu le rapport, le vam Murray était d'avis qu'il abordait toutes les questions auxquelles il fallait répondre au sujet de l'incident du 4 mars; toutefois, avant de prendre une décision, il a donné instruction au col O'Brien de le transmettre au JAG pour que le document fasse l'objet d'un examen juridique. Le vam Murray a ensuite quitté Ottawa le 24 mars pour aller assister à une conférence au Cambodge, et il est rentré une semaine plus tard.

Le jeudi 25 mars 1993, à Ottawa

Le capt (M) Blair, juge avocat général par intérim, a ordonné au lcol Watkin d'effectuer un examen juridique du rapport du col Labbé sur l'incident du 4 mars. Le lcol Watkin a évoqué la nécessité d'étudier le rapport d'enquête du commandant et, en particulier, les dépositions des membres de la patrouille qui avaient tire, afin de pouvoir procéder a un examen juridique approfondi. Le capt (M) Blair a communiqué avec le cmdre Cogdon, chef de cabinet du vam Murray, afin de lui demander le rapport d'enquête du commandant ainsi que les pièces à l'appui. Le lcol Watkin a par la suite traité avec le col O'Brien a ce propos, et il semble avoir éprouve certaines difficultés a obtenir les documents demandés. Le lcol Watkin ne les a reçus que lorsque le col Labbé les lui a remis de la main à la main à son arrivée à Ottawa, le 2 avril.

Le lundi 29 mars 1993, en Somalie

Le col Labbé a reçu les réponses écrites des membres du peloton de reconnaissance aux questions supplémentaires du lcol Mathieu. Ces réponses ont confirmé les impressions qu'il s'était faites après leur entretien téléphonique du 22 mars et sont venues corroborer les conclusions de son rapport du 23 mars.

Le vendredi 2 avril 1993, à Ottawa

Le col Labbé est arrivé à Ottawa, portant avec lui le rapport d'enquête du commandant et les pièces à l'appui, y compris les déclarations du maj Armstrong et de l'adjuc Jackson; il a remis le tout au lcol Watkin, au bureau du JAG, pour qu'on puisse achever l'examen juridique de son rapport.

Le mercredi 14 avril 1993, en Somalie

Pendant qu'il était en congé à Nairobi (Kenya), le maj Armstrong a glissé une note sous la porte du lcol Tinsley, avocat du bureau du JAG, qui avait accompagné l'équipe de la police militaire envoyée pour faire enquête sur l'incident du 16 mars. À 20 h 04, heure locale, le maj Armstrong a été interrogé par l'adjum Dowd, de l'équipe d'enquête de la police militaire; au cours de cet interrogatoire, il a avancé clairement et sans équivoque la thèse du meurtre dans le cas des coups de feu tirés le 4 mars. L'adjum Dowd a alors appelé le directeur Services de police, le col MacLaren, afin de lui signaler cette allégation et de l'informer du fait qu'une enquête était maintenant ouverte sur l'incident du 4 mars.

Le mercredi 14 avril 1993, à Ottawa

Immédiatement après les événements de Nairobi, un collègue du lcol Tinsley qui avait reçu les allégations du maj Armstrong, le capt (M) Blair, " énervé ", a informé le vam Murray de ces allégations en présence du cmdre Cogdon. Le vam Murray a également reçu les résultats de l'examen juridique du rapport du col Labbé, où on exprimait de graves inquiétudes au sujet des coups de feu tirés contre des Somaliens, et particulièrement à propos de l'opinion qu'avait le lcol Watkin de l'allégation de meurtre faîte par le maj Armstrong; d'après l'auteur de l'examen juridique, il fallait que la police militaire ouvre une enquête immédiatement. Le vam Murray a alors informé le col Wells qu'il lui faudrait envoyer une équipe pour faire enquête sur l'incident du 4 mars. Le message du vam Murray a été transmis au col Wells peu après que ce dernier eut déjà été informé par le col MacLaren de l'interrogatoire du maj Armstrong mené en Somalie par l'adjum Dowd. Selon la chaîne de commandement à Ottawa, le fait que l'enquête sur l'incident du 4 mars ait commencé à Nairobi et ait été ordonnée presque simultanément à Ottawa a été une " pure coïncidence ".

Le jeudi 15 avril 1993, à Ottawa

Le col Wells a ordonné qu'une équipe de la police militaire se rende en Somalie pour enquêter sur l'incident du 4 mars; elle est partie ce jour-là et est arrivée à Nairobi le 21 avril 1993.

Le dimanche 2 mai 1993, en Somalie

Une équipe d'experts du Canada a effectué une autopsie médico-légale ainsi que des tests de balistique afin de vérifier les allégations faites par le maj Armstrong, selon lequel il s'agissait d'une mort ressemblant à une exécution. Le Dr James Ferris, médecin légiste au Vancouver General Hospital, a procédé à une autopsie des restes de M. Aruush qui, près de deux mois après la fusillade, étaient presque entièrement réduits en squelette et a conclu que la cause de la mort était, dans l'ensemble, compatible avec les dépositions des soldats. Il a admis qu'il ne pouvait tirer de conclusions en ce qui avait trait aux organes internes, en particulier pour ce qui était de la saillie de l'épiploon (tissu abdominal), jugée significative par le maj Armstrong. À ce sujet, le Dr Ferris s'est borné à affirmer ce qui suit : " Bien que cette opinion [celle du maj Armstrong] puisse être juste, il est possible que le contenu de l'abdomen soit projeté 'hors de la cavité abdominale par suite d'une blessure provoquée par une arme à feu, pendant l'agonie et même après la mort. " De manière générale, son rapport d'autopsie n'a pas mis fin de manière concluante à la controverse suscitée par le maj Armstrong.

À partir de ce moment-là, l'enquête de la police militaire a suivi son cours. On a interrogé les soldats le 8 mai 1993, utilisé des mandats de perquisition pour fouiller les locaux du lcol Mathieu et du capr Rainville le 5 août, et l'enquête s'est terminée le 13 août. L'équipe d'enquête de la police militaire a publié son rapport final le 24 août 1993 et indiqué que l'enquête policière avait été " retardée de manière inexplicable pendant cinq semaines, ce qui a causé la perte irrémédiable d'éléments de preuve matériels, l'estompement des souvenirs et une augmentation des possibilités de collusion et d'exercice d'une influence de la part du commandement. "

Le rapport d'enquête, rédigé sous la direction de l'adjum Bernier et du maj Buonamici, a tiré un certain nombre de conclusions mettant gravement en couse la responsabilité de la chaîne de commandement, aussi bien en Somalie qu'au QGDN, à Ottawa. Parmi les conclusions importantes de l'enquête, mentionnons les suivantes :

LA MORT DE SHIDANE ARONE
Persistance de la frustration relativement à la sécurité dans les camps canadiens

Alors que l'opération " Deliverance " arrivait à la mi-mars, le GTRAC tentait toujours de contenir les tentatives d'incursion d'enfants et de jeunes hommes dans le camp canadien de Belet Uen. Même après l'incident des coups de feu du 4 mars, les problèmes de sécurité suscitaient toujours de la frustration chez les Canadiens.

