Les coups de feu qui ont été tirés dans la soirée du 4 mars 1993 ont fait un mort, M. Ahmed Afraraho Aruush, et un blessé, M. Abdi Hunde Bei Sabre, deux civils somaliens. Pour plusieurs raisons, ce grave incident a été un tournant décisif dans le déploiement des Forces canadiennes en Somalie. Il a été, entre autres choses, la conséquence déplorable d'une interprétation douteuse des règles d'engagement données par le commandant le 28 janvier 1993, interprétation autorisant les soldats canadiens à tirer, dans certaines circonstances, sur des voleurs ou des intrus en fuite.
La planification et l'exécution de la mission, ce soir-là, par le peloton de reconnaissance ont inspiré de sérieuses préoccupations à certains des autres membres du Groupement tactique du Régiment aéroporté du Canada en Somalie (GTRAC). Un bon nombre de personnes soupçonnaient que les deux Somaliens avaient été trompés, piégés et atteints par balle, en violation des règles d'engagement. Immédiatement après les coups de feu, le maj Armstrong, le médecin militaire qui a examiné le corps de M. Aruush, a conclu que celui-ci avait été « liquidé » et il a alerté le commandant. Dans les jours suivants, le maj Jewer, commandant du peloton de soins médicaux, et le capt Potvin, aumônier militaire, ont rencontré le commandant pour exprimer des préoccupations semblables.
À Ottawa, les autorités du ministère de la Défense nationale ont immédiatement exprimé leurs inquiétudes relativement au fait que les Somaliens s'étaient fait tirer dans le dos tandis qu'ils s'enfuyaient, et qu'une force excessive puisse avoir été utilisée.
Malgré toutes ces préoccupations, l'incident a fait l'objet d'une enquête sommaire superficielle de la part du commandant, qui a désigné un capitaine de sa chaîne de commandement pour faire rapport. En d'autres termes, le commandant a fait enquête sur le fonctionnement de sa propre unité agissant conformément à ses instructions et suivant son interprétation des règles d'engagement. En bref, le commandant a enquêté sur ses propres actions et ses propres décisions opérationnelles.
Le rapport du commandant concluait que les coups de feu avaient été tirés dans les limites des règles d'engagement, exonérait le peloton de reconnaissance de toute responsabilité criminelle et louait son travail. Il est possible que d'autres membres du GTRAC aient trouvé dans ces conclusions des raisons de croire que tous les incidents de ce genre feraient l'objet d'une enquête menée dans le même esprit et seraient résolus au niveau de l'unité. En janvier et en février, il y avait eu plusieurs cas semblables de coups de feu la nuit, alors que des Somaliens prenaient la fuite. Il y avait également eu des cas de mauvais traitement de prisonniers, qui avaient été pris en photo et exhibés comme des trophées de chasse. Tous ces dérapages, jusqu'aux coups de feu du 4 mars et y compris ce dernier incident, sont restés impunis et, en ce sens, ils ont peut-être ouvert la voie à la torture brutale et à l'assassinat d'un adolescent somalien détenu au camp canadien, le 16 mars.
Pour notre évaluation
de l'incident, nous présentons d'abord le contexte dans
lequel celui-ci s'est produit et nous relatons les faits et les
circonstances des tirs survenus dans la soirée du 4 mars
1993. Nous
examinons ensuite les faits contestés et rendons une décision
les concernant. Enfin, nous présentons nos
constatations et nos conclusions sur l'incident et les allégations
subséquentes de camouflage.
En mars 1993, le vol était devenu un motif d'irritation constante pour les troupes canadiennes de Belet Uen. La nuit du 3 mars en particulier avait vu beaucoup d'activité autour du complexe du génie, où du matériel pouvant intéresser la population locale était entreposé. Une pompe de 200 livres servant au ravitaillement en carburant des hélicoptères avait disparu et était présumée volée. Le commandant de l'Escadron du génie, le capt Mansfield, est allé voir le commandant le lendemain matin et, comme il manquait de main-d'oeuvre, lui a demandé de l'aide pour assurer la sécurité de son complexe.
Au groupe d'ordres du matin du 4 mars, le commandant, le lcol Mathieu, a confié au capt Rainville et au peloton de reconnaissance la tâche de renforcer la sécurité au complexe du génie. Aucune instruction ou directive, ou paramètre de mission particuliers n'ont été donnés au capt Rainville, même si le commandant savait que celui-ci avait fait preuve d'un sérieux manque de jugement dans la conduite d'opérations non supervisées au Canada l'année précédente1. Trois incidents étaient particulièrement préoccupants.
Le 7 février 1992, le capt Rainville a simulé une attaque terroriste de nuit contre la Citadelle de Québec afin d'en éprouver la sécurité. Sa patrouille et lui-même, déguisés en terroristes, portant des masques et équipés d'armes civiles, se sont lancés à l'assaut de la Citadelle et ont capturé les deux sentinelles chargées du dépôt des armes et des munitions. Le capt Rainville les a sérieusement malmenées pour tenter de les forcer à ouvrir le dépôt d'armes. L'une des sentinelles a réussi à s'échapper et à alerter la Sûreté du Québec. L'escouade antiterroriste de la Sûreté est arrivée sur les lieux à peine quelques minutes après le départ du capt Rainville et de son équipe2. Seule la chance a permis d'éviter un bain de sang. Après l'incident, le bgén Dallaire, général commandant le Royal 22e Régiment, a envoyé une lettre au bgén Beno lui demandant d'inscrire dans le dossier du capt Rainville le sérieux manque de jugement manifesté à cette occasion3.
Le 15 mai 1992, au cours d'un exercice d'entraînement à la BFC Gagetown comportant la prise de prisonniers, le capt Rainville a frappé plusieurs officiers et soldats « capturés », en particulier le capt Sandra Perron, sous prétexte de simuler le traitement infligé aux prisonniers de guerre4. Le capt Rainville a également malmené l'un de ses propres hommes pour « le faire parler ». Le capt Rainville n'a eu qu'un avertissement verbal qui devait rester inscrit dans son dossier pour six mois5.
Peu de temps avant le déploiement en Somalie, une photo du capt Rainville avait été publiée dans un journal de Montréal; on le voyait bardé de couteaux à l'instar de Rambo et déclarant qu'il était formé pour effectuer des enlèvements et des assassinats et qu'il pourrait tuer un homme en trois secondes6. Le capt Rainville soutient toujours qu'il n'est pas responsable de la publication de la photo7.
Bien que le capt Rainville n'ait reçu aucune instruction particulière avant la mission du 4 mars, le lcol Mathieu avait dit à ses hommes, lors d'un groupe d'ordres en janvier, qu'ils pouvaient tirer sur des voleurs dans certaines circonstances, ce qui avait causé une énorme confusion. Certains ont vu dans les instructions du commandant une autorisation de tirer sur des Somaliens dans l'intention de tuer si ceux-ci touchaient les barbelés entourant les installations canadiennes. D'autres ont compris que les Somaliens devaient pénétrer dans le périmètre du camp avant qu'il soit permis d'utiliser la force mortelle. D'autres encore ont pensé qu'ils avaient pour instructions de tirer sur des voleurs seulement si ceux-ci volaient de « l'équipement canadien », mais sans qu'il y ait consensus quant à l'interprétation de ce terme. Pour certains, cela voulait dire toute pièce d'équipement canadien, y compris des bidons d'eau ou de carburant. Pour d'autres, il devait s'agir d'équipement militaire, ce qui comprenait également les bidons de carburant. La question de savoir s'il fallait que les intrus soient armés pour qu'il soit permis d'utiliser la force mortelle, ainsi que la question du tir en direction de personnes en fuite ont également engendré de la confusion. Bien que certains militaires aient décidé qu'ils ne tireraient pas sur un voleur en fuite, ils ont tous compris qu'ils pourraient utiliser la force mortelle contre quiconque, armé ou non, s'enfuyait après avoir volé du matériel canadien.
Nombre de commandants (le capt Mansfield, commandant de l'Escadron de génie de campagne8, le maj Pommet, commandant du 1er Commando9, le maj Seward, commandant du 2e Commando, le maj Magee, commandant du 3e Commando, et le maj Kampman, commandant de l'Escadron des Royal Canadian Dragoons, par exemple)10 ont pensé que l'ordre ou les instructions donnés par le commandant d'utiliser la force mortelle contre les voleurs étaient contraires à la loi et ont refusé de les transmettre à leurs commandants de peloton et à leurs hommes respectifs. En fin de compte, les instructions du commandant ont été modifiées et les soldats ont été avisés de tirer pour neutraliser, c'est-à-dire dans les jambes. On estimait généralement que cet ordre était moins excessif que le précédent. Ces directives avaient à tout le moins l'approbation tacite du col Labbé, qui était au courant de leur existence, et elles n'ont pas été annulées avant le 8 mars, quatre jours après l'incident dont nous traitons ici.
Pour ce qui est du contexte dans lequel l'incident s'est produit, la frustration était à son sommet chez les soldats et ce, pour diverses raisons. Un soldat américain qui avait été un ami proche de plusieurs Canadiens, le sgt Deeks, était mort le 3 mars près de Matabaan, à quelque 120 kilomètres de Belet Uen, lorsque sa jeep avait sauté sur une mine terrestre11. Les vols répétés excédaient les soldats, qui trouvaient que leur intimité était volée par ceux-là mêmes qu'ils tentaient d'aider12. Il semble que les troupes se soient attendues à de la reconnaissance de la part de la population locale, alors qu'elles ont été traitées avec ce qu'ils considéraient comme de l'hostilité13. Étant donné le manque de sensibilisation et de formation des membres du contingent canadien au sujet des différences culturelles, il leur était difficile de comprendre et d'évaluer le comportement des Somaliens. De plus, ils se nourrissaient de rations de campagne, vivaient dans des conditions difficiles et estimaient que leur mission d'origine, pacifier le secteur de secours humanitaire de Belet Uen, avait été accomplie; ils pensaient qu'ils devraient rentrer chez eux, mais aucune date de redéploiement n'avait été fixée. Le moral était bas et l'ennui se faisait sentir et alimentait la frustration. Tout cela se manifestait par l'agressivité excessive de certaines unités, telles que le 2e Commando, malgré le fait que son commandant, le maj Seward, ait reçu un blâme, en janvier 1993, pour avoir laissé son commando agir de façon impétueuse envers la population somalienne14. Une formation comportant l'étude des règles d'engagement et une sensibilisation aux différences culturelles auraient pu atténuer la tension et la frustration en rappelant aux soldats la nécessité de la retenue dans les rapports avec les populations locales, mais une telle formation n'a pas été offerte. Au contraire, les règles d'engagement ont été assouplies.
C'est dans ce contexte
où régnait la confusion à l'égard
des règles d'engagement, associée au moral bas des
troupes, à une agressivité non réglée
et à une intense frustration que le peloton de reconnaissance
s'est vu confier la vague tâche d'assurer la sécurité
du complexe du génie. Émanant du leadership, c'était
une mauvaise décision qui devait avoir des conséquences
fatales.
Les faits non contestés sont les suivants. Le soir du 4 mars 1993, le peloton de reconnaissance, sous le commandement du capt Rainville, avait pour tâche d'assurer une sécurité accrue au complexe du génie. Le capt Rainville a divisé la patrouille en trois détachements. Le Détachement 69, composé de lui-même et de son tireur d'élite, le cpl Klick, a pris position à l'arrière d'un camion à l'intérieur du complexe. Le Détachement 63, composé du sgt Plante, du cpl Favasoli et du cpl King, était positionné du côté ouest du complexe du génie. Le Détachement 64A était composé du cplc Countway, du cpl Roch Leclerc et du cpl Smetaniuk et était positionné près de l'angle sud-est du complexe du génie. Les arcs d'observation et de tir des détachements se recoupaient et ils étaient délimités par des bâtons chimioluminescents à infrarouge (visibles à l'aide d'un équipement de vision nocturne, mais pas à l'oeil nu) pour prévenir tout risque de se tirer les uns sur les autres.
Vers 19 h 50 ce soir-là, deux Somaliens ont été observés en train de marcher le long du côté est du périmètre du complexe du génie. L'observateur, le cpl Lalancette, était posté en tant que sentinelle dans la tour de guet du 1er Commando. Les deux hommes se sont approchés de l'angle sud-est du périmètre, où l'observation a été reprise par le Détachement 64A, lequel regardait les hommes tandis qu'ils se faufilaient le long du côté sud des barbelés avant de faire une pause à l'angle sud-ouest. Là, la surveillance a été reprise par le détachement à mi-chemin du barbelé, et le Détachement 63 a entrepris son observation lorsque les Somaliens se sont arrêtés pour une pause à l'angle sud-ouest.
A partir du moment où les hommes ont quitté cet endroit, on ne s'accorde guère sur la séquence et la chronologie des événements, en dehors du fait que les hommes ont été interpellés ou effrayés et qu'ils ont fui la patrouille de reconnaissance. Tandis qu'ils s'enfuyaient, le Détachement 63 leur a tiré dans le dos, en blessant un tandis que l'autre continuait de s'enfuir. Une fois que le blessé eut été maîtrisé et ligoté, la poursuite du deuxième homme a repris jusqu'à ce que celui-ci passe dans le secteur de responsabilité du Détachement 64A. L'homme en fuite a été interpellé puis abattu d'un coup de feu mortel par le Détachement 64A vers 20 h 14.