Bon nombre des hommes de troupe se trouvaient en Somalie depuis près de trois mois. Certains éprouvaient un sentiment de découragement à l'égard de la mission et de son apparente futilité; nombreux étaient ceux qui ressentaient les effets de la consommation d'aliments en conserve, de la maladie et du peu de chances qu'ils avaient de communiquer avec leur famille. Les incursions répétées dans les camps canadiens et les vols agaçants d'équipement et de fournitures aggravaient le ressentiment des troupes à l'encontre de la population locale.

Le 13 mars 1993, dans le cadre d'une opération qui aurait été autorisée par le maj Seward, on a fait une descente sur un barrage routier illégal dressé par des Somaliens. Selon l'enquête, effectuée seulement longtemps après les faits, le capt Sox portait des vêtements civils somaliens et conduisait un véhicule somalien; il était accompagné d'un civil somalien assis sur la banquette avant et de soldats canadiens cachés à l'arrière. Bon nombre des hommes de troupe qui ont pris part à ce raid étaient les mêmes personnes qui allaient participer aux événements du 16 mars.

Traitement des détenus

Les gardiens ligotaient les intrus et leur frisaient passer la nuit dans un bunker (conçu initialement pour servir de position de mitrailleuse et désigné sous l'appellation de " fosse ") situé près de l'entrée du camp du 2e Commando. Le bunker consistait en une charpente érigée autour d'un plancher creusé dans le sable et recouverte d'un toit en tôle ondulée. On avait placé des sacs de sable le long des côtés afin de soutenir le toit, qui se trouvait à une hauteur d'environ 30 centimètres au-dessus des parois faites de sacs de sable.

Dans la matinée, la coutume établie consistait à livrer le voleur capturé aux autorités (les chefs de clans locaux et, plus tard, la police, après le rétablissement de la force) à Belet Uen, même si on savait que l'individu serait remis en liberté presque immédiatement. Techniquement, les voleurs somaliens capturés n'étaient t'as considérés comme des prisonniers de guerre, mais on avait donné aux forces du GTRAC instruction de les traiter comme tels pendant qu'ils étaient sous la garde des Canadiens. Toutefois, on n'avait pas pris de disposition touchant l'alimentation des prisonniers; on ne disposait pas non plus d'installations satisfaisantes où on aurait pu les détenir quelque temps que ce soit après la nuit passée dans le bunker, façon de faire qui était alors devenue monnaie courante.

Mission du 2e Commando

Ce compte rendu de la torture et de la mort d'un jeune Somalien, survenue Le 16 mars 1993, a été tiré d'un certain nombre de poursuites devant des cours martiales qui ont eu lieu après le déploiement. La Commission n'a entendu aucun témoignage sur cet incident.

Le matin du 16 mars 1993, le maj Seward, commandant du 2e Commando, a tenu comme d'habitude une réunion du groupe d'ordres avec ses commandants de peloton. Le 2e Commando avait pour responsabilité générale d'assurer la sécurité dans la ville de Belet Uen et dans les environs, et de surveiller tout individu placé en détention. Le commando était cantonné dans un camp distinct, entouré de barbelés, et il comportait une entrée tenant lieu de poste de sentinelle.

Lors du jugement du maj Seward en cour martiale, le capt Sox, commandant du 4e Peloton, a témoigné que le maj Seward lui avait dit lors d'une réunion du groupe d'ordres, au sujet des personnes qui s'infiltraient, " de capturer et de maltraiter les prisonniers ". Il a affirmé que cette directive l'avait surpris et qu'il avait demandé des éclaircissements. Selon son témoignage, on lui a dit que " cela signifiait rudoyer, et il y avait quelque chose du genre de 'leur donner une leçon' ".

Le maj Seward a affirmé dans son témoignage qu'il avait dit : " Ça m'est égal que vous les maltraitiez, mais je veux qu'on capture ces intrus. Maltraitez-les s'il le faut. Je ne veux pas qu'on utilise des armes. Je ne veux pas de coups de feu. " Apparemment, cette directive avait pour but de dissuader toute personne capturée, et d'autres aussi, de faire des incursions semblables à l'avenir. Le maj Seward a admis dans son témoignage devant la cour martiale que rien de ce qu'on lui avait enseigné pendant " sa formation d'officier d'infanterie ni [aucun élément de] la doctrine canadienne f...] n'autorisait qu'on utilise le mot 'maltraiter' lorsqu'on donnait des ordres.

Peu de temps après, le capt Sox a tenu une réunion du groupe d'ordres destinée aux commandants de section relevant de lui. Il s'agissait de l'adj Murphy, commandant adjoint du 4e Peloton, ainsi que des sergents Hillier, Lloyd, Skipton et Boland. Au cours de cette réunion, cherchant apparemment à répéter ce qu'il avait compris des ordres donnés par le maj Seward, le capt Sox a dit au groupe : " on nous a confié la tâche de capturer les prisonniers et de les maltraiter "; il faisait allusion à toute personne capturée pendant une tentative d'entrée dans le périmètre du camp.

Le sgt Boland commandait la 3~ Section de fusiliers (qui comprenait le cplc Haines le cpl MacKay et le sdt Brown, à laquelle on avait confié la surveillance de la barrière de 18 h à 24 h le soir du 16 mars. Cette affectation comportait la responsabilité d'assurer la garde de toute personne mise en état d'arrestation. On devait placer les prisonniers dans un bunker à mitrailleuses inoccupé situé près de la barrière du camp. Après la réunion, le sgt Boland a discuté de l'ordre de " maltraiter " les prisonniers avec le sgt Lloyd commandant d'une autre section, et ils ont convenu de ne pas communiquer cette information à leurs sections respectives. Toutefois, plus tard. ce soir-là, après que Shidane Arone eut été capturé et pendant que la section du sgt Boland assurait sa garde, celui-ci aurait dit au cplc Matchee, membre de sa section que " le capt Sox avait ordonné que les prisonniers soient maltraités " Selon le sgt Boland, le cplc Matchee aurait alors répondu " Ah oui! "

Le sgt Lloyd a témoigné pendant le jugement en cour martiale du maj Seward que non seulement il n'avait pas transmis à ses troupes l'ordre de " maltraiter " [les prisonniers] mais qu'il les avait expressément averties qu'il jetterait en prison quiconque porterait la main sur un prisonnier. Il a affirmé avoir pris cette précaution supplémentaire parce qu'il savait que tout le camp entendrait parler de l'ordre de " maltraiter ".

Témoignant au cours du jugement en cour martiale du sgt Brocklebank, le sgt Hillier a affirmé que, lorsqu'on lue avait demandé des précisions sur l'ordre de " maltraiter " [les prisonniers], le capt Sox avait répondu que, si un prisonnier résistait " vous pouvez lui flanquer une volée. " Le sgt Hillier a déclaré qu'il a interprété cette affirmation comme voulant dire " pendant l'arrestation ", même s'il n'avait pas effectivement prononcés ces mots. Il croyait que le prochain prisonnier arrêté serait maltraité et servirait d'exemple, et il espérait que personne ne serait pris ce soir-là. Le cplc Skipton a indiqué, dans témoignage qu'il a donné lors du jugement en cour martiale du maj Seward que le sgt Hillier avait dit à ses troupes de ne maltraiter personne.

Capture de Shidane Arone

Vers 20 h 45 le 16 mars 1993, un jeune Somalien non armé, âgé de 16 ans, Shidane Abukar Arone a été capturé dans un camp abandonné des Seabees américains, situé à côté du camp du 2e Commando. M. Arone a été appréhendé par le sgt Hillier, le para MacGillvray et le capt Sox. (Le capt Sox avait brièvement remplacé le sgt Skipton au sein de la patrouille parce que ce dernier devait faire un appel téléphonique déjà convenu.) M. Arone était vêtu normalement et n'a opposé aucune résistance. À son retour, le sgt Skipton a constaté que le Somalien capturé était physiquement en bon état.

Après la capture, le capt Sox a ordonné au sdt Brown, qui avait été affecté à la surveillance de la barrière du 2e Commando de 20 h à 23 h, de trouver la personne chargée de la sécurité à la barrière de devant et de revenir à l'endroit où le prisonnier était détenu. Le sdt Brown a trouvé le cplc Matchee, qui était commandant adjoint auprès du sgt Boland (et le supérieur immédiat du sdt Brown et du sdt Brocklebank), et est revenu avec lui auprès du capt Sox. Celui-ci a alors confié le prisonnier au cplc Matchee.

À ce moment-là, M. Arone était attaché par les chevilles et les poignets, et un bâton lui bloquait les coudes derrière le dos. Pendant la période de deux heures et demie à trois heures qui a suivi, M. Arone a été violemment battu et brûlé avec des cigarettes par le cplc Matchee avec le consentement, et peut-être le concours, du sdt Brown. De temps en temps, les volées de coups faisaient perdre connaissance à M. Arone. Lorsqu'il était conscient, on l'obligeait, dit-on, à crier " Canada, Canada ".

Le sgt Boland est arrivé peu avant 21 h pour prendre la relève du cplc Matchee. À ce moment-là, le maj Seward, le capt Sox, l'adjum Milîs et l'adj Murphy étaient dans le bunker ou près de celui-ci. Ils sont partis peu de temps après l'arrivée du sgt Boland. Vers 21 h 30, le sgt Boland et le sgt Skipton ont coupé les menottes jetables placées sur les chevilles de M. Arone et ont fait desserrer les liens qui lui entouraient les poignets. En présence du sgt Boland, le sgt Skipton a fixé le bâton en faisant passer sur une de ses extrémités un câble à châssis, en projetant le câble par-dessus une poutre rattachée au toit du bunker et en l'attachant à l'autre extrémité du bâton.

Torture de Shidane Arone

En présence du sgt Boland, le cplc Matchee a attaché à nouveau une des chevilles de M. Arone. Il lui a également enlevé son vêtement et l'a attaché autour de la tête du jeune prisonnier somalien. Le cplc Matchee a ensuite versé de l'eau sur la tête de M. Arone. Le sgt Boland lui a dit d'arrêter, car le prisonnier allait suffoquer. (Le témoignage du sgt Boland a donné à entendre que le cplc Matchee avait peut-être tenté de donner à boire au prisonnier somalien en versant de l'eau sur sa joue.) Le cplc Matchee est demeuré sur les lieux un certain temps pendant le tour de garde du sgt Boland, qui a duré de 21 h à 22 h. Le cplc Matchee a alors quitté le bunker et y est revenu plus tard en compagnie du sdt Brown, qui devait prendre la relève du sgt Boland.

En présence du sgt Boland, le sdt Brown a donné un coup de poing contre la mâchoire de M. Arone (toutefois, dans son témoignage en cour martiale, le sgt Boland a seulement mentionné que le sdt Brown avait dit quelque chose au prisonnier). Au moment où son quart prenait fin, il a dit au sdt Brown et au cplc Matchee : " Je me fous de ce que vous allez faire, mais ne tuez pas ce type. " (Selon le sgt Boland, il avait dit : " Ne le tuez pas ", et il a expliqué qu'il avait dit cela " sur le ton de la plaisanterie, de manière sarcastique. ")

Le cplc Matchee est demeuré dans le bunker avec le sdt Brown après 22 h. Pendant cette période, les deux hommes ont frappé le prisonnier avec leurs mains et leurs pieds dans les côtes et dans les jambes. Le cplc Matchee a également donné un coup de pied au visage de M. Arone. Le cplc Matchee a dit au sdt Brown : " Je veux tuer cet emmerdeur, je veux tuer ce type ", et il a continué de battre le jeune Somalien jusqu'à ce qu'il saigne de la bouche. Le cplc Matchee est sorti pour se rendre à la tente du cpl McKay, où il a bu de la bière. Le sgt Boland est arrivé à la tente et il a pris une bière avec le cplc Matchee et le cpl McKay.

Le cplc Matchee a déclaré que le sdt Brown avait frappé M. Arone et que lui, Matchee, avait l'intention de se servir d'une cigarette pour brûler la plante des pieds du Somalien. Le sgt Boland aurait dit : " Ne fais pas ça, ça laisserait trop de marques. Matraque-le à coups d'annuaire téléphonique. " (Pendant le procès en cour martiale, le sgt Boland a confirmé que cette discussion avait eu lieu, mais il a dit ne pas avoir cru le cplc Matchee et avoir pensé que celui-ci cherchait simplement a le faire réagir. Il a ajouté que sa propre réponse était sarcastique et que la mention de l'annuaire téléphonique était " une simple plaisanterie ", puisqu'il n'y avait pas d'annuaire téléphonique sur les lieux.) Après cette conversation, le sgt Boland est allé se coucher sans retourner au bunker. Le cplc Matchee est retourné au bunker vers 22 h 45 heures et s'est mis, avec le consentement ou l'aide du sdt Brown, à battre M. Arone jusqu'à la mort.

Le sgt Boland a témoigné devant la cour martiale qu'il considérait le sdt Brown comme un être faible et qu'il ne se serait pas attendu à ce qu'il maltraite un prisonnier. En outre, il a soutenu qu'il n'était pas au courant des tendances agressives du cplc Matchee, qui venait d'être affecté à sa section. Cependant, selon d'autres éléments de preuve, le sgt Boland connaissait la personnalité du cplc Matchee, et il savait que sa réputation d'homme violent était bien connue au sein du 4e Peloton.