Les témoignages
que nous avons entendus relativement à l'incident ont pour
une bonne part été contestés et présentaient
des contradictions. Même les participants aux événements
étaient rarement d'accord sur les éléments
les plus cruciaux. Les témoignages concernant les faits
contestés sont par conséquent d'une importance cruciale
pour l'évaluation de l'incident dans son ensemble. Il nous
faut donc déterminer quelle version des événements
orientera nos conclusions au sujet de l'incident du 4 mars. Pour
ce faire, nous examinerons les différentes parties de l'incident
l'une après l'autre et nous cernerons les éléments
essentiels à l'évaluation du fonctionnement de la
chaîne de commandement et de la question du leadership relativement
à ce qui s'est produit.
Il y a eu des différences
significatives entre l'aide demandée par le capt Mansfield
de l'Escadron du génie et la mission accomplie par le capt
Rainville et le peloton de reconnaissance. Le capt Mansfield a
demandé de l'aide pour resserrer la sécurité
au complexe du génie. Le peloton de reconnaissance aurait
pu s'acquitter de cette tâche de nombreuses façons,
dont aucune n eut comporté la capture d'intrus. Pourtant,
telle est la tâche que le capt Rainville a confiée
à ses hommes, ce soir-là. Nous devons donc déterminer
comment le capt Rainville a redéfini la mission, quelle
autorisation il a reçue pour ce faire et qui il a informé
du changement. Nous devons également évaluer l'efficacité
des mesures mises en place par le capt Rainville.
Nous allons procéder
de la façon suivante:
D'après les gens du génie, et comme le témoignage du capt Mansfield l'indique clairement, le peloton de reconnaissance devait apporter un élément de sécurité supplémentaire au complexe du génie, et non capturer des « saboteurs »ou des « infiltrateurs » comme le soutiennent certains membres du peloton de reconnaissance. Le capt Mansfield, commandant de l'Escadron du génie, a affirmé au cours de son témoignage que la présence du peloton de reconnaissance dans le complexe du génie avait été requise par suite de problèmes de vol, que l'Escadron du génie ne parvenait pas à enrayer15. Le capt Kyle, officier des opérations du GTRAC, a déclaré que le problème de la protection du périmètre du complexe du génie contre le vol avait été abordé au groupe d'ordres quotidien du complexe du QG16. Le capt Rainville a porté son peloton de reconnaissance volontaire pour assurer une sécurité accrue, car les tâches du peloton ne consistaient alors qu'à maintenir le poste d'observation Pegasus, près du camp. Il était donc disponible pour assumer des fonctions de sécurité, bien que les soldats du peloton de reconnaissance n'aient eu aucune compétence particulière dans ce domaine17.
La tâche que le lcol Mathieu a officiellement confiée au capt Rainville était d'apporter un élément de sécurité supplémentaire au complexe du génie, ce qui, dans l'esprit du capt Rainville, comprenait le parc d'hélicoptères adjacent18. La question de savoir si le parc d'hélicoptères était ou non inclus dans la mission n'est pas parfaitement claire. Le capt Mansfield a affirmé au cours de son témoignage que jamais ni le lcol Mathieu ni le capt Kyle ne lui avaient confié la responsabilité d'assurer la sécurité du parc d'hélicoptères et que cela n'avait pas changé après la perte de la pompe à carburant19. Le capt Kyle a présumé que le parc d'hélicoptères faisait partie du complexe du génie et n'a par conséquent pas jugé nécessaire de le mentionner20. Le sgt Groves, responsable de la sécurité au complexe du génie, a affirmé que ses hommes n'avaient pas la responsabilité officielle de la sécurité dans ce secteur21. L'adj Marsh partageait sur cette question le point de vue du sgt Groves et du capt Mansfield:
le génie avait la responsabilité officieuse de la sécurité du parc d'hélicoptères, mais celui-ci ne faisait strictement pas partie de son complexe, n 'était pas le secteur de première responsabilité de l'escadron et aucun membre de cet escadron n 'était désigné spécifiquement pour patrouiller à cet endroit22
Donc, lorsque le capt Mansfield a demandé de l'aide relativement à la sécurité de son complexe, il ne pensait pas principalement au parc d'hélicoptères; il s'inquiétait du complexe du génie, où des individus pénétraient la nuit. Toutefois, dans son énoncé de mission, le capt Rainville a indiqué à ses hommes que ceux-ci devaient appréhender quiconque pénétrerait dans le complexe du génie ou dans le parc d'hélicoptères. Le capt Rainville a déclaré dans son témoignage qu'il avait simplement précisé l'ordre qu'il avait reçu23.
Il n'y a eu aucune supervision du capt Rainville relativement à sa mission. On l'a laissé seul déterminer comment il accomplirait sa tâche. Le capt Mansfield a affirmé que, à partir du moment où la mission avait été confiée au capt Rainville, il n'allait pas le surveiller dans les moindres détails. Le capt Mansfield voyait dans le capt Rainville un expert en la matière et il n allait pas lui dire comment faire son travail, pas plus qu'il ne s'attendrait à ce que le capt Rainville lui dise comment construire un pont24. Cette attitude de non-intervention semble avoir également été adoptée par le lcol Mathieu et le capt Kyle.
Le capt Rainville a indiqué s'être présenté devant le capt Kyle avant de se mettre au travail25. Aux yeux du capt Kyle, il appartenait au capt Rainville de déterminer comment utiliser au mieux ses soldats; le fait d'informer le capt Kyle que la coordination nécessaire avait été effectuée avec les autres unités et que le peloton de reconnaissance était prêt à s'acquitter de la tâche qui lui avait été confiée était une formalité; il n'y avait pas lieu d'entrer dans les détails26. Le lcol Mathieu partageait essentiellement les vues du capt Kyle à ce sujet; après avoir confié la tâche au capt Rainville, il s'en est remis à ce dernier pour son exécution et n'a pas senti la nécessité de le surveiller de près27. Cependant, le lcol Mathieu a effectivement dit qu'il pensait que le capt Rainville aurait dû faire connaître au capt Kyle les détails de son plan; si le capt Kyle avait eu des réserves, il aurait alors pu en faire part au lcol Mathieu28.
Il est clair que le capt Rainville n'a pas fait au capt Kyle ni au lcol Mathieu un rapport complet sur le plan de mission et sur la façon dont il allait être réalisé; à notre avis, ces détails auraient dû leur être communiqués. S'ils l'avaient été, il est fort probable que la mission n'aurait pas été menée de la façon dont le capt Rainville l'a dirigée puisque, selon le lcol Mathieu, le rôle du GTRAC n'était pas de faire des prisonniers29.
La mission consistait donc strictement à mettre une patrouille en attente pour resserrer la sécurité du complexe du génie, mais le capt Rainville a déterminé qu'il s'agissait d'appréhender des « infiltrateurs »30 C'est lui qui allait établir la distinction entre les différents types d'intrus31. D'après de nombreux témoignages, les réunions du groupe d'ordres du capt Rainville étaient d'habitude extrêmement détaillées, au point d'en être ennuyeuses pour ses hommes32. Il est donc fort surprenant qu'aucune instruction n'ait été donnée sur la façon de capturer les intrus. Les membres de la patrouille n'ont pu fournir aucune preuve qu'ils avaient reçu des instructions sur la façon de capturer un voleur ou un saboteurs33; il n'avait pas non plus été question de la façon dont les règles d'engagement s'appliquaient aux saboteurs34. Cela ne cadre tout simplement pas avec les façons de faire habituelles du capt Rainville.
Le capt Rainville déclare avoir établi la distinction entre voleurs et saboteurs à la réunion du groupe d'ordres35. Cependant, les soldats ne semblent pas en avoir clairement saisi les détails, sinon qu'ils devaient tirer un coup de semonce avant de tirer en direction de quelqu'un36.
Le cpl Klick et le cpl King ont tous les deux maintenu que, selon les explications qu'on leur avait fournies à la réunion du groupe d'ordres, le but de la mission était de capturer des saboteurs37, mais ni l'un ni l'autre n'a pu expliquer pourquoi ce point ne ressortait pas de leurs premières déclarations au sujet de la mission. Le cpl Favasoli n'a aucun souvenir que l'on ait employé les termes sabotage ou saboteur à un moment quelconque de la réunion du groupe d'ordres38, et le sgt Plante ne se souvient d'aucune distinction qui aurait été faite entre les saboteurs et les voleurs39. Le cpl Favasoli se souvient qu'il n'a pas entendu les mots sabotage ou saboteur prononcés relativement à la mission, et ce, pour une raison bien précise : plusieurs semaines après l'incident, il a reçu de sa famille une coupure de presse dans laquelle on rapportait que le col Labbé avait fait mention de sabotage, et le cpl Favasoli n'en n'avait pas entendu parler auparavant40. Il se souvient toutefois que le capt Rainville semblait avoir indiqué clairement qu'ils devaient capturer tout individu tentant de s'infiltrer dans le camp41 et son témoignage a été corroboré par le sgt Plante42 et les autres membres de la patrouille.
Les membres de la patrouille maintiennent tous qu'ils croyaient être là pour capturer quelqu'un. Ils ne savaient simplement pas très bien comment il fallait procéder et, de fait, rien dans les règles d'engagement n 'indique comment effectuer une telle capture43. Le cpl King maintient qu'il avait pour ordre de capturer un Somalien en état d'être interrogé44, mais il ne peut pas expliquer pourquoi la personne qu'ils ont effectivement capturée n'a pas été interrogée, pas plus que le sgt Plante, selon lequel ils avaient l'intention d'interroger des prisonniers pour obtenir des renseignements concernant le sabotage45. Pour ce qui est de la manière d'exécuter cette tâche telle qu'elle était comprise, les soldats ont reconnu dans l'ensemble qu'il était impossible d'intercepter un Somalien en fuite46, et pourtant, il n'y a eu aucune discussion ni aucun plan visant la manière d'effectuer une capture47. Il semble clair que la seule façon possible d'appréhender un Somalien était de recourir à une force non mortelle48, mais les règles d'engagement ne prévoient pas la possibilité de tirer dans le but de blesser quelqu'un49. De plus, les soldats canadiens sont entraînés à viser le centre d'une masse visible; il était par conséquent encore plus difficile pour eux de comprendre comment les membres de la patrouille allaient s'acquitter de leur tâche en capturant des intrus somaliens.
D'après le témoignage du capt Rainville, le lcol Mathieu avait ordonné que les hommes essaient de tirer pour blesser avant d'utiliser une force mortelle dans le cadre d'une riposte graduée, et qu'il avait transmis cet ordre à ses troupes50. C'était sans doute là la seule façon de parvenir à capturer un saboteur ou un voleur somalien51. Quant à savoir s'il fallait capturer des saboteurs ou simplement des intrus, les avis sont partagés; on ne s entend pas non plus sur le fait de savoir s'il était permis de tirer pour blesser. Le capt Rainville a rapporté qu'à la réunion du groupe d'ordres, il avait donné à ses hommes l'autorisation claire et non équivoque de tirer pour blesser afin d'effectuer une capture, mais toutefois le sgt Plante est le seul à l'avoir compris52. C'est peut-être pourquoi le sgt Plante est le seul membre de la patrouille qui se soit muni d'un fusil de calibre 12 pour la mission de la nuit, puisque cette arme convient mieux à un tir non mortel qu'un fusil C-7. Le capt Rainville a soutenu qu'il avait tenté d'obtenir davantage de fusils de chasse pour ses soldats mais qu'il en avait été incapable, bien qu'il ait adressé une demande à ses supérieurs53.
À première
vue, il nous est toutefois difficile d'accepter cette affirmation,
puisque le sgt Groves, de l'Escadron du génie, avait organisé
un exercice de tir avec des fusils de calibre 12 à l'intention
des hommes de sa force de déploiement rapide, l'après-midi
du 4 mars, afin qu'ils se familiarisent avec ces armes54.
Le capt Rainville semble avoir omis ce fait dans sa planification,
ce qui allait avoir des conséquences fatales lorsque le
Détachement 64A a fait feu, point examiné plus en
détail ultérieurement dans ce chapitre.
De toute évidence, il n'était pas clair si le point de mire de la mission devait être le complexe du génie, le parc d'hélicoptères au nord, ou les deux. Le cpl Favasoli croyait que le point de mire était le complexe du génie, même si on allait quand même se préoccuper du parc d'hélicoptères55. Cependant, le déploiement des détachements montre clairement que le point de mire se situait au sud, puisque les arcs d'observation et les arcs de tir complémentaires convergeaient tous vers la partie sud du complexe du génie. C'est également ce que l'on peut conclure de l'orientation des positions des détachements. Le capt Rainville et son tireur d'élite faisaient face au sud depuis leur position à l'intérieur du complexe56; tous les membres du Détachement 63 faisaient face au sud, leur point de mire étant clairement le complexe du génie57; enfin, les membres du Détachement 64A formaient une ligne faisant face au nord-ouest, vers la partie sud du complexe du génie58 (voir les annexes D, E et F du présent chapitre.)