Souffrant de dysenterie, le sdt Brocklebank s'était couché tôt le soir du 16 mars sans savoir qu'on lui assignerait une fonction de garde pendant la nuit. Entre le moment où il est allé au lit et le moment où il a été réveillé par le cplc Matchee, il ne s'est pas levé, et il n'a pas eu connaissance de la capture de Shidane Arone. Cependant, vers 23 h, le cplc Matchee a réveillé le sdt Brocklebank en lui disant : " C'est ton quart. J'ai une surprise pour toi. ". Pendant que le sdt Brocklebank se rendait à son poste de sentinelle à la barrière du 2e Commando, le cplc Matchee lui a ordonné de venir au bunker. Le sdt Brown a témoigné en cour martiale que le sdt Brocklebank est arrivé au bunker vers 23 h 08 pour le relever.

Au bunker, le cplc Matchee a dit au sdt Brocklebank de lui remettre son pistolet. Le sdt Brown a témoigné en cour martiale que le sdt Brocklebank semblait intrigué par cette demande et qu'il a répondu au cplc Matchee " mais il est chargé ". En réponse à l'ordre du cplc Matchee, le sdt Brocklebank a remis son arme, que le cplc Matchee a alors pointée contre la tête du prisonnier. Selon la preuve produite en cour martiale, après avoir braqué le pistolet contre la tête de M. Arone, le cplc Matchee a ordonné au sdt Brown de le photographier. Les photographies ne laissent aucun doute quant au fait que M. Arone avait, à ce moment-là, été sauvagement battu. Puis le cplc Matchee a remis son arme au sdt Brocklebank, et le sdt Brown a quitté le bunker.

Le sdt Brocklebank est resté à l'extérieur du bunker pendant que le cplc Matchee continuait de torturer le prisonnier. Pendant qu'il urinait dans le coin nord-ouest du camp, le sdt Brown a entendu M. Arone crier. À un moment donné, le cplc Matchee est allé chercher une cigarette en laissant le sdt Brocklebank seul avec le prisonnier. Le sdt Brocklebank a présenté une déclaration écrite le 29 mars 1993 dans laquelle il a dit qu'à la fin de son quart : " J'allais réveiller la sentinelle qui devait me remplacer. Alors j'ai dit au PC [poste de commandement] de surveiller le bunker et je suis parti faire ma ronde. " À son procès en cour martiale, le sdt Brocklebank a témoigné qu'il avait voulu dire dans sa déclaration " surveiller la barrière d'entrée et non " surveiller le bunker ". Cependant, lorsque le sdt Brocklebank a quitté le bunker, il n'a pas essayé de mettre fin au supplice de M. Arone en signalant l'incident à un supérieur du cplc Matchee.

Vers 23 h 45, le sdt Brocklebank a réveillé le cpl Glass, qui était sur le point de relever la sentinelle à la barrière. Le sdt Brocklebank a également réveillé le cpl McKay pour pouvoir téléphoner chez lui. Pendant qu'il attendait pour téléphoner, le sdt Brocklebank a dit au cpl McKay que le cplc Matchee avait battu le prisonnier et qu'à son avis, ce qui se passait là n'était pas correct.

Un certain nombre de soldats canadiens sont passés à côté du bunker où M. Arone était détenu, mais personne n'a tenté quoi que ce soit pour mettre fin au supplice de ce dernier. Le cpl McDonald a vu le sdt Brown et le cplc Matchee en train de battre M. Arone avant l'arrivée du sdt Brocklebank. Il est retourné au poste de commandement où il a dit à son supérieur, le sgt Gresty, que " le prisonnier somalien était en train d'en manger toute une ". Le sgt Gresty n'a rien fait pour arrêter le cplc Matchee.

Le cplc Giasson était en sentinelle à l'intérieur du périmètre du 427e Escadron de 20 h à 24 h le 16 mars. Au cours de sa ronde, vers 23 h 15, le cplc Giasson s'est arrêté au bunker où le prisonnier était détenu et a assisté à un épisode du supplice. Il a témoigné en cour martiale qu'à ce moment-là, la lèvre de M. Arone saignait et que ce dernier paraissait mal en point. Le cplc Matchee a fait remarquer au cplc Giasson qu'en Somalie, la police exécuterait le prisonnier, et qu'" au Canada, on peut pas faire ça, mais ici ils nous laissent faire, et les sous-officiers le savent ". Il a déclaré que le cplc Matchee a alors pris un tuyau d'aluminium creux de deux à trois pieds que lui, le cplc Giasson, prenait avec lui pour faire ses rondes. Il a témoigné devant la cour martiale qu'il n'était pas intervenu parce qu'il craignait pour sa propre sécurité. Le lendemain matin, lui et son camarade, le cplc Alaire, ont signalé l'incident au commandant.

Le sdt Glass a témoigné en cour martiale que le sgt Lloyd lui avait dit auparavant qu'il y avait un prisonnier dans le bunker qu'il devait surveiller au cours de son quart à la barrière. Le sdt Glass a dit au sgt Skipton que le cplc Matchee battait le prisonnier somalien peu après son arrivée au bunker. Vers 24 h, le sdt Glass a demandé au sgt Hillier de venir voir le prisonnier. Après avoir vu M. Arone, le sgt Hillier est allé au poste de commandement et a informé le sous-officier de service, l'adj Reese, de l'état de M. Arone. Pendant que le sgt Hillier se trouvait au poste de commandement, le sgt Skipton est entré dans le bunker, a enlevé les menottes au jeune Somalien et a vérifié son pouls. Comme il ne pouvait prendre le pouls de la victime, le sgt Skipton est allé au poste de commandement pour en informer le sgt Hillier, qui est allé réveiller le capt Sox pour l'informer de l'état du prisonnier.

Décès de Shidane Arone

Pendant qu'on torturait et battait à mort M. Arone, il y avait un certain nombre de soldats canadiens au poste de commandement et au poste de sentinelle. La distance entre le poste de commandement et le bunker était de 84 pieds; entre le poste de sentinelle et le bunker, il y avait 59 pieds, et entre le bunker et la tour d'observation du commando de service (de l'autre côté du chemin où se trouvait le camp du 2e Commando), 214 pieds. Vers 22 h, le cpl MacDonald, le sgt Gresty, Mohammed (l'interprète), le maj Seward, l'adjum Milîs et le capt Sox se trouvaient au poste de commandement. Le cpl MacDonald a déclaré avoir entendu un cri étouffé en provenance du bunker. Le cpl MacDonald a témoigné au procès du sgt Gresty en cour martiale : " Je me souviens qu'on a tous regardé en direction du bunker, et ensuite on est tous retournés à nos affaires. " La preuve a aussi révélé que les soldats dans la tour d'observation du commando de service (à une distance de 214 pieds) entendaient les hurlements de la victime.

Peu après minuit, M. Arone était décédé. La plupart des coups avaient été assenés par le cplc Matchee. Le sdt Brown était présent pendant une grande partie mais non la totalité du supplice. Le sdt Brown a admis qu'au début du supplice du prisonnier, il lui avait donné un coup de poing à la mâchoire et deux coups de pied à la jambe. Les autres soldats qui ont pénétré dans le bunker ont dit que le sdt Brown paraissait calme ou ennuyé, qu'il " avait l'air de quelqu'un qui voudrait être ailleurs ", ou qu'il était " troublé " ou " choqué ". Le cplc Matchee, par contre, selon les personnes qui ont témoigné en cour martiale, semblait " gonflé à bloc ", parlait beaucoup et montrait du contentement. Selon les témoignages en cour martiale, le sdt Brown n'aimait pas le cplc Matchee et en avait peur. Le cplc Matchee a été décrit comme un homme violent, au tempérament impulsif, qui avait apparemment bu cette nuit-là.

La cause exacte du décès de M. Arone n'a jamais été déterminée parce qu'aucune autopsie n'a été effectuée. D'après les preuves médicales recueillies grâce aux photographies et à la description des coups, le décès était probablement attribuable à un Ýdème cérébral résultant des effets cumulés des coups assenés à la tête. Les lacérations observées sur la figure de la victime ont probablement été causées par des coups de poing, et ces coups ont pu avoir pour effet de causer une commotion, qui a contribué au décès de M. Arone. Son décès a cependant été précédé de douleurs et de souffrances aiguës et prolongées.

LA TENTATIVE DE SUICIDE DU CPLC MATCHEE
Arrestation et détention

Le maj Anthony Seward, commandant du 2e Commando, a ordonné à l'adjum Mills d'arrêter le cplc Clayton Matchee le 18 mars 1993 parce qu'on le soupçonnait du meurtre d'un prisonnier somalien. Le cplc Matchee a été emmené dans un bunker de détention et remis entre les mains de gardiens du 1er Commando. Le bunker de détention, qui se trouvait dans le complexe du quartier général, avait une hauteur d'environ cinq pieds six pouces et des " fenêtres " plein air tout autour de l'intérieur qui faisait six pieds sur dix. Il n'y avait pas de porte.

L'adjum Mills a commandé un lit de camp et de l'eau pour le cplc Matchee, et un gardien, le cplc Godin, a fouillé le fourbi de son prisonnier et inventorié les effets personnels qui s'y trouvaient. Il a également fouillé le cplc Matchee, mais ne lui a rien enlevé (un couteau lui avait été enlevé avant sa fouille). La relève de la sentinelle a eu lieu au moment du changement des quarts. Peu avant le déjeuner le 19 mars, le sgt Martin a rendu visite au prisonnier pendant environ deux minutes pour s'assurer qu'il savait qu'il avait droit à un avocat et lui donner un numéro à composer pour obtenir les services d'un avocat.

Le sgt Guay et le cpl Blais ont relevé le cplc Godin à midi le 19 mars. Le sgt Guay, un ami du cplc Matchee, a pris quelques photos avec l'appareil-photo que le cplc Matchee avait encore en sa possession. Après son quart, le sgt Guay a également emporté une lettre, que le cplc Matchee avait écrite à l'intention de sa femme, à remettre au cpl Matt Mackay pour que celui-ci la poste. On a signalé que le cplc Matchee mentionnait dans sa lettre qu'il pourrait voir sa fille bientôt car il rentrerait au Canada par avion pour y subir son procès. Un autre changement de quart s'est produit, mais les deux nouveaux gardiens n'ont pas vérifié l'état du prisonnier.

Traitement d'urgence prodigué au prisonnier

Une heure plus tard, un des gardiens, le cpl Petit, est entré dans le bunker de détention pour procéder à la vérification horaire. Il a vu le cplc Matchee suspendu à une des poutres du toit par un lacet de bottine, les bras pendants et les pieds touchant à peine le sol. Il se trouvait à environ un mètre du lit de camp, le seul meuble du bunker. Le cpl Petit a immédiatement appelé à l'aide et a coupé le lacet pour descendre le prisonnier au sol. Les premiers soins, y compris la réanimation cardio-respiratoire, lui auraient été prodigués immédiatement.

Selon le journal du quartier général, le maj Armstrong et le cpl Adkins sont arrivés en ambulance dans les quelques minutes qui ont suivi. Le maj Armstrong et un infirmier américain qui se trouvait dans les environs ont commencé la réanimation. (Un photographe du MDN en visite sur las base a photographié les manÝuvres de réanimation.) Le cplc Matchee a été transporté à l'installation médicale du complexe du commando de service de 10 à 12 minutes après qu'on l'eut trouvé. Le personnel de la salle d'urgence l'a réanimé à nouveau et l'a placé aux soins intensifs. Le lendemain, le cplc Matchee était évacué à bord d'un avion Hercules vers le 86e hôpital d'évacuation des États-Unis à Mogadiscio.

Communications au QGDN

On a envoyé un rapport d'incident d'importance (RII) de Belet Uen au quartier général de la FICS à Mogadiscio pour signaler que le cpic Matchee avait apparemment tenté de se pendre. Selon le rapport, les médias étaient déjà au courant de l'incident, le col Labbé avait déjà fait une déclaration à la presse et les proches parents n'avaient pas encore été avisés. La FICS a communiqué son propre RII à Ottawa pour signaler la tentative apparente de suicide et a également envoyé un message exclusif au SCEMD, au QGDN, demandant l'intervention de la police militaire et un soutien juridique.

Le 19 mars 1993, le SCEMD, le vam Murray, a fait parvenir une note d'information au cabinet de la ministre (ainsi qu'au sous-ministre, au CEMD et à d'autres officiers et cadres supérieurs) sur l'incident. Il y indiquait : a) qu'une enquête de la police militaire avait été ordonnée; b) que le cplc Matchee avait été mis aux arrêts forcés; c) que le cplc Matchee avait tenté de se suicider; d) qu'on ne savait pas quel rôle il avait pu jouer dans l'incident ayant entraîné le décès du Somalien; e) que des représentants des médias étaient présents près de la scène de la tentative de suicide et qu'un compte rendu devrait donc paraître dans les médias. Avant la fin de cette journée, des enquêteurs militaires avaient reçu l'ordre de se rendre en Somalie, et le SCEMD, le vam Murray, avait informé l'officier d'état-major de la ministre, Richard Clair (en présence de Robert Fowler, sous-ministre), de la tentative de suicide apparente et de la décision d'ordonner une enquête de la police militaire, sous la direction de l'adjum Paul Dowd, faisant suite au décès suspect d'un Somalien détenu par les FC.

Juste avant l'arrivée des enquêteurs de la police militaire du Canada, le maj Seward avait écrit dans son journal qu'il prévoyait " une semaine difficile marquée d'interrogatoires suivis presque inévitablement de la cour martiale ". Le 22 mars 1993, il a écrit à sa femme qu'il avait ordonné au capt Sox de prendre l'initiative d'appréhender les Somaliens qui ne cessaient de pénétrer dans le camp canadien, mais qu'il avait expliqué son intention clairement et qu'il n'avait pas voulu qu'on tue quelqu'un comme on l'avait fait le 4 mars.