Personne ne semble avoir pensé que des intrus pourraient venir du côté nord, et on n'a pas envisagé la possibilité que le parc d'hélicoptères puisse constituer une cible59. Le cpl King a également reconnu que l'opération ne couvrait en réalité que les côtés sud-ouest, sud et sud-est du complexe du génie, sans quoi les soldats auraient risqué de se tirer les uns sur les autres60. Le cpl Klick a déclaré que l'approche du complexe était plus susceptible de se faire depuis le côté sud61, mais il a admis que si les « saboteurs » étaient venus de n'importe quelle autre direction que le sud, le positionnement du poste de commandement de la base de tir, pour ne parler que de celui-là, dans le camion à l'intérieur du complexe, n'aurait en définitive été d'aucune efficacité62.
Aux yeux du capt Rainville, le côté nord du complexe du génie et le parc d'hélicoptères étaient trop bien gardés par des barbelés, par la tour de surveillance du commando de service et par la force de déploiement rapide du génie pour que des agents puissent s'infiltrer par ce côté; il a donc orienté ses hommes en direction de la voie d'approche la plus vraisemblable, qui était du côté sud63. Cependant, cela n'explique pas que la route principale, qui passait directement au nord, soit restée essentiellement sans surveillance, alors qu'elle aurait pu constituer une voie d'accès au parc d'hélicoptères.
Si le capt Rainville avait voulu utiliser efficacement les talents de tireur d'élite du cpl Klick pour empêcher d'éventuels actes de sabotage de la part d'un opposant militaire organisé, il l'aurait caché quelque part à l'extérieur du complexe pour qu'il couvre de façon indépendante les voies d'approche possibles64. Or, depuis l'endroit où il se trouvait, le cpl Klick n'aurait pu, en cas de menace de sabotage, que tirer pour tuer, et non pour appréhender l'individu, comme le capt Rainville en avait l'intention. La gradation normale de la riposte, conformément aux règles d'engagement, n'aurait pas été possible. Compte tenu de son positionnement et de son rôle dans la mission, si le cpl Klick avait été témoin d'un acte d'hostilité, il n'aurait presque pas eu d'autre choix que d'utiliser la force mortelle65. En fait, il est très improbable que la patrouille de reconnaissance ait pu appréhender des intrus à l'intérieur du complexe sans recourir aux armes, car aucun membre de la patrouille n'avait été posté à l'intérieur du complexe, où il aurait été possible d'appréhender quelqu'un66.
La façon dont le capt Rainville avait déployé les trois détachements cadrait effectivement avec l'objectif précis d'attaquer un agent qui aurait tenté de pénétrer du côté sud du complexe du génie67. Cependant, si nous admettons que le but déclaré de la mission était de protéger du sabotage le parc d'hélicoptères et de capturer des « infiltrateurs », le déploiement de la patrouille de reconnaissance est éminemment suspect.
Ce point ressort du témoignage
du maj Buonamici, l'enquêteur de la police militaire qui
a par la suite fait enquête sur l'incident, et qui a déclaré
que le déploiement
des soldats révélait l'objectif de la mission. A
son avis, le déploiement du peloton de reconnaissance,
cette nuit-là, n'indique absolument pas que l'on craignait
des actes de sabotage au parc d'hélicoptères68.
Il y a d'autres failles dans le déploiement de la patrouille de reconnaissance, si nous admettons que l'objectif de la mission était d'empêcher le sabotage ou d'appréhender des « infiltrateurs ». Si nous acceptons la version des faits fournie par les membres de la patrouille, la division des responsabilités entre la patrouille de reconnaissance et le détachement à réaction rapide du génie est complètement illogique. Selon eux, la patrouille (postée du côté sud du complexe> devait prendre en charge les éventuels actes de sabotage (censés se produire du côté nord du complexe), alors que le détachement à réaction rapide (situé du côté nord du complexe) interviendrait en cas de vol (qu'on prévoyait être commis du côté sud, où de la nourriture et de l'eau avaient été déposées en guise d'appât)69. N'aurait-il pas été plus logique de poster la patrouille de reconnaissance plus au nord ou encore d'échanger son rôle avec celui de la force de déploiement rapide? En se postant au nord du complexe, il aurait été possible d'acculer les saboteurs contre la clôture de barbelés70.
Le sgt Groves, du détachement à réaction rapide, a dit dans son témoignage qu'il avait reçu des instructions lui interdisant de pénétrer dans la partie sud du complexe mais de patrouiller au nord, de surveiller le parc d'hélicoptères ainsi que la présence de voleurs71. Le sgt Groves a également déclaré qu'il n 'était pas au courant d'une distinction entre des voleurs et des saboteurs; on lui avait simplement dit de ne pas aller plus au sud que les rangées de tentes parce que, croyait-il, la patrouille de reconnaissance y était postée pour empêcher que des voleurs ou des intrus y pénètrent72. Le témoignage du capt Mansfield concorde avec celui du sgt Groves à cet égard, puisqu'il a dit lui aussi qu'il n'avait entendu parler de sabotage relativement aux événements du 4 mars que deux semaines après l'incident des coups de feu73. Selon lui, la façon dont le peloton de reconnaissance avait réagi au problème de sécurité n'était pas adaptée à ses besoîns74. Il n'y avait jamais eu aucune tentative de sabotage dans son complexe, et ce qui préoccupait le capt Mansfield, c'était le vol75.
Il n'existe, dans le témoignage des membres du GTRAC qui ne faisaient pas partie du peloton de reconnaissance, aucun indice permettant de croire que l'on craignait le sabotage. En revanche, on s'inquiétait beaucoup des vols, qui, selon le sgt Groves, étaient presque endémiques76. C'est également l'avis de nombreux témoins qui ne faisaient pas partie du peloton de reconnaissance77. Les vols commis étaient presque invariablement des vols mineurs: biens personnels, nourriture, eau; il n'y a pas eu de vol d'armes, de munitions ou de matériel de communication au camp de Belet Uen78.
Les soldats arrêtaient
régulièrement des voleurs; ils en avaient pris jusqu'à
15 vers la fin de février et le début de mars 1993
au complexe du commando de service, avant que l'éclairage
soit installé79. Le sgt Groves
avait l'impression que l'on se moquait des Canadiens parce qu'ils
n'arrivaient pas à faire cesser les incursions nocturnes;
toutefois, le groupe du génie n'avait jamais tiré
sur personne80. Il ne semblait y
avoir aucune nécessité de faire feu sur des membres
de la population locale susceptibles d'être impliqués
dans les vols, parce que ces personnes n 'étaient pas dangereuses
: aucun militaire canadien n'avait jamais été blessé
par un intrus au camp de Belet Uen. L'adj Ashman, de l'unité
des services médicaux, a dit dans son témoignage
qu'à sa connaissance, aucun militaire canadien en poste
à Belet Uen n'avait été traité pour
des blessures infligées par un Somalien pendant toute la
durée du déploiement81.
Dans son témoignage, le sgt Groves a également dit
qu'il s'inquiétait du fait que la mission était
menée par le peloton de reconnaissance, parce qu'il avait
l'impression qu'on allait tirer sur quelqu'un cette nuit-là82.
De plus, lorsqu'il a témoigné, le capt Mansfield
était visiblement agité à l'évocation
de la façon dont le peloton de reconnaissance avait réagi
au problème de sécurité, affirmant que cette
réaction était inopportune et très exagérée
compte tenu de la situation83.
Il y avait bien des façons d'améliorer la sécurité au complexe du génie. Pour y arriver, le capt Rainville a choisi d'essayer de capturer des « infiltrateurs »plutôt que de prévenir les incursions84. Toutefois, il aurait été possible de prendre d'autres mesures de sécurité beaucoup moins agressives qui auraient eu tout de même de bonnes chances d'atténuer ou d'éliminer le problème des vols.
Le capt Mansfield a déclaré dans son témoignage que la meilleure façon d'éviter les incursions aurait consisté à renforcer les défenses afin de dissuader d'éventuels intrus85. Le capt Kyle a admis qu'on aurait pu faire plus en matière de dissuasion, en utilisant des fusées-parachutes, en ajoutant des barbelés et des dispositifs d'éclairage86. Le capt Mansfield disposait des ressources voulues pour installer de l'éclairage autour du complexe et pour ériger une tour d'éclairage couvrant l'extrémité sud de son complexe, ainsi que pour fabriquer une plate-forme de surveillance de fortune87. L'adj Marsh a indiqué qu'il avait offert au capt Rainville quatre gros projecteurs qui auraient éclairé toute la partie sud du complexe, mais que le capt Rainville les avait refusés88. Il semble que, pour avoir de meilleures chances de capturer les intrus, le capt Rainville ne voulait pas modifier l'apparence du complexe et empêcher l'utilisation de lunettes de vision nocturne89. Mais si la patrouille de reconnaissance voulait vraiment prévenir le sabotage, pourquoi a-t-on refusé d'ériger une tour d'éclairage ou une tour de guet à l'extrémité sud du complexe du génie90?
Le capt Mansfield a envisagé de prendre d'autres mesures de sécurité, notamment de dégager une zone adjacente à l'extérieur des barbelés à l'aide de bulldozers91, d'augmenter les patrouilles à l'intérieur et à l'extérieur des barbelés (ce qui était déjà fait) et de lancer des fusées-parachutes pour faire peur aux éventuels intrus92.
Le fait de mieux éclairer le complexe aurait pu gêner l'emploi de lunettes de vision nocturne par le peloton de reconnaissance93, mais il est tout de même peu probable que des voleurs potentiels auraient songé à s'approcher d'un complexe aussi fortement éclairé94. Cette hypothèse semble confirmée par le fait que le lendemain ou le surlendemain du 4 mars, le génie a effectivement érigé une tour d'éclairage et une tour de surveillance sur les ordres du capt Mansfield, après quoi il n'y a presque plus eu de vols95. Dans l'esprit de certains, les tirs du 4 mars ont contribué à dissuader les pillards, mais nous sommes néanmoins convaincus que l'installation d'une tour d'éclairage et d'une tour de surveillance, combinée à une augmentation des patrouilles à pied et au lancement de fusées-parachutes, auraient constitué une façon plus acceptable de dissuader les intrus à long terme.
À notre avis, il était inutile d'essayer de capturer les intrus et, en outre, il s'agissait d'une mesure agressive à l'extrême. Rien ne prouve que les intrus qui s étaient introduits dans le complexe du génie représentaient un danger grave. (Ce point est traité en détail plus loin dans le chapitre.) Aucun rapport n'indique que l'escadron du génie s'est fait voler des armes96, ou qu'il y a eu la moindre incursion armée dans le complexe du génie97. Jamais un membre du personnel des Forces canadiennes n'a été attaqué ou blessé par des intrus dans le complexe du génie. A notre avis, rien ne saurait justifier l'attitude que le peloton de reconnaissance a adoptée la nuit du 4 mars. On aurait pu se contenter de dissuader ces intrus qui semblaient vouloir pénétrer dans le complexe du génie; il était tout à fait inutile de les capturer.
Nous estimons que la mission
menée par le peloton de reconnaissance la nuit du 4 mars
a été une tentative mal avisée destinée
de toute évidence à envoyer aux intrus un message
clair et percutant de ne pas franchir les barbelés du complexe
canadien. C'est également l'objectif que le capt Hope a
décrit dans son rapport d'enquête sommaire, objectif
qui, d'après lui, a été atteint par le peloton
de reconnaissance98. Cette conclusion
était aussi celle d'autres soldats99.
Certains membres du peloton de reconnaissance ont prétendu qu'on avait tiré sur les deux hommes, la nuit du 4 mars 1993, parce que la mission du peloton consistait à appréhender les « infiltrateurs » afin de prévenir des actes de sabotage dirigés contre les installations canadiennes à Belet Uen. A notre avis, on a inventé cette explication après coup, afin de camoufler ce qui aurait été considéré comme un incident impliquant des soldats canadiens ayant ouvert le feu sur des Somaliens qui s'enfuyaient, ce qui est contraire aux règles d'engagement.
Il n'existe tout simplement
aucune preuve objective de quelque nature qui permette d'étayer
l'hypothèse du sabotage. Comme nous l'avons vu, la mission
devait améliorer la sécurité du complexe
du génie. Nous avons vu aussi que, d'après la réinterprétation
du capt Rainville, la mission visait à capturer des «
infiltrateurs » ou des « saboteurs ». Cependant,
l'hypothèse du sabotage pose plusieurs problèmes
dont nous discuterons ci-après sous quatre
thèmes : la planification de la mission; l'exécution
de la mission; le traitement du prisonnier somalien; et les premiers
comptes rendus de la mission. Après un examen des témoignages
pertinents, il semble clair qu'on n'a pas arrêté
de saboteur le 4 mars 1993, mais que la patrouille de reconnaissance
a plutôt agi de façon indûment agressive, a
outrepassé les pouvoirs accordés par les règles
d'engagement et a ouvert le feu sur deux Somaliens qui avaient
déjà clairement cessé toute activité
pouvant être interprétée comme hostile et
qui s'enfuyaient.