Le 23 mars, le maj Seward écrivait dans son journal :

Les enquêtes à venir me font craindre pour moi. J'ai toutefois l'intention de déclarer d'emblée que j'ai ordonné de maltraiter les instrus somaliens qui seraient appréhendés. On déterminera au procès la mesure dans laquelle cet ordre a amené le cplc Matchee et le sdt Brown à battre à mort un instrus somalien. Il se peut qu'on ne m'impute aucune responsabilité criminelle, mais ma carrière militaire est certainement terminée. Je m'attends à être relevé de mes fonctions, probablement avant un redéploiement apparemment imminent. [Traduction libre]

Le 24 mars, le cplc Matchee a été évacué vers un hôpital militaire américain en Allemagne. Les médecins qui l'ont examiné en Allemagne le 25 mars ont déterminé qu'il y avait une forte probabilité, de l'ordre de 70 p. 100, qu'il reste diminué. Le cplc Matchee a été renvoyé par avion à Ottawa le 26 mars 1993.

Enquêtes de la police militaire

Les documents indiquent que deux rapports d'enquête contenaient des renseignements contradictoires au sujet de l'apparente tentative de suicide du cplc Matchee. Dans une note de service du Commandement de la Force terrestre (CFT) du juin 1994 au sujet de la communication de renseignements aux termes de la Loi sur l'accès à l'information, deux versions du rapport d'enquête sont mentionnées. La note de service recommande d'envisager la communication de la deuxième version seulement, et ce, pour deux raisons : premièrement le premier rapport avait été préparé peu après l'incident et était incomplet, et par conséquent, il " risquait de faire mal paraître les Forces canadiennes ", et deuxièmement, le premier rapport contenait des renseignements sur le lacet de bottine qu'avait utilisé le cplc Matchee pour se pendre.

La note de service du CFT indiquait également que le commandant avait expliqué que pour des raisons opérationnelles, on avait décidé de laisser au prisonnier ses bottines et ses lacets, mais la note indiquait également que cela pouvait laisser supposer à tort que le cplc Matchee s'était pendu avec ses propres lacets ce qui n'était pas le cas. La note faisait état d'un certain nombre de déclarations qui indiquaient que personne ne pouvait expliquer d'où provenaient les lacets noirs qu'avait utilisés le cplc Matchee pour se pendre et que celui-ci avait été retrouvé avec des bottines lacées aux pieds.

Le 23 mars, des enquêteurs de la police militaire sont arrivés à Nairobi avec pour destination Belet Uen, et le 1er avril, quatre autres personnes ont été arrêtées le sdt Brocklebank, le sdt Brown, le sgt Boland et le sgt Gresty.

LES INCIDENTS DANS LE THÉÂTRE DES OPÉRATIONS
Enquête sur les incidents

Il y a eu 50 incidents ayant fait l'objet de documents, dont des mauvais traitements faits aux détenus, des Somaliens tués, le vol de biens publics et des blessures auto-infligées avec des armes à feu, qui se sont produits entre le début du déploiement et le 16 mars 1993, jour où Shidane Arone a été tué. Des enquêtes sommaires ont été ordonnées rapidement dans huit cas, mais aucun incident n'a fait l'objet d'une enquête de la police militaires avant le décès de M. Arone, même si plusieurs incidents exposaient les intéressés à des graves procédures criminelles ou disciplinaires, ou faisaient peut-être intervenir la responsabilité de l'État.

Treize de ces cas ont fait l'objet d'une enquête par la suite, mais les enquêtes concernant huit de ces incidents n'ont commencé que plus d'un an plus tard. Pour 23 incidents, on a porté des accusations qui ont donné lieu à des condamnations et des peines. Toutefois, il n'existe pas de dossier d'enquête pour aucun de ces 23 cas. (Après l'arrivée de l'unité de la police militaire à Mogadiscio en juin 1993, au moment du redéploiement des FC, la police militaire a enquêté sur presque tous les incidents.)

Décès d'un membre des Forces canadiennes causé par la décharge accidentelle d'une arme

L'un des derniers incidents graves qui se sont produits pendant le séjour du GTRAC en Somalie a eu lieu le 3 mai 1993. Selon un rapport d'incident d'importance, un membre du 3e Commando, le cplc Smith, a déchargé accidentellement son fusil C7, ce qui a causé la mort d'un autre soldat du 3e Commando, le cpl Abel. On a d'abord déclaré que la décharge accidentelle s'était produite pendant que le soldat nettoyait son fusil. Par la suite, on a informé le maj Buonamici que le cplc Smith effectuait un tir à vide avec son arme sans le chargeur lorsque le coup est parti.

Une enquête sommaire a montré que le cplc Smith avait placé le chargeur dans son arme en tenant incorrectement l'arme chargée. L'enquête sommaire a permis de déterminer qu'il ne pouvait être mis en accusation avant la fin de l'enquête de la police militaire, qui a fini par conclure qu'il s'agissait d'un décès accidentel. Néanmoins il a par la suite été accusé de négligence dans l'exécution de ses fonctions et de négligence criminelle causant la mort, et le procès en cour martiale a été fixé au 15 décembre 1993.

Mauvais traitements infligés aux prisonniers

On a également signalé le 3 mai 1993 que les Royal Canadian Dragoons avaient maltraité un certain nombre de prisonniers à Matabaan. À la suite d'une enquête, il a été prouvé que, sous les ordres du commandant par intérim (le maj Kampman, commandant des RCD, était absent), une unité a arrêté trois enfants âgés de 9 à 14 ans et les a détenus pendant 48 heures dans un bunker de sacs de sable. Elle a également autorisé un interprète somalien à suspendre au bunker une pancarte où figurait le mot " voleur ". Lorsqu'il a été mis au courant de l'incident, le maj Kampman a adressé une mise en garde aux officiers responsables. On a réexaminé cet incident en septembre 1994 pour déterminer si l'ordre qu'avait donné le col Labbé en janvier 1993 au lcol Mathieu d'empêcher l'humiliation publique des prisonniers somaliens avait été communiqué au RCD. Dans sa déclaration à la police militaire, le maj Kampman ne se souvenait pas d'avoir reçu une telle directive du lcol Mathieu.

Incidents attribuables à l'alcool

La consommation d'alcool a joué un rôle dans un certain nombre d'incidents. Un incident s'est produit sur le NCSM Preserver, au cours duquel un membre du GTRAC en état d'ébriété a essayé de prendre le contrôle du navire pendant le dîner de Noël. Dans un autre incident, une caporale en état d'ébriété s'est comportée de manière inacceptable le 12 avril 1993 à Mombasa. Et, dans la nuit du 25 mai 1993, deux soldats non armés des FC, en civil, ont été appréhendés pendant qu'ils tentaient de pénétrer dans le périmètre du 1er Commando à Mogadiscio en franchissant un barbelé concertina. Les deux hommes dégageaient une forte odeur d'alcool et semblaient ivres. Ils ont admis qu'ils s'étaient rendus dans une zone interdite, un bordel de la zone italienne, pour retrouver d'autres membres de leur peloton. Ces deux soldats ont écopé d'une amende de 500 $.

Vols commis par des membres des Forces canadiennes

Au début de janvier 1993, 2 000 chapeaux Tilley sont arrives de la BFC Petawawa en Somalie. Au total, 148 chapeaux Tilley, d'une valeur d'environ 5 180 $, ont été déclarés disparus. Selon le rapport de l'enquête, " à cause du temps écoulé et des piètres formalités comptables et contrôles initiaux ", il était impossible d'établir comment les vols s'étaient produits, et l'enquête a été suspendue.

Le 13 février 1993, un soldat des FC a saisi un revolver de calibre 38 sur la personne d'un Somalien à l'emploi d'un convoi alimentaire de la Croix-Rouge internationale. Lorsque le Somalien a demandé qu'on lui rende son revolver, l'officier responsable du soldat l'a informé que l'arme avait déjà été rendue. Un appelant anonyme a révélé que le soldat avait envoyé le revolver par la poste à sa femme, et le soldat l'a avoué lui-même par la suite. Pendant l'enquête, le soldat a dit à la police militaire du régiment que, lorsqu'il avait tenté de rendre l'arme à la Croix-Rouge, celle-ci n'en avait pas voulu. l'enquête a été rouverte lorsque le peloton de la police militaire est arrivé en mai; on a alors constaté que la saisie de l'arme avait été légale. Cependant, on a conclu que l'arme n'avait pas été remise à la chaîne de commandement conformément à la politique du GTRAC. Le revolver n'a jamais été récupéré, et le soldat canadien a été rapatrié à Petawawa.

Dans la nuit du 15 février 1993, des membres des FC seraient entrés dans la résidence d'un Somalien et lui auraient volé un sabre de cérémonie. Une plainte a par la suite été transmise au 2e Commando, parce que le propriétaire avait reconnu un des membres du groupe comme étant l'interprète du commando. Dans le cadre de l'enquête sur cette plainte, le capt Reinelt a déclaré que, selon les registres de patrouille, les soldats du 2e Commando ne se trouvaient pas dans les environs lorsque le vol avait été commis. Cependant, la police militaire du régiment a poursuivi l'enquête et appris que des soldats du 2e Commando et du Régiment du génie s'étaient bel et bien trouvés dans la résidence de la victime le jour du vol pour en retirer des explosifs et qu'un des soldats avait voulu acheter le sabre.

La police militaire du régiment a interrogé certains membres du personnel en cause, mais elle n'a pas pu corroborer l'allégation suivant laquelle, après le refus du propriétaire de vendre son sabre, certains soldats étaient retournés sur les lieux et l'avaient confisqué à la pointe du fusil. Lorsque le peloton de la police militaire est arrivé en Somalie en mai, il a rouvert l'enquête et constaté que l'interprète travaillait le jour du vol et que les registres du 2~ Commando confirmaient les allégations de la victime selon lesquelles les soldats s'étaient trouvés dans sa résidence ce jour-là. Le principal suspect était le cplc Matchee, mais on n'a pas pu l'interroger après sa tentative de suicide, et le dossier a été fermé. Des dommages-intérêts de 200 $ ont été versés au plaignant somalien.

En février 1993, le col Labbé a participé à une opération de ratissage de maisons au cours de laquelle un véhicule somalien a été fouillé. Environ 5 000 shillings somaliens (d'une valeur d'un dollar canadien) qui se trouvaient dans le véhicule ont été saisis d'une manière abusive. Le col Labbé a donné de ces shillings au personnel du NCSM Preserver qui voyageait avec lui à ce moment-là, et il en a également donné une partie au personnel du quartier général de la FICS à Mogadiscio. La police militaire a enquêté sur cet incident, et le col Labbé a reconnu qu'il avait pris l'argent à titre de souvenir.

Au début de juin 1993, le commandant a signalé à la police militaire une pénurie de fonds à la cantine du 1er Commando. La police militaire a conclu qu'il serait impossible de prouver la responsabilité de quiconque et laissé entendre que le régime de confiance en vigueur à la cantine débouchait sur le chapardage. Le montant du déficit d'exploitation susceptible d'être attribué au vol s'établissait à environ 1 400 $.

Ordres donnés par des officiers

Un certain nombre de membres du GTRAC ont déclaré, au cours de leur témoignage, qu'ils avaient entendu des rumeurs selon lesquelles le col Labbé aurait promis une caisse de champagne au premier soldat qui abattrait un Somalien, mais ces rumeurs n'ont pas fait l'objet d'une enquête. Dans un autre incident signalé, le 26 février 1993, lors d'une réunion du groupe d'ordres, le lcol Mathieu aurait dit en réponse aux préoccupations suscitées par les voleurs " Tuez-moi ces salauds et je vous couvrirai[...] " Cette remarque n'est pas ressortie avant le retour du GTRAC au Canada. Elle a ensuite été considérée comme un élément de l'incident du 4 mars.

Enquêtes de la police militaire

Même si plusieurs personnes ayant participé aux incidents des 4 et 16 mars 1993 ont été identifiées et accusées, une analyse des rapports de la police militaire indique que les enquêtes ne se sont pas faites sans problème. La police militaire a dû surmonter plusieurs obstacles, notamment le manque de collaboration des soldats et des officiers, la difficulté d'interroger leurs supérieurs (la police militaire fait partie de la chaîne de commandement et peut donc se trouver à enquêter sur ses supérieurs immédiats), les limites imposées par les commandants aux enquêtes (dont ils pouvaient également faire l'objet, au moins en partie) et la limitation de leurs enquêtes en raison des enquêtes disciplinaires précédentes du commandant. Même lorsque les enquêteurs déterminaient qu'il y avait eu inconduite, il arrivait parfois que les dirigeants militaires ne donnent pas le suivi voulu.

Pendant le déploiement en Somalie, il semble que les officiers supérieurs aient hésité à faire intervenir la police militaire. Dans deux cas en particulier, il y avait clairement une intention criminelle possible le vol du revolver et le décès de Shidane Arone - et dans les deux cas, on n'a fait appel à la police militaire qu'après que des aveux eurent été faits. Dans le cas du décès de Shidane Arone, le commandant du 2e Commando, le maj Seward, savait peu après minuit le 17 mars que les blessures du Somalien étaient suspectes, mais on n'a pas demandé à la police militaire d'enquêter avant le 19 mars, soit après que le sdt Brown eut déclaré sa participation aux événements liés au décès.

Comme elle supposait qu'il y aurait enquête sur la fusillade du 4 mars, la police militaire s'était préparée à se déployer immédiatement. Cependant, son départ a été retardé de cinq semaines parce que le SCEMD, le vam Murray, et le col Labbé avaient discuté de l'incident et qu'ils avaient convenu que la police militaire ne devrait pas intervenir avant que ne soient connus les résultats de l'enquête du commandant faite dans le théâtre des opérations et ordonnée par le col Labbé.

Même si le col Labbé avait d'abord ordonné que l'enquête du commandant sur l'incident du 4 mars soit terminée dans les 24 heures, le QGDN n'a pas reçu le premier rapport de l'incident avant le 23 mars 1993. On a demandé à la police militaire d'enquêter sur l'incident du 4 mars seulement après que la police militaire, qui enquêtait sur le décès de Shidane Arone, eut obtenu des renseignements selon lesquels le bien-fondé des coups de feu du 4 mars était discutable, et après que le JAG, insatisfait des résultats du rapport reçu du col Labbé, eut exigé qu'on mène une plus ample enquête.