Le prétexte de la crainte du sabotage n'est pas crédible. Le vol de la pompe à carburant est la seule preuve de sabotage qui ait été présentée, et cette preuve est fortement sujette à caution. La pompe à carburant de 200 livres n 'était aucunement protégée par des clôtures ou des gardes, et elle a d'ailleurs été remplacée dès le lendemain103. En outre, rien n'indique que le présumé vol ait été signalé ou qu'il y ait même eu une enquête à ce sujet. Si l'on avait vraiment craint que la disparition de la pompe à carburant soit liée à un acte de sabotage, le commandant aurait été obligé, aux termes de l'OAFC 22-3, article 7a, de demander à l'Unité des enquêtes spéciales de faire enquête sur l'incident104.
La disparition de la pompe à carburant pourrait s'expliquer par les événements que le capt Mansfield a relatés au sujet de la tour d'éclairage qu'il avait prise au terrain d aviation et apportée au complexe sans en avoir demandé l'autorisation au QG du GTRAC. D'après le maj Buonamici, ancien officier d'infanterie et ancien grand prévôt de la formation, les vols entre unités sont pratique courante pendant les exercices auxquels participent plusieurs unités ou plusieurs pays. Une explication possible de l'incident de la pompe serait qu'elle a été « chipée » ou « empruntée » au GTRAC par une autre unité qui en avait besoin pour son ravitaillement en carburant105.
Si le sabotage avait vraiment été le but visé, il aurait été possible de détruire la pompe à carburant, de même que les 80 000 litres de carburant laissés sans protection à côté de la pompe106. En outre, il n'y a aucune preuve d'actes de sabotage dont le matériel canadien aurait fait l'objet à un moment ou à un autre au cours du déploiement, et encore moins d'actes de ce genre posés par des terroristes ou d'autres forces militaires hostiles organisées. D'ailleurs, le capt Mansfield n'a reçu aucun rapport relatif à des intrus qui auraient essayé de saboter une pièce quelconque de son matériel107
L'objectif le plus probable
d'un éventuel acte de sabotage aurait été
le parc d'hélicoptères situé à l'extrémité
nord du complexe du génie108, ou (ce qui est
moins probable) le dépôt de munitions situé
à son extrémité sud, dans lequel se trouvaient
des munitions non explosées qui avaient été
confisquées dans l'intention de les détruire109.
Donc, on pourrait logiquement supposer que la patrouille de reconnaissance
se serait postée de façon à assurer une protection
maximale de la partie nord du complexe du génie, ce qui
aurait aussi donné les meilleures chances de capturer un
éventuel saboteur. Toutefois, la patrouille de reconnaissance
s'est postée de façon à protéger la
partie sud du complexe, là où on avait laissé
des caisses de nourriture et des bidons d'eau; cet appât
devait censément permettre de faire la distinction entre
les voleurs et les saboteurs. Mais cet appât a été
placé à l'intérieur d'une remorque qui se
trouvait à une distance de 20 à 30 mètres
du dépôt de munitions110, de telle sorte
qu'il était presque impossible de déterminer si
on avait affaire à un voleur ou à un supposé
saboteur (voir les annexes B et C).
Le témoignage comporte aussi de nombreuses contradictions et incohérences au sujet des événements indiqués ci-après. Le capt Rainville a maintenu qu'en partant du camion, il a laissé sur place son tireur d'élite, qui devait le couvrir pendant son approche. Cependant le cpl Klick affirme clairement que le capt Rainville ne lui a pas demandé de le couvrir115. Le capt Rainville soutient également que les deux Somaliens ont effectué une « reconnaissance du complexe de l'aire d'atterrissage des hélicoptères pendant environ 10 minutes »116 Le sgt Plante, qui les a observés continuellement pendant qu'ils se dirigeaient censément vers le parc d'hélicoptères, n'a pas été témoin de cette reconnaissance de 10 minutes117, et les cpl Klick et Favasoli n'ont rien vu non plus118. Le témoignage du cpl Klick concorde avec le compte rendu indiqué dans le journal des opérations au sujet de cette soirée - à savoir qu'entre le moment où les deux Somaliens ont commencé à longer le côté sud-ouest du complexe et celui où les derniers coups de feu ont été tirés, il s'est passé environ cinq minutes en tout119. Cet intervalle était loin d'être suffisant pour qu'on mène une reconnaissance du parc d'hélicoptères.
La viabilité de
la tactique de la prise en tenailles (ou tactique de la prise
en sandwich) pour coincer un saboteur ou un voleur a aussi été
examinée. Il semble que cette technique offrait les meilleures
chances de capturer un intrus120. Toutefois,
lorsqu'il a été interrogé en détail
à ce sujet, le cpl King a admis que le Détachement
63 n'était pas bien placé pour intercepter les intrus
de cette façon121. Le cpl
Favasoli a aussi indiqué que les Détachements 63
et 64A étaient bien placés pour s'occuper des intrus
à partir du sud122, mais qu'il aurait peut-être
été difficile de réaliser une manoeuvre de
prise en tenailles. Le sgt Plante, qui dirigeait le Détachement
63, a déclaré qu'il n'aurait pas été
possible de coincer les intrus dans le parc d'hélicoptères
puisqu'il n'y avait personne du côté intérieur;
ils auraient plutôt essayé d'obliger les intrus à
longer les barbelés en direction de l'autre détachement123.
Si les intrus s'étaient enfuis en direction ouest, la patrouille
n'aurait pu les en empêcher124.
On espérait que la patrouille les surprendrait près
des barbelés; les intrus, s'apercevant qu'ils étaient
pris, se seraient alors rendus125.
Le cpl Roch Leclerc ne pensait pas à
une prise en tenailles lorsqu'il a décrit la façon
de s'y prendre pour capturer un intrus; les détachements
avaient tous des domaines de responsabilités distincts
qui se recoupaient jusqu'à un certain point, mais le cpl
Leclerc n'a pas parlé d'une manoeuvre de prise en tenailles126.
A notre avis, on n'a jamais parlé dans le plan de mission
de capturer un Somalien, à moins que ce dernier ne se rende
ou ne subisse une blessure non mortelle.
On a du mal à croire
que M. Abdi ait été traité de la sorte alors
qu'il était soupçonné d'être un saboteur.
Le comportement du sgt Plante et du cpl King ne serait plausible
que dans l'éventualité où M. Abdi aurait
été simplement un blessé, peut-être
soupçonné. d'être un voleur,
qui avait été amené pour être soigné.
De plus, le fait qu'on n'a pas trouvé d'armes (à
part un couteau), d'explosifs ou d'outils d'ouverture de brèche
sur M. Abdi, et que ce dernier portait une chemise aux couleurs
vives, tendent à infirmer la théorie voulant qu'il
ait été un saboteur137.
Ceci concorde avec le contenu du rapport que le col Labbé a présenté au QGDN le 23 mars et dans lequel on peut lire ce qui suit: « Les membres du peloton de reconnaissance impliqué dans l'incident du 4 mars étaient déployés selon le plan de sécurité utilisé de nuit par le Groupement tactique du Régiment aéroporté du Canada pour se protéger contre les pillards. Ils avaient reçu les instructions requises, ils étaient bien préparés et ils étaient au courant des règles d'engagement autorisées »141 Le terme « saboteur » n a jamais été mentionné et, dans son rapport sur l'incident, le capt Hope n'a jamais utilisé ce mot et il n'a pas dit non plus qu'on en avait capturé un142. A titre d'officier du renseignement du GTRAC, le capt Hope aurait sûrement eu intérêt à interroger le saboteur capturé et il est certain qu'il n'aurait pas manqué de le faire143. Qu'il ne l'ait pas fait est très significatif, en effet, cela indique qu'on ne considérait pas ces hommes comme des saboteurs à ce moment-là.
De même, il est difficile de croire que le capt Kyle ne se souviendrait pas que le capt Rainville ait indiqué dans son compte rendu de l'incident au col Labbé et au lcol Mathieu que les deux Somaliens sur lesquels on avait tiré étaient des saboteurs, alors que le capt Kyle a déclaré dans son témoignage qu'il se souvient avoir entendu le capt Rainville dire que ces hommes étaient des pillards144. En outre, dans son rapport d'incident d'importance, le capt Kyle ne déclare pas que les Somaliens ont fait une brèche dans la clôture de barbelés, il dît plutôt qu'ils essayaient d'entrer par effraction dans le camp canadien145. C'est le 5 mars que le terme « sabotage » a été consigné pour la première fois en ce qui a trait à l'incident survenu la nuit du 4 mars, dans les réponses que le lcol Mathieu a rédigées à la suite des diverses questions posées par le QGDN qui demandait des renseignements sur l'incident. Le lcol Mathieu a déclaré qu'on avait tiré sur les Somaliens parce qu'ils essayaient d'entrer dans le parc d'hélicoptères, possiblement pour commettre un acte de sabotage sur les hélicoptères Black Hawk146. Toutefois, le lcol Mathieu n'a pas parlé de sabotage à son groupe d'ordres du 5 mars au matin comme on aurait pu s'y attendre si le sabotage était vraiment une préoccupation147.
Plusieurs autres points de la version du sabotage nous semblent également préoccupants. Il est surprenant de constater chez les soldats impliqués dans cet incident une absence de curiosité et une apathie quant aux gestes posés par leurs compagnons, étant donné qu'il s'agissait présumément de la première et de la seule mission de capture de saboteurs menée depuis qu'ils étaient en Somalie et qu'ils avaient effectivement réussi à en capturer un. Le cpl Klick a déclaré avoir présumé que, puisqu'on avait tiré des coups de feu, on avait dû respecter les règles d'engagement et il prétend qu'il n'a pas demandé d'autres détails sur ces coups de feu148. Cependant, il semble qu'à l'occasion le cpl Klick s'exprimait au nom des membres de la patrouille, ce qui indiquerait qu'il devait être très intéressé à connaître leurs opinions sur les événements du 4 mars149. Le cpl King a également déclaré qu'il avait posé des questions uniquement pour satisfaire sa curiosité sur ce qui s 'était passé au cours de cette patrouille150. Toutefois, comme nous pouvons le constater dans sa première déclaration écrite au capt Hope, il avait acquis une assez bonne connaissance de ce qui s'était passé et il n'a jamais parlé de saboteurs151. Considérant ces faits, les autres contradictions observées dans les témoignages recueillis ainsi que l'absence de toute preuve objective, il nous est impossible de croire à la thèse du sabotage.
Si nous acceptons la version
des événements présentée au capt Hope,
selon laquelle l'objectif de la patrouille était d'accroître
la sécurité du complexe en capturant des voleurs,
les témoignages fournis par les membres de la patrouille
concordent, et cette interprétation de l'objectif de la
patrouille correspond à celle du capt Mansfield, du sgt
Groves et du col Labbé. Si nous acceptons l'interprétation
des événements présentée par les membres
de la patrouille, l'objectif réel de l'opération,
tel que défini par le capt Rainville, n a pas été
divulgué à tous les échelons de la chaîne
de commandement; en effet, on a omis de divulguer le fait qu'on
avait placé des vivres pour attirer des voleurs; d'indiquer
le rôle que le détachement à réaction
rapide du génie a joué dans la capture des voleurs;
de préciser qu'on avait capturé un saboteur; et
enfin de divulguer toute information qu'on aurait recueillie au
cours de l'interrogatoire de ce saboteur152.
Si la mission de la patrouille était effectivement de capturer
des saboteurs, les témoignages recueillis ne concordent
pas et ils contredisent la thèse du sabotage. Selon nous,
les preuves et témoignages recueillis ne soutiennent pas
objectivement la thèse du sabotage et il n'y a donc pas
lieu d'y croire.
La plupart des militaires qui étaient au courant que des vivres et de l'eau avaient été placés à cet endroit ont déclaré dans leurs témoignages que ce stratagème visait à distinguer les voleurs, qui ne s intéresseraient qu'aux vivres, des saboteurs, qui négligeraient les vivres pour s'attaquer à des cibles plus importantes sur le plan tactique comme les hélicoptères. Tel était, selon le capt Rainville, le but officiel de ce stratagème qu'il qualifiait de plan de déception et qu'il avait lui-même intégré à l'opération153. Seul le sgt Plante a exprimé un point de vue différent en disant que les vivres avaient été placés à cet endroit pour y attirer un voleur qui se serait déjà trouvé à l'intérieur du complexe du génie afin de pouvoir le capturer plus facilement; selon le sgt Plante, ces vivres n avaient pas pour but d'inciter qui que ce soit à pénétrer dans le complexe154. Cependant, l'adj Marsh de l'Escadron du génie a déclaré que c'était exactement l'effet que ces vivres auraient eu sur des Somaliens qui se seraient trouvés à proximité du complexe155.
Le capt Rainville a prétendu que les vivres placés dans la remorque constituaient un « plan de déception », tel qu'on en utilise couramment dans les patrouilles selon la doctrine156 des FC et que ce stratagème était légitime en vertu des règles d'engagement157. Ce plan, nous a-t-il dit, devait permettre aux membres de la patrouille de reconnaissance de distinguer les voleurs des saboteurs et de savoir ainsi comment réagir face à la situation158. Cette hypothèse présente plusieurs failles. Tout d'abord, les événements se sont déroulés dans une région où les denrées avaient déjà causé des émeutes. L'utilisation de vivres pour inciter des gens affamés à se mettre dans une situation pouvant comporter des risques159 aurait constitué un stratagème d'un goût douteux dans la plupart des circonstances, mais dans ce cas, elle est tout simplement inacceptable.
De plus, la manière dont on a placé les vivres ne respecte pas l'article 27(C) des règles d'engagement qui porte sur l'utilisation des tactiques de déception militaire. Les vivres n'ont pas été placés de façon à ce que les militaires soient protégés d'une attaque ou de manière a accroître la sécurité. Au contraire, à l'endroit où ils étaient placés, ils avaient un tout autre effet, car ils incitaient les intrus à pénétrer dans le complexe. Les vivres n avaient pas été placés non plus afin d'empêcher des forces hostiles de repérer, de localiser ou d'attaquer la force canadienne ou les forces de la coalition160. Au mieux, on peut dire que l'utilisation de ce stratagème témoigne d'un jugement fort discutable. Au pire, ce stratagème contrevient directement aux règles d'engagement.
À l'époque, le capt Mansfield n'était pas au courant de l'existence de ce « plan de déception »161; plus tard, il a dit que c'était une mauvaise idée qui avait peu de valeur de dissuasion, sinon aucune162. Le capt Mansfield a déclaré que la mise en place des vivres n'avait pas eu vraiment d'effet sur les intrus potentiels, car au cours des nombreuses autres nuits ou on n a pas laissé de vivres, des intrus ont quand même pénétré dans le complexe du génie163. L'adj Marsh a supervisé la mise en place des boîtes de vivres et des bidons d'eau sous la direction du capt Rainville164 et, bien qu'il n'ait pas été nécessairement d'accord avec l'utilisation de cette tactique, il n'allait pas se mêler de dire au capt Rainville comment faire son travail165.
Le capt Rainville n'est pas vraiment certain d'avoir communiqué au QG du GTRAC les détails de ce plan avant l'exécution de l'opération. Il a déclaré que lorsqu'il s'est présenté devant l'officier des opérations, le capt Kyle, il a informé ce dernier des grandes lignes du plan, y compris de l'utilisation de dispositifs d'éclairage chimiques à infrarouge pour marquer les positions et de deux éléments de sûreté postés à l'extérieur de la clôture de barbelés. Toutefois, il n'est pas certain d'avoir parlé du « plan de déception »166 Le capt Kyle ne se souvient pas d'en avoir entendu parler avant l'incident167; le lcol Mathieu soutient lui aussi qu'il n'était pas au courant de ces aspects du plan du capt Rainville168. Ce fait est très significatif, non seulement du point de vue des opérations, mais également parce qu'il confirme que l'utilisation de cette tactique n'avait pas été approuvée par le commandement supérieur du GIIIAC et qu'on avait ainsi manqué à l'obligation de rapport et de reddition de comptes inhérente à la chaîne de commandement.
Le capt Rainville soutient que ce n'est qu'après l'incident qu'il a parlé du plan de déception, au moment où il présentait son compte rendu au col Labbé, au lcol Mathieu et au capt Kyle169. Il a précisé que le lendemain, il avait montré au lcol Mathieu l'endroit où on avait mis en place l'appât, lorsqu'ils se sont promenés dans le secteur où les tirs avaient eu 1ieu170. Cette affirmation est réfutée par le col Labbé et le lcol Mathieu, qui prétendent tous deux qu'ils n ont été mis au courant de l'utilisation de l'appât qu'après leur retour au Canada171.
Le malaise ressenti par
le commandement supérieur face à l'utilisation d'un
tel stratagème prouve encore plus clairement
qu'il s'agit d'une tactique douteuse. À notre avis, ce
stratagème visait uniquement à attirer des Somaliens
à l'intérieur ou à proximité du complexe
du génie afin que les membres du peloton de reconnaissance
puissent les attaquer. Comme telle, l'utilisation de cette tactique
est déplorable; elle ne peut être justifiée
sur le plan militaire et elle discrédite l'éthique
professionnelle des Forces canadiennes. Le fait que le capt Rainville
ait pu agir de la sorte est une preuve supplémentaire du
manque de surveillance adéquate de la part du commandement
en ce qui a trait à cet incident.
Trois caractéristiques de l'incident ont amené les membres de la patrouille de reconnaissance à croire que les deux hommes avaient utilisé une approche militaire : les deux Somaliens auraient effectué une « reconnaissance en trèfle » de la section sud de la clôture de barbelés du complexe du génie, ils auraient effectué une « progression par rattrapage » à l'extérieur de la clôture de barbelés et enfin, ils auraient effectué un « rampement du léopard » en s'approchant du parc d'hélicoptères. Nous allons nous pencher sur ce que M. Abdi et M. Aruush ont fait afin d'établir s'ils ont adopté, comme on le prétend, un comportement militaire.
Le cpl Lalancette a été le premier à apercevoir les deux Somaliens depuis la tour du 1er Commando et, selon lui, ces derniers « se promenaient » en direction de la rivière dans le sentier qui longe le côté est du périmètre du complexe du génie173. Le cpl Lalancette, qui n'a pas été impliqué dans l'opération menée par le peloton de reconnaissance ou dans le tir des coups de feu, a surveillé attentivement la progression des deux Somaliens à l'aide d'un appareil de vision nocturne à longue portée très efficace. Selon le témoignage du cpl Lalancette, les Somaliens se sont arrêtés à mi-chemin le long du côté est du périmètre du complexe du génie et ils se sont assis pour une minute. Ils se sont approchés de la clôture de barbelés, ils y ont touché, puis se sont rassis avant de repartir vers le sud, deux minutes plus tard. Rendus à l'angle sud-est de la clôture de barbelés, ils ont continué vers l'0uest174. Le cpl Lalancette affirme qu'il avait une excellente vision de la scène et que rien ne lui obstruait la vue.
Toujours selon le témoignage du cpl Lalancette, les deux Somaliens se sont arrêtés de nouveau à mi-chemin de l'extrémité sud de la clôture de barbelés pour s'asseoir une minute ou deux. Ils ont touché la clôture une deuxième fois, puis ont continué leur chemin. Il les a alors perdus de vue pendant une courte période. De l'endroit où il était posté, il a cru qu'ils avaient pénétré dans le complexe lorsqu'il les a aperçus de nouveau175, mais les preuves recueillies ont démontré qu'en réalité, ils avaient contourné l'angle sud-ouest du périmètre et qu'ils commençaient à se diriger vers le nord. Le cpl Lalancette a observé les deux hommes constamment et pendant tout ce temps, ces derniers marchaient d'un pas normal et il n'y avait rien de militaire dans leur comportement lorsqu'ils se sont approchés du complexe.
Cette description par un observateur indépendant diffère considérablement de celle donnée par les membres du peloton de reconnaissance, notamment celle du cpl Roch Leclerc, qui a par la suite été impliqué dans l'incident au cours duquel l'un des deux hommes a été tué. Aux dires du cpl Leclerc, lorsqu'ils ont atteint l'angle sud-est du périmètre, les hommes ont commencé à marcher plus lentement, s'arrêtant à plusieurs reprises le long du périmètre sud pour parler et montrer du doigt différents endroits du complexe176. C'est cette façon qu'ont eu les hommes de s'approcher de la clôture de barbelés, puis de reculer pour discuter de ce qu'ils venaient de voir, que les membres de la patrouille ont qualifiée dans leurs témoignages de « reconnaissance en trèfle »177 Alors, qu'en réalité, il aurait très bien pu s'agir de simples voleurs qui ne savaient pas trop bien comment faire ou qui se demandaient quel était le meilleur endroit pour entrer dans le complexe. En fait, aucun des membres de la patrouille n'a utilisé l'expression « reconnaissance en trèfle »lors des premières déclarations au sujet de l'incident. Seuls le cplc Countway et le cpl Smetaniuk ont parlé de reconnaissance dans leurs déclarations initiales, et aucun d'eux n'a utilisé l'expression « reconnaissance en trèfle »178
C'est seulement après qu'on eut insisté que les membres de la patrouille ont fini par admettre que les vivres et les bidons d'eau qu'on pouvait apercevoir à l'extrémité sud du complexe du génie étaient probablement à l'origine des gestes et des discussions des deux hommes179. Ici encore, les membres de la patrouille ont adopté un raisonnement tautologique, qui servait leurs intérêts: ils ont supposé en apercevant les deux Somaliens s'approcher du complexe la nuit que ceux-ci étaient armés et dangereux; il n'y avait pas de raison, selon eux, pour que les Somaliens s'approchent d'une installation militaire s'ils n 'étaient pas armés180.
Tous les membres de la patrouille parlent maintenant de reconnaissance en trèfle pour désigner l'approche utilisée par les Somaliens, y compris le capt Rainville, qui a dit dans son témoignage avoir utilisé l'expression lorsqu'il a fait rapport au lcol Mathieu et au col Labbé la nuit de l'incident. Il ne peut expliquer, cependant, pourquoi il n'a pas employé cette expression dans sa déclaration181. Le capt Rainville a indiqué dans sa déclaration écrite que les deux hommes « marchaient le long du barbelé » 182
Le cplc Countway a également fait allusion à la soi-disant approche « en trèfle » dans son témoignage, même s'il a affirmé dans l'entrevue qu'il a eue avec l'adjum Bernier de la police militaire en mai 1993 que les hommes ne faisaient que passer par 1à183. Après qu'on eut insisté pour en savoir davantage, le cplc Countway n'a pu dire clairement en quoi le comportement d'un voleur serait différent de la « reconnaissance en trèfle » qu'il avait observée184. Ce détail a son importance parce que, pendant son entrevue avec la police militaire, le cplc Countway a indiqué que la mission avait pour but d'intercepter les « cambrioleurs »; ce n'est qu'après le procès du capt Rainville en cour martiale générale que le cplc Countway a commencé à parler de reconnaissance « en trèfle » et de « saboteurs » 185.
Img: Diagramme à l'échelle, montrant la région environnante du camp.
Img: Diagramme à l'échelle du complexe de l'escadron du génie et du parc d'hélicoptères.
Nous ne croyons pas que les deux Somaliens effectuaient une reconnaissance « en trèfle » au sens militaire du terme comme le prétendent maintenant certains membres de la patrouille. À notre avis, le comportement de M. Abdi et M. Aruush s'apparentait, au pire, à celui de voleurs et ne constituait pas une menace grave, d'autant plus, comme nous le verrons plus loin, qu'ils n 'étaient pas armés.
Le deuxième genre de comportement militaire qu'on a attribué aux Somaliens est la « progression par rattrapage ». C'est en ces termes que le cpl Klick a décrit la façon dont les deux Somaliens se déplaçaient autour de la clôture de barbelés à la limite sud du périmètre186. Fait significatif, il est le seul à utiliser cette expression; dans sa déclaration, il a plutôt affirmé que les deux hommes se déplaçaient d'un buisson à l'autre « à demi-accroupis » 187. Cela contredit nettement la description donnée par le cpl Lalancette. Lorsqu'on l'a questionné à ce sujet pendant son témoignage, le cpl Klick a expliqué que l'un des hommes avançait pendant que l'autre observait, qu'ils progressaient « par dépassement ». Même en supposant que cela soit vrai, ce n'est là qu'un autre exemple de l'emploi d'une expression militaire pour décrire un comportement dont aurait fait montre n'importe quel voleur. Cette façon de se déplacer, qui ne différait en rien du comportement qu'aurait eu un voleur, n'exigeait pas d'habiletés très complexes ni un entraînement militaire de très haut niveau. Pourtant, on a conclu ici encore que ce comportement supposait un entraînement militaire et que les Somaliens devaient par conséquent être armés188
Le troisième comportement soi-disant militaire attribué aux Somaliens est ce que le capt Rainville a décrit comme le « rampement du léopard », que les Somaliens ont utilisé dans les derniers 100 mètres qui les séparaient du parc d'hélicoptères189. Cette technique de déplacement, dont le capt Rainville
a fait une démonstration pendant son témoignage, consiste à progresser le ventre au sol, en s'appuyant sur les coudes et les genoux. Comme pour certaines des expressions que nous venons de voir, cette expression a été utilisée par le capt Rainville dans son témoignage, mais elle ne figure pas dans les déclarations qu'il a rédigées immédiatement après l'incident. Dans sa déclaration au capt Hope, il a mentionné que les Somaliens rampaient190, mais il n'a parlé de « rampement du léopard ».
À notre avis, le capt Rainville essaie manifestement par là d'exagérer le danger présenté par les Somaliens, tentative qui n'est pas étayée par les témoignages des soldats placés sous son commandement. Le cpl Klick ne dit pas que les hommes rampaient lorsqu'ils se sont approchés du parc d'hélicoptères, mais plutôt qu'ils se sont mis à avancer rapidement après avoir quitté l'angle sud-ouest du périmètre du complexe du génie191. Le témoignage du sgt Plante, le seul autre membre de la patrouille qui affirme avoir vu les Somaliens dans le secteur, va dans le même sens que celui du cpl Klick. Le sgt Plante mentionne que les hommes n'ont pas rampé pendant les 100 derniers mètres qui les séparaient du parc d'hélicoptères, mais qu'ils ont plutôt couru à toute vitesse192. Un autre membre de la patrouille a fait un témoignage important, qui touche directement cette question: le cpl Favasoli a affirmé n'avoir jamais vu les Somaliens dépasser la position du Détachement 63, que ce soit en rampant ou autrement; ils n'ont jamais atteint, selon lui, le parc d'hélicoptères193. (Nous approfondirons cette question plus loin dans le chapitre.)
De toute évidence, les tentatives des membres de la patrouille de reconnaissance de qualifier d'« approche militaire » la progression des Somaliens vers le complexe du génie ou le parc d'hélicoptères ne résistent tout simplement pas à un examen minutieux. Il n'y avait rien dans le comportement des deux intrus qui pouvait laisser croire qu'ils auraient pu être autre chose que des voleurs. Aucune preuve crédible ne vient confirmer le fait qu'ils ont réellement effectué une « reconnaissance en trèfle », « progressé par rattrapage » ou rampé « à la manière d'un léopard ».
En ayant recours à
des expressions militaires pour décrire les agissements
des Somaliens, les membres de la patrouille de reconnaissance
se trouvaient à justifier la menace qu'ils percevaient
chez ceux-ci et, par le fait même, l'hypothèse selon
laquelle ils étaient armés et dangereux. Rien n'indique
objectivement que le comportement de l'un ou l'autre des Somaliens
laissait supposer un entraînement militaire; ils ont simplement
exercé la prudence à laquelle on devrait s'attendre
de voleurs qui réalisent un coup la nuit.
Même si les membres de la patrouille ont maintenu dans leurs réponses aux questions additionnelles194 qui leur ont été posées qu'ils avaient des raisons de croire que les Somaliens pouvaient être armés, il est incontestable que les Somaliens n'avaient pour toute arme qu'un couteau rituel, qui est resté dans son étui pendant toute la durée de l'incident. Le peloton de reconnaissance ne pouvait ignorer ce fait puisque les Somaliens sont demeurés sous observation continuelle dès le moment où ils se sont approchés des barbelés à l'extrémité est du complexe du génie, et qu'aucun des soldats n a aperçu d'armes sur l'un ou l'autre des Somaliens.
Selon les données consignées au registre, le cpl Lalancette, la sentinelle postée dans la tour du 1er Commando, a vu, vers 19h50, par son dispositif d'observation nocturne, deux Somaliens qui marchaient dans un sentier entre le complexe du 1er Commando et celui du génie. Il a constaté que les hommes n 'étaient pas armés et il a signalé leur présence près des barbelés aux membres du génie195, qui ont transmis l'information au capt Rainville196. C'est à ce moment-là que la patrouille de reconnaissance a relevé la présence des deux hommes (voir l'annexe G).
A partir du moment où les deux Somaliens ont contourné l'angle sud-est du complexe du génie, le Détachement 64A les a surveillés pendant 10 à15 minutes environ alors qu'ils longeaient lentement les barbelés. Aucun membre du Détachement 64A n'a vu à aucun moment que l'un ou l'autre des deux hommes portait une arme. Le cpl Smetaniuk a été le premier membre du Détachement 64A à apercevoir les Somaliens quand ils se sont approchés de l'angle sud-est du périmètre, et il a déclaré qu'il n'avait vu aucune arme197. Le cpl Leclerc a indiqué qu'il pouvait apercevoir les Somaliens à l'oeil nu à une distance de 40 mètres et qu'il n'a pas vu d'armes non p1us198. Le cplc Countway, le commandant du Détachement 64A, qui a déclaré avoir surveillé les Somaliens pendant 10 à 15 minutes, n'a pas vu, lui non plus, d'armes199.
Le Détachement 69 a également observé les Somaliens pendant qu'ils longeaient l'extrémité sud du périmètre. Lorsque ceux-ci sont arrivés à la hauteur de l'angle sud-ouest, c'est le Détachement 63 qui a repris la surveillance visuelle. Les membres du Détachement 63 n'ont pas non plus vu d'armes200. C'est ce qui explique probablement pourquoi les soldats n'ont presque pas pris de moyens de protection quand ils ont confronté les Somaliens. S'ils avaient cru faire face à des saboteurs armés, ils se seraient sans aucun doute conduits très différemment. Par exemple, le cpl King a affirmé qu'il s'est levé et s'est mis à découvert dès que le sgt Plante a dit « Attrape-les ». Il ne détenait aucune autre information; il n'a apparemment rien vu et il a tout simplement supposé que le coup qu'il avait entendu était un coup de semonce donné par le sgt Plante et qu'il était de ce fait autorisé à utiliser rapidement les diverses mesures de riposte graduée prévues dans les règles d'engagement201.
On trouve d'autres preuves du peu de menace présenté par les Somaliens dans les gestes posés par le cpl King, qui a pourchassé les Somaliens sans rien voir dans le noir après que les coups eurent été tirés. Il a déclaré que cela avait été un peu fou, car les Somaliens auraient pu être armés, mais qu'il avait réagi instinctivement. Il est plus probable toutefois qu'il ait réagi ainsi parce que les Somaliens n'étaient pas armés et qu'ils ne constituaient pas une menace202 Le cpl King a affirmé qu'en règle générale, il supposait toujours que les Somaliens étaient armés, et que cela s'expliquait par l'ordre permanent étonnant qui avait été émis selon lequel on devait traiter tous les Somaliens de sexe masculin de plus de 14 ans que l'on rencontrait la nuit comme s'ils étaient armés203. Toutefois, le comportement du cpl King dans la soirée du 4 mars contredit de toute évidence cette déclaration. Il est difficile de donner du poids aux affirmations du cpl King selon lesquelles il se sentait menacé204 étant donné qu'il n'a pas vu d'armes et que l'homme sur lequel il avait tiré s'enfuyait.
Rien n'indique dans les déclarations du cpl King que les événements du 4 mars se soient déroulés dans la crainte ou la confusion, mais il a prétendu qu'il avait eu peur après que le sgt Plante eut tiré205. Pourtant, il s'est élancé de sa position sans rien voir et a tiré pour blesser seulement le présumé saboteur, donnant ainsi la possibilité à ce dernier de se retourner et de le tuer206. Il est donc évident que le cpl King ne s'est à aucun moment senti suffisamment menacé pour tirer sur le Somalien dans le but de le tuer207. C'est la même chose pour le cpl Klick, qui a affirmé qu'il avait M. Aruush dans sa ligne de tir lorsque celui-ci s'est arrêté à l'angle sud-ouest du périmètre, mais qu'il a décidé de ne pas tirer parce qu'il ne pouvait voir aucune arme et qu'il ne croyait pas que le Somalien avait l'intention de lancer une grenade ou un cocktail molotov208.
C'est ce qui explique également pourquoi le capt Rainville s'est senti suffisamment en sécurité pour se mettre à découvert et pourchasser les Somaliens209 et pour ordonner au sgt Plante, au cpl King et au cpl Favasoli de poursuivre M. Aruush tandis qu'il restait seul avec M. Abdi210. Le cpl Favasoli a admis qu'il ne s'était jamais senti réellement menacé, surtout pas après que M. Abdi eut été blessé211, et le sgt Plante a également admis qu'il ne s'était à aucun moment senti menacé pendant l'incident212. Il a utilisé son arme, non pas parce qu'il avait peur, mais plutôt pour remplir sa mission: capturer un agent d'infiltration213.
L'utilisation par le Détachement 63 de lampes de poche réfléchissant une vive lumière blanche (au lieu des lampes de poche à filtre rouge habituellement utilisées pour les missions militaires) signifie que le Détachement se souciait plus de capturer les Somaliens que de dissimuler sa position214. Le cpl Favasoli non plus n'était guère inquiet au sujet de la sécurité du Détachement 64A, car il n'avait vu aucune arme sur M. Aruush ou M. Abdi. Lorsque M. Aruush s'est dirigé en courant vers le Détachement 64A, le cpl Favasoli a supposé qu'ils auraient l'avantage sur lui215.
Le capt
Rainville semblait suffisamment sûr que M. Aruush ne présentait
pas de danger pour le Détachement 64A, parce qu'il a crié
à l'intention des membres du Détachement «
Il est à vous », sans préciser que l'homme
était armé ni donner aucune autre forme d'avertissement216.
Le cpl Favasoli n'a pas pensé prévenir le Détachement
64A; il a déclaré qu'il aurait été
surpris si le Détachement 64A n'avait pas su ce qui se
passait ou s'il n'avait pu voir M. Aruush qui courait dans sa
direction217.
Les membres du Détachement 64A ne se sont pas comportés
non plus comme s'ils percevaient une menace de la part des Somaliens,
comme en témoignent les gestes du cpl Smetaniuk, qui a
poursuivi M. Aruush sans apporter son arme, même après
que le Détachement 63 eut déjà tiré
sur M. Abdi218.
Il est tout à fait absurde de penser qu'un soldat entraîné
puisse se mettre à découvert et poursuivre un ennemi
armé dans l'obscurité sans même prendre son
arme. La seule conclusion que nous pouvons tirer est que MM. Aruush
et Abdi n'ont jamais constitué de menace de quelque nature
que ce soit pour les troupes ou les installations canadiennes
lors de l'incident du 4 mars.
Au début de l'incident, le Détachement 63 était caché derrière une citerne ou un puits à l'ouest du complexe du génie (voir l'annexe E). La citerne consistait en un contenant de béton rectangulaire, de quatre pieds de largeur environ sur sept ou huit pieds de longueur, et elle se trouvait à environ 75 mètres à l'ouest d'une barrière temporaire dans le périmètre ouest du complexe du génie et plus ou moins à mi-chemin (110 à 140 mètres) entre l'angle sud-ouest du complexe du génie et le périmètre sud du parc d'hélicoptères219.
Les trois membres du Détachement 63 étaient accroupis derrière le mur nord du puits et faisaient face au sud; le sgt Plante était au milieu, le cpl Favasoli, à l'est et le cpl King, à l'ouest220. Lorsque le cpl Favasoli a aperçu la première fois MM. Abdi et Aruush, ces derniers étaient à environ 100 à 200 mètres au sud-est du Détachement et se dirigeaient vers l'ouest ou le nord-ouest, droit sur l'emplacement du Détachement221.
Le cpl Favasoli a vu les hommes alors qu'il portait ses lunettes de vision nocturne222. Selon lui, en moins de deux ou trois minutes, les deux hommes s'étaient rapprochés, en marchant d'un pas normal, à moins de 20 à 25 mètres de la position du Détachement 63 derrière le puits; ils se sont arrêtés auprès d'un tas de pierres se trouvant entre le puits et l'angle sud-ouest du complexe du génie, à une distance que le cpl Favasoli a évaluée comme étant à environ 20 à 25 mètres du périmètre ouest du complexe223. Les deux hommes se sont assis sur le tas de pierres, ils se sont parlé et ont gesticulé dans la direction générale du complexe224. Ce témoignage concorde avec celui du cpl Klick, qui a également vu les deux hommes s'accroupir et regarder en direction du complexe du génie225 (voir l'annexe A).
Le cpl Klick, posté à l'intérieur du camp avec le capt Rainville, a vu les hommes au sud du camp, qui semblaient en train d'argumenter et de montrer diverses parties du camp : l'un semblait pointer vers les contenants d'eau et d'aliments qui avaient été laissés comme appât; tandis que l'autre. - qui, aux yeux du cpl Klick, semblait être le chef - semblait rejeter cette idée et montrait plutôt le nord-ouest, en direction du 2e Commando et du parc d'hélicoptères226. Selon le cpl Klick, les hommes sont restés à cet endroit de trois à dix minutes227.
Toujours selon le cpl Klick, l'homme qui semblait être le chef a eu gain de cause; MM. Abdi et Aruush se sont levés pour s'éloigner en direction sud-ouest et disparaître derrière des buissons, puis ont commencé à se diriger vers le nord228. Il les a ensuite perdus de vue pendant 5 à 15 minutes, après quoi il les a vus près d'un tas de broussailles et de pierres, qui était à son avis situé à environ 30 à 50 mètres au sud-ouest du coin sud-ouest du complexe du génie, même s'il a reconnu la possibilité que ce tas se soit trouvé 50 mètres plus au nord, à peu près là où le cpl Favasoli a situé le tas de pierres229. Selon le cpl Favasoli, durant tout le temps où il a observé les Somaliens, jamais ceux-ci n ont semblé tenter de se cacher230. A ce moment-là, le sgt Plante a demandé par radio de garder désormais le silence radio231
D'après le cpl Favasoli, les deux Somaliens se sont assis et ont parlé sur le tas de pierres pendant environ trois minutes (ce qui concorde avec le témoignage du cpl Klick)232; c'est alors que le cpl Favasoli s'est caché la tête derrière le mur du puits, car il s'est souvenu qu'il portait un chapeau de couleur claire que les Somaliens auraient pu voir s'ils avaient regardé dans sa direction233. Le cpl Klick a dit qu'il a ensuite vu l'homme qui semblait être le chef retirer sa chemise blanche et la nouer autour de sa taille234. Le cpl Favasoli a arrêté de regarder les Somaliens et s'est plutôt concentré sur le sgt Plante (qui, lui, continuait à les observer), pour attendre son signai235. Le cpl Favasoli évalue à trois minutes environ le temps où il est demeuré dans cette position, la tête cachée derrière le mur du puits, à regarder le sgt Plante236. Durant ce temps, selon le cpl Favasoli, le sgt Plante regardait toujours vers le sud et ne s'est tourné ni vers l'ouest ni vers le nord237.
Dans son témoignage, le cpl Favasoli a déclaré qu'il avait ensuite entendu la voix du capt Rainville à la radio. Il avait peur que les Somaliens n'entendent cette communication radio car, d'après ce qu'il pensait, ceux-ci ne se trouvaient qu'à environ 25 mètres de distance, toujours près du tas de pierres. Il a donc pris la radio et a donné à voix basse le signal « 63 - Wait - Out », ce qui signifiait de ne pas appeler le détachement238. À ce moment-là, le sgt Plante s'est levé, a pointé son fusil de chasse vers le sud, allumé sa lampe de poche, crié « Halte » une ou deux fois, puis il a tiré. Après ce coup de feu initial et, quelques secondes plus tard, un deuxième coup de feu, le cpl King a lui aussi tiré deux fois avec son C7. Le sgt Plante et le cpl King se sont ensuite lancés à la poursuite des Somaliens239.
La version des faits que nous venons de relater est très différente de celle que nous ont présentée le capt Rainville et le sgt Plante et, à certains égards, le cpl King. Nous devons donc évaluer ces versions divergentes et les comparer à celle du cpl Favasoli. Le sgt Plante a reconnu que, si les Somaliens touchaient le barbelé du périmètre, cela pousserait la patrouille à intervenir et à les appréhender240. Le sgt Plante s'est rappelé que, lorsqu'il a vu les deux hommes pour la première fois, ils étaient à environ 75 mètres de lui, près du coin sud-ouest du complexe du génie241. Tout comme le cpl Favasoli, le sgt Plante se souvient que les Somaliens se sont assis à un endroit situé au sud de l'emplacement du Détachement 63, à environ 50 mètres du périmètre ouest du complexe du génie, mais il ne se rappelle pas du tas de pierres242.
Dans son témoignage, le sgt Plante a affirmé que les hommes se sont levés et ont commencé à se diriger vers le nord, jusqu'au côté ouest du complexe du génie243. Ce faisant, selon le sgt Plante, ils marchaient courbés et gardaient une distance constante entre eux, se cachaient derrière des buissons et s'arrêtaient périodiquement pour regarder attentivement dans toutes les directions244. Cela ne cadre pas tout à fait avec le témoignage du capt Rainville. Celui-ci s'est rappelé avoir entendu l'appel du sgt Plante, qui demandait le silence radio, peu après que les deux Somaliens ont tourné le coin sud-ouest du complexe du génie. Il les a vus se diriger vers le nord en provenance du coin sud-ouest, s'arrêter et s'asseoir sur le tas de pierres. Ils y sont restés pendant une dizaine de minutes et regardaient vers le nord, en direction du parc d'hélicoptères.
Selon le capt Rainville, ils se sont ensuite levés et se sont dirigés vers le nord, à quatre pattes dans une position qu'on appelle « le rampement du léopard », vers le parc d'hélicoptères, franchissant rapidement la distance séparant le tas de pierres du parc d'hélicoptères245. Comme nous l'avons vu,
cependant, M. Abdi et M. Aruush ne se sont pas vraiment déplacés dans la position « du léopard ». D'après le cpl Klick, pendant que les deux hommes se dirigeaient vers le nord, il les a perdus de vue lorsqu'ils étaient à peu près vis-à-vis de la barrière temporaire du périmètre ouest, et légèrement au nord du puits, à environ 20 à 25 mètres de la clôture de barbelé246. Lorsqu'ils ont commencé à se diriger vers le nord, le cpl Klick dit qu'il a entendu l'appel du sgt Plante, qui demandait le silence radio247. Le cpl Klick a évalué à environ cinq minutes le temps que les hommes ont mis pour franchir la distance du monticule situé au coin sud-ouest du périmètre jusqu'au point où il les a perdus de vue près de la barrière temporaire248.
Au moment où les Somaliens se dirigeaient vers le nord et s'approchaient du Détachement 63, le sgt Plante a prétendu qu'il avait bougé afin d'être en mesure de surveiller l'est et le nord; il a dit au cpl Favasoli et au cpl King de rester silencieux et de fermer la radio, lui-même ayant déjà baissé le son de la sienne249. Il maintient qu'il a ensuite dît au cpl Favasoli et au cpl King de se cacher, et est donc resté le seul à suivre les mouvements des Somaliens. Le sgt Plante n'a pas jugé important d'avertir ses deux subordonnés que les Somaliens avaient dépassé l'endroit où ils se trouvaient et qu'ils se dirigeaient vers le nord - c'est-à-dire, derrière eux250. Lorsqu'on lui a rapporté le témoignage du cpl Favasoli, selon lequel celui-ci le surveillait et ne l'avait jamais vu regarder dans une autre direction que le sud, le sgt Plante a répondu, de façon peu convaincante, qu'il pouvait avoir suivi les Somaliens du regard, sans bouger251. Étant donné la distance entre le puits et le parc d'hélicoptères, où le sgt Plante prétend que les Somaliens se sont rendus, cela n'est tout simplement pas crédible.
Selon le sgt Plante, les deux hommes ont mis tout au plus cinq minutes à se rendre au parc d'hélicoptères252. Il a affirmé qu'ils se déplaçaient rapidement, mais dans sa déclaration initiale au capt Hope, il avait affirmé qu'ils s approchaient très lentement des hélicoptères253. Il n'a pas pu expliquer cette contradiction. Il ne se rappelait pas les avoir vus ramper pendant qu'ils s'approchaient du parc d'hélicoptères254.
Le sgt Plante a déclaré que, au moment d'arriver à la clôture sud du parc d'hélicoptères, l'un des Somaliens s'est accroupi tandis que l'autre s'est servi d'un morceau de linge ou d'une serviette pour soulever le barbelé255. À ce moment, le sgt Plante aurait dit au cpl Favasoli et au cpl King de se préparer à intervenir256, mais aucun des deux ne se rappelle avoir entendu le sgt Plante leur donner la moindre instruction. Le sgt Plante ne se souvient pas s'il a dit à ses hommes que les Somaliens se trouvaient dans le barbelé257. Cela est difficile à croire, étant donné qu'il s'agissait de l'événement qui était censé mettre en branle les manoeuvres visant à appréhender un intrus.
Le sgt Plante a affirmé dans son témoignage qu'il était resté au puits pendant tout ce temps et n'avait pas envoyé le détachement à la poursuite des Somaliens parce qu'il ne voulait pas leur dévoiler sa position258. Toutefois, cette explication omet le fait que le sgt Plante et son détachement auraient révélé leur position de toute manière en restant du côté nord du puits. Comme le sgt Plante l'a dit lui-même, les Somaliens regardaient dans toutes les directions quand ils se dirigeaient vers le nord. Encore une fois, cette explication n'est tout simplement pas plausible.
Le témoignage du sgt Plante concernant ce qui s'est produit lorsque les Somaliens se trouvaient, selon sa version, près des fils barbelés soulève d'autres interrogations fondamentales. D'après le sgt Plante, lorsque les Somaliens ont commencé à s'introduire dans l'enceinte de fils barbelés, il s'est retourné brièvement pour se préparer à avancer vers eux: il a déposé le combiné de son radio-téléphone et dit à ses hommes de se tenir prêts. Il estime que tout cela lui a pris peut-être 15 secondes. Pendant ce temps, il a entendu des bruits de tôle et a donc levé la tête pour regarder; c'est alors qu'il aurait vu les Somaliens revenir vers le sud en courant, ces derniers ayant déjà parcouru la moitié de la distance séparant le parc d'hélicoptères et le puits où se trouvait le Détachement 63259.
Cette suite d'événements suppose plusieurs faits qu'il est impossible d'admettre : qu'au moment critique de la perpétration de l'acte d'hostilité qui aurait justifié l'intervention du peloton de reconnaissance, le sgt Plante prenne 15 secondes pour déposer le combiné du radio-téléphone (ce qui ne devait pas prendre plus d'une ou deux secondes, selon le cpl Favasoli260); que le sgt Plante donne des instructions à ses hommes, qui ne se souviennent pas de les avoir reçues et que, pendant les quelque 15 secondes où le sgt Plante dit avoir tourné le dos aux Somaliens, ces derniers aient eu suffisamment de temps pour se dégager des fils barbelés et courir une distance d'au moins 100 mètres. Tout cela est tout simplement impossible.
Le sgt Plante a indiqué dans son témoignage qu'il a alors quitté sa position derrière le puits pour se diriger vers l'est afin d'intercepter les intrus. Au même moment, il a entendu le capt Rainville crier un ordre, mais ne l'a pas compris261. Le sgt Plante a précisé qu'il a quitté sa position immédiatement et s est dirigé vers le nord dans le but d'intercepter les Somaliens, mais, après avoir effectué seulement quelques pas, il s'est rendu compte qu'il n'y arriverait pas262. Il s'est arrêté, a donné un avertissement verbal, puis a tiré des coups de semonce en direction sud-est263. À ce moment-là, les Somaliens se trouvaient au sud de sa position. Cela signifie qu'ils s'étaient dégagés du barbelé et avaient couru une distance de 175 mètres, tout cela en quelque 18 secondes. Cela aurait été physiquement impossible. Que le sgt Plante n'ait pas pu attraper les Somaliens, c'est fort probable, mais qu'il se soit dirigé vers le nord, c'est fort peu probable.
Le cpl King, troisième membre du Détachement 63, se trouvait près du coin nord-ouest du puits. Il a indiqué dans son témoignage qu'il était en position couchée derrière le puits, surveillant ses arcs de tir au sud-ouest et à l'ouest de la position du Détachement 63. À part l'appel de silence radio du sgt Plante, il n a rien vu ni entendu concernant les Somaliens, jusqu'à ce que le sgt Plante crie « Attrapez-les! », c'est alors que le Détachement 63 a ouvert le feu sur les Somaliens qui fuyaient vers le sud264. Le cpl King a également affirmé que, si les Somaliens avaient couru à environ 50 mètres au nord du Détachement 63, comme on le prétendait, il les aurait vus265.
Le témoignage du capt Rainville concernant ces événements est différent. Selon lui, pendant que les Somaliens se dirigeaient vers le nord en direction du parc d'hélicoptères, il communiquait par radio avec le Détachement 63 pour lui dire de suivre les hommes vers le nord et qu'il en ferait de même à l'intérieur du parc. Le capt Rainville reconnaît que personne au Détachement 63 ne se souvient d'avoir reçu ce message. Il a indiqué dans son témoignage que son plan visait à forcer les Somaliens à s'éloigner du parc d'hélicoptères et à se diriger vers le Détachement 63, qui les aurait arrêtés266. Toutefois, le Détachement 63 n'était pas où il pensait267 et se trouvait trop près de sa propre position pour qu'une manoeuvre en sandwich soit possible.
Au moment où les Somaliens avaient presque atteint le périmètre du parc d'hélicoptères, le capt Rainville a précisé qu'il a quitté le camion, après avoir ordonné au cpl Klick de le couvrir268. Au bout de deux ou trois minutes, il avait atteint le coin sud-est du parc d'hélicoptères, à la jonction du périmètre ouest du complexe du génie. A ce moment-là, selon son témoignage, les Somaliens se trouvaient déjà aux fils barbelés entourant le parc d'hélicoptères et tentaient d'y pénétrer; l'un d'eux tenait les fils avec une pièce de vêtement ou de tissu et l'autre essayait de se faufile269. Cependant, le témoignage du cpl Klick contredit encore une fois celui du capt Rainville concernant la séquence de ces événements.
Peu après avoir perdu les Somaliens de vue, le cpl Klick se souvient clairement que le capt Rainville a quitté le camion et s'est déplacé vers la clôture ouest270. Le cpl Klick ne se souvient pas que le capt Rainville lui ait ordonné de le couvrir quand il a quitté le camion; il n'a donc pas couvert le capt Rainville, concentrant son attention sur ses arcs de tir au sud271. Selon le cpl Klick, il n'y a pas eu de communication radio entre le moment où le sgt Plante a demandé le silence radio et celui où le capt Rainville a quitté le camion, et les deux radios du Détachement 69 sont restées dans le camion auprès du cpl Klick272.
Moins de deux minutes plus tard, le cpl Klick a entendu le bruit métallique des fils concertina pendant que le capt Rainville tentait d'ouvrir la barrière, située presque en plein ouest par rapport au camion. Environ 30 secondes plus tard, le cpl Klick a entendu le capt Rainville crier « Attrapez-les! ». Le cpl Klick a de nouveau regardé vers la barrière et constaté que le capt Rainville n'y était p1us273. Dix à quinze secondes après avoir entendu le capt Rainville crier « Attrapez-les! », le cpl Klick a entendu les membres du Détachement 63 crier « Halte! » en anglais, en français et en somalien. Des coups de feu ont retenti immédiatement après274.
Le capt Rainville a précisé qu'il n'avait pas entendu les bruits de tôle mentionnés par le sgt Plante, ni aucun autre bruit qui aurait été suffisamment fort pour alerter les Somaliens de son approche; au lieu de cela, il a dit que les deux hommes avaient commencé à s'enfuir quand ils l'ont aperçu se tenant à environ 25 mètres d'eux, de l'autre côté des fils. Les deux parties ont couru en direction sud, le capt Rainville se trouvant toujours à l'intérieur du complexe du génie. Le capt Rainville a indiqué qu'il a crié « Attrapez-les! » à quelques reprises pendant la poursuite et qu'il a réussi à sortir du complexe en sautant par-dessus la clôture à la barrière, où les fils n'avaient qu'une hauteur d'un mètre. Il a entendu le premier coup de feu tiré par le Détachement 63 au moment où il sautait la clôture275
Cependant, le cpl Klick estimait que la distance entre le camion et le côté ouest de la barrière était de 45 mètres; la distance à parcourir aller et retour du nord de la jonction du parc d'hélicoptères et du complexe du génie jusqu'à la barrière ouest représentait plus de 200 mètres276. Le cpl Klick a calculé
qu'environ deux minutes s 'étaient écoulées entre le moment où le capt Rainville a quitté le camion et le moment où il a crié « Attrapez-les! »; selon lui, seulement cinq minutes s 'étaient écoulées entre le moment où les Somaliens avaient contourné le coin sud-ouest et commencé à se diriger vers le côté ouest du complexe du génie et le moment où les derniers coups de feu ont été tirés par le Détachement 64A277. Manifestement, le capt Rainville n'a pu avoir le temps de se rendre discrètement jusqu'au parc d'hélicoptères puis de revenir en courant à la barrière ouest et crier au Détachement 63 « Attrapez-les! ». Le témoignage du cpl Lalancette, la sentinelle postée à la tour du 1er Commando, est pertinent ici. Comme il n'est pas de ceux qui ont tiré, il n'a aucun intérêt à avancer une certaine version des faits. Au moyen de l'équipement de vision nocturne de longue portée, le cpl Lalancette a vu les Somaliens se diriger vers le nord à partir du coin sud-ouest du complexe du génie. De l'endroit où il se trouvait, il a cru, à tort, que les Somaliens s 'étaient introduits dans le complexe du génie par le périmètre sud, il a alors transmis ce renseignement par téléphone au poste de commandement du 1er Commando. Pendant qu'il était encore au téléphone avec le cpl Noonan, le transmetteur de service, il a entendu des coups de feu278. Le cpl Lalancette calcule qu'il s'est écoulé trois ou quatre minutes entre le moment où il a cru que les Somaliens pénétraient dans le complexe et le moment où il a vu un homme blessé par terre279. Ce délai confirme les souvenirs du cpl Favasoli, mais non l'affirmation du capt Rainville, selon laquelle les Somaliens auraient effectué une reconnaissance du parc d'hélicoptères pendant dix minutes avant de s'en approcher.
Le registre du 1er Commando confirme le témoignage du cpl Lalancette concernant la chronologie des événements. Le cpl Noonan a consigné le premier appel du cpl Lalancette indiquant la présence à 20 heures, du côté est du complexe du génie, de Somaliens se dirigeant vers le sud. Il a transmis cette information au poste de commandement de l'escadron du génie à 20 h 02. Selon le registre, l'appel du cpl Lalancette indiquant que des Somaliens avaient pénétré à l'extrémité sud du complexe du génie est parvenu à 20 h 10. Le cpl Noonan a transmis le renseignement au complexe du génie à 20 h 11. Il a noté dans le registre du 1er Commando avoir entendu des coups de feu à 20 h 14280.
Un autre élément tend à réfuter l'affirmation du capt Rainville et du sgt Plante selon laquelle les Somaliens s'étaient faufilés dans les fils barbelés entourant le parc d'hélicoptères : aucune coupure ni marque causée par le barbelé à lames n'a été notée sur le corp de M. Abdi ou celui de M. Aruush. Lorsqu'il a vu M. Abdi blessé après les coups de feu, le cpl Favasoli n'a pas remarqué de coupures causées par le barbelé sur son corps281. Le sgt Groves, qui commandait la force de déploiement rapide ce soir-là, n'a pas davantage remarqué la présence de coupures causées par le barbelé ou d'accrocs sur les vêtements de M. Aruush, l'homme qui a péri dans l'incident282. L'infirmier qui s'est rendu sur les lieux de l'incident avec l'ambulance, le cpl Mountain, n a pas davantage remarqué de blessures de ce genre283. L'adj Ashman, un adjoint médical au poste sanitaire d'unité où les victimes des coups de feu ont été transportées, n'a alors constaté aucune marque récente de fil barbelé284. Le chirurgien traitant, le maj Armstrong, n'a lui non plus remarqué aucune trace de lacération récente sur les deux hommes285. En outre, diverses dépositions indiquent que les deux Somaliens portaient encore une chemise au moment de l'încident286. Selon l'adj Marsh, aucune chemise ou veste n'a été retrouvée près du parc d'hélicoptères287. Si les Somaliens s'étaient trouvés sous le barbelé et avaient dû en sortir en hâte, comme le prétendent le capt Rainville et le sgt Plante, le fil les aurait fort probablement coupés, mais aucune trace de coupure n'a été constatée.
Avant d'entendre la version du capt Rainville concernant l'incident, au cours du compte rendu initial le lendemain matin, le cpl Favasoli n'avait aucune raison de penser que M. Abdi et M. Aruush avaient fait autre chose que de s asseoir sur le tas de pierres288. Même lorsque le capt Rainville a déclaré que les deux hommes s 'étaient approchés du barbelé et qu'ils tentaient de s'infiltrer dans l'enceinte du complexe lorsqu'ils ont été interpellés par le sgt Plante, le cpl Favasoli a cru qu'il parlait de quelque chose que les deux hommes avaient fait à la limite sud du complexe du génie, soit avant qu'il ne les voie se diriger vers le tas de pierres289.
Le cpl Favasoli n'a compris qu'un mois plus tard, en lisant une coupure de presse provenant du Canada, qu'on avait laissé entendre que les deux hommes étaient allés jusqu'au parc d'hélicoptères. Il a alors cru qu'il s'agissait d'une erreur des médias290. Ce n'est que lorsqu'il a été interrogé par l'avocat de la Commission en février 1996, qu'il a compris que cette version des événements était en fait celle du capt Rainville291.
Peu de temps après la fusillade, le cpl Favasoli a douté des explications que la patrouille avait données pour justifier le recours à la force mortelle ce soir-là. Il a également eu l'impression qu'on attendait de lui qu'il réponde de manière a permettre ou à appuyer une justification des coups de feu292. Durant son contre-interrogatoire, le cpl Favasoli a reconnu que ce n 'était pas facile pour lui de témoigner puisque sa déposition contredisait les témoignages du capt Rainville et du sgt Plante et tendait à discréditer un élément clé dans la tentative visant à justifier la fusillade293.
Le cpl Favasoli a également trouvé étrange que ni le sgt Plante ni le capt King n'aient dit ou fait quoi que ce soit à ce moment-là pour faire savoir que les Somaliens s'étaient dirigés vers le nord, derrière eux, et qu'ils tentaient de franchir le barbelé294. Après tout, il s'agissait d'intercepter les intrus au barbelé. De plus, le sgt Plante aurait normalement dû sommer les deux Somaliens de s'arrêter, ou peut-être même se diriger de l'autre côté du puits pour éviter d'être vu par eux lorsqu'ils se dirigeaient vers le nord, tout juste après l'emplacement du Détachement 63, vers le parc d'hélicoptères.
Compte tenu des témoignages recueillis et surtout des contradictions qu'ils contiennent, nous n'accordons pas foi aux affirmations selon lesquelles les deux hommes qui ont été abattus dans la nuit du 4 mars 1993 ont tenté de franchir le barbelé qui entourait le parc d'hélicoptères.
Comme le montre l'examen précédent des témoignages, seuls le capt Rainville et le sgt Plante affirment avoir vu M. Abdi et M. Aruush s'approcher du parc d'hélicoptères. En tant que principaux instigateurs de l'utilisation de la force mortelle à laquelle la patrouille a eu recours ce soir-là, le capt Rainville et le sgt Plante étaient, de tous les membres de la patrouille de reconnaissance, ceux qui avaient et continuent d'avoir le plus grand intérêt personnel à essayer de justifier la fusillade.
La preuve matérielle ne justifie cependant pas leur version des faits. On n'a trouvé aucune trace de coupure causée par le barbelé sur les corps de M. Abdi et de M. Aruush. Tous deux portaient encore leur chemise et on n a trouvé aucun vêtement ou autre article semblable près du parc d'hélicoptères. S'ils ont enlevé des vêtements et les ont utilisés pour écarter le barbelé, où sont passés ces vêtements? S'ils ne les ont pas utilisés à cette fin, comment expliquer l'absence de coupures sur leurs corps? La chronologie des faits fournie par le capt Rainville et le sgt Plante présente des contradictions et ne correspond pas aux témoignages faits par le cpl Klick, le cpl Favasoli, le cpl King, le cpl Lalancette et le cpl Noonan ni à ce qui a été consigné dans le registre ce soir-là.
Le témoignage du cpl Favasoli, qui faisait partie du Détachement 63 avec le sgt Plante et le cpl King, est celui qui met le plus en doute l'affirmation selon laquelle une brèche avait été faite dans le barbelé du parc d'hélicoptères. Le cpl Favasoli a déclaré qu'il n'a jamais vu les deux Somaliens aller au nord du tas de pierres, situé au sud-est de l'emplacement où se trouvait le Détachement 63. Le cpl Favasoli était censé surveiller les secteurs est et sud du puits, et il a observé les Somaliens de près jusqu'au moment où il s'est jeté derrière le puits pour éviter d'être aperçu. Pendant ce temps, le sgt Plante continuait de scruter les lieux par-dessus le puits.
À partir de ce moment, le cpl Favasoli a gardé les yeux fixés en direction du sgt Plante, attendant un signal lui indiquant que les Somaliens avaient atteint le barbelé ou tentaient d'y pratiquer une brèche, ce qui de l'opinion générale aurait déclenché l'intervention. Or, aucun signal n'est venu. Le cpl Favasoli, qui regardait le sgt Plante, a eu l'impression que les Somaliens n'ont pas quitté le tas de pierres tant que le sgt Plante, le cpl King ou le capt Rainville n'ont pas manifesté leur présence.
De même, le témoignage du cpl Favasoli indique que le sgt Plante n'a transmis aucune indication, verbale ou gestuelle, indiquant que les Somaliens se déplaçaient vers le nord, en direction de l'emplacement où se trouvait le détachement. Le cpl King - qui, couché sur le ventre, surveillait la zone à l'ouest et au sud-ouest du puits - ne se souvient pas non plus d'aucun signe indiquant que les Somaliens se dirigeaient vers le détachement ou au-delà.
Cette déposition nous laisse très perplexes, puisque la mission avait pour objet de capturer des intrus et que la stratégie arrêtée consistait à les intercepter à la clôture. Les membres du Détachement 63 auraient dû suivre ces hommes s'ils avaient l'intention d'appliquer cette stratégie. Le capt Rainville a déclaré dans sa déposition qu'il avait envoyé un message radio au Détachement 63 lui ordonnant de suivre les Somaliens; or, aucun membre du détachement n a entendu ce message. De plus, le cpl Klick a affirmé qu'il n'y a pas eu de communication radio après que le sgt Plante a demandé le silence radio et avant que le capt Rainville ne quitte le camion, et ce dernier a laissé les deux radios dans le camion auprès du cpl Klick.
En outre, même si l'on accepte l'explication du sgt Plante qui affirme ne pas avoir suivi les Somaliens parce qu'il ne voulait pas que sa présence soit détectée, comment expliquer qu'il ait complètement omis de faire instinctivement le moindre geste pour demeurer invisible alors que les deux hommes se dirigeaient vers le nord. Si les deux Somaliens avaient quitté le tas de pierres en direction du nord, ils se seraient rapprochés encore davantage de l'endroit où se trouvait le Détachement 63. Une fois parvenus au nord du puits, les Somaliens n'auraient plus eu aucun obstacle qui pût leur cacher la présence du détachement.
Le sgt Plante a déclaré dans son témoignage qu'il avait dit au cpl Favasoli et au cpl King de garder le silence et de rester cachés. Les dépositions du cpl Favasoli et du cpl King indiquent tout à fait le contraire. Le sgt Plante n'a pas davantage fait le moindre effort pour se dissimuler. Si ces militaires avaient préféré demeurer cachés au lieu de suivre les Somaliens, ils auraient également pu, logiquement, se diriger vers le côté sud du puits, mais ils n'ont pas davantage retenu cette solution.
En omettant de suivre les Somaliens s'ils s'approchaient du parc d'hélicoptères, les militaires s'exposaient à deux issues défavorables. D'une part, ils risquaient de ne plus pouvoir appréhender les intrus parce que ces derniers auraient été trop loin d'eux au moment de franchir le barbelé; d'autre part, si les Somaliens avaient été des saboteurs, le parc d'hélicoptères aurait été vulnérable à une attaque. Depuis l'endroit où il se trouvait, c'est-à-dire à plus de 100 mètres, le Détachement 63 n'aurait pas pu empêcher au moins un des deux hommes de franchir le barbelé ou même les deux de lancer une grenade par-dessus le barbelé. Or, certains témoins, dont le sgt Plante, le capt Rainville et le cpl