LE REDÉPLOIEMENT ET LE RETOUR DU GTRAC AU CANADA
Transition vers 1'ONUSOM Il

Lorsque les Nations Unies ont décidé de reporter la mission originale de maintien de la paix, l'ONUSOM, pour donner le temps à la mission d'imposition de la paix dirigée par les États-Unis de stabiliser le pays, on s'attendait à ce qu'après la reprise de la livraison des approvisionnements et l'endiguement de la violence entre les factions, une autre étape de l'intervention multinationale commence sous le nom d'ONUSOM 11. Ce plan, adopté par les Nations Unies le 25 mars 1993, comportait le renforcement du quartier général de l'ONUSOM Il par l'adjonction d'effectifs et de composantes de la FIU qui demeureraient en Somalie après le retrait du gros des troupes américaines et des autres forces de la FIU.

L'opération prévue de l'ONUSOM Il consistait en deux activités interdépendantes. La première étape était le maintien d'un milieu sûr dans le cadre duquel la deuxième étape, la " réconciliation nationale ", aurait lieu. La coalition de la FIU dirigée par les États-Unis avait créé ce milieu sûr. La responsabilité du maintien de cette sécurité était assumée par les forces des Nations Unies sous la direction de l'ONUSOM Il. La réconciliation nationale avait commencé par la réunion des diverses factions à Adis Abeba, en Éthiopie, au début de janvier 1993. Des ententes avaient été conclues au sujet d'un processus de mise en Ýuvre d'un cessez-le-feu et de désarmement et en vue de la formation d'un comité spécial chargé de superviser le processus. Une deuxième réunion s'est tenue à la mi-mars 1993 pour continuer la planification de la transition.

Redéploiement des Forces canadiennes

La première étape du redéploiement des Forces canadiennes a commencé au début de la phase du théâtre des opérations avec le départ du NCSM Preserver de Somalie le 7 mars 1993. Le plan original du Canada prévoyait un " retrait progressif " de ses troupes de Somalie à partir de la mi-mai 1993, le rapatriement du gros des troupes au cours de la dernière semaine de juin et la fin du retrait avant la fin de juillet.

Toutefois, conformément aux pourparlers intervenus par la suite entre les officiers supérieurs canadiens et le personnel militaire de l'ONUSOM, la transition s'est effectuée à un rythme plus rapide que prévu, et tout indiquait que l'ONUSOM pourrait relever la FIU le ou avant le 15 mai 1993.

En raison du degré élevé de stabilité dans le secteur de Belet Uen, il était également évident que le transfert de la responsabilité opérationnelle de la zone canadienne de responsabilité pourrait avoir lieu avant le 1er juin 1993.

La planification du redéploiement et l'administration du retrait de la FICS en Somalie constituaient une tâche considérable et complexe. Le retour de l'équipement et du matériel au Canada nécessitait le chargement d'environ 300 conteneurs de transport maritime, et les véhicules devaient être nettoyés pour répondre aux normes d'inspection d'Agriculture Canada, tâche à laquelle il fallait consacrer une journée par véhicule. La plus grande partie de ce matériel devait être transportée par voie terrestre de Belet Uen à Mogadiscio, et il fallait mettre en Ýuvre des formalités comptables.

Sécurité dans le théâtre des opérations pendant le redéploiement

Le personnel des FC devait rentrer au Canada sous le contrôle du QGDN au cours de vols hebdomadaires effectués à partir de la mi-mai, la plupart devant avoir lieu vers le 11juin, environ 10 jours après le transfert du secteur de Belet Uen aux forces des Nations Unies. Le 1er mai 1993, la FIU a transféré les opérations en Somalie aux forces de l'ONUSOM Il, et la sécurité à l'aéroport et au port de Mogadiscio ne relevait plus de la responsabilité des troupes américaines.

Selon les rapports de renseignement, une recrudescence de la violence était possible, et il fallait faire preuve d'une vigilance et d'une attention supplémentaires. Comme les troupes des FC ont quitté Belet Uen par étapes pour se tendre à Mogadiscio en prévision du départ de la Somalie, les mesures de sécurité ont été renforcées. En plus de leurs préparatifs habituels en vue du redéploiement, les troupes canadiennes se sont également vu confier la responsabilité de la sécurité dans les zones désignées pendant le redéploiement. On a demandé à des membres du 1er Commando d'aider l'élément de soutien national à assurer la sécurité de la zone du vieux port de Mogadiscio.

En dépit de certains incidents mineurs, les activités de redéploiement se sont poursuivies, et les opérations canadiennes en Somalie se sont terminées graduellement. À l'exception d'un petit nombre de membres des FC affectés à l'ONUSOM Il, toutes les troupes canadiennes avaient quitté la Somalie le 26 juin 1993. Le déplacement du personnel des FC a été mené à bonne fin au moyen d'avions civils et militaires et de navires civils. On a dû faire appel à un avion de l'USAF pour transporter les machines et l'équipement lourds en Amérique du Nord.

Retour du personnel des Forces canadiennes au Canada

À cause de la couverture médiatique faisant suite au meurtre de Shidane Arone, on s'attendait à ce que le retour de la FICS au Canada fasse l'objet d'une attention soutenue. On a donc arrêté une stratégie de relations publiques pour contrer les reportages négatifs des médias en mettant l'accent sur les réalisations du personnel des FC en Somalie. En raison de l'échelonnement des vols de retour du personnel de la FICS, on a déterminé qu'une grande cérémonie d'accueil serait impossible à organiser.

Le personnel rentrant au Canada a reçu des conseils et des instructions dans un plan de communication sur le redéploiement établi par le col Labbé :

[...] la grande majorité des Canadiens qui réfléchissent, le ministère de la Défense nationale et vos familles sont fiers de vos réalisations[...] Vous devez vous souvenir que des reportages négatifs et irresponsables, effectués en grande partie par des journalistes mal informés qui n'ont jamais mis les pieds en Somalie, ont été diffusés pour des raisons indépendantes de notre volonté et n'intéresseront pas longtemps le public[...]. La communauté internationale reconnaît vos réalisations [et] lorsque la poussière sera retombée, même les quelques personnes qui ont été [trompées] par la presse à sensation apprécieront et reconnaîtront la mission primordiale que vous avez accomplie en Somalie. [Traduction libre]

Le redéploiement du personnel du GTRAC à la BFC Petawawa s'est terminé le l7juin 1993. Les travaux de la commission d'enquête de Faye, qui a été créée le 28 avril 1993 pendant que les FC étaient encore en Somalie, ont été suspendus quand le vam Anderson a décidé de les diviser en deux phases. Le rapport de la phase I de la commission de Faye a été rendu public en juillet 1993. Une série de procès en cour martiale ont eu lieu par la suite concernant des incidents qui se sont produits en Somalie.


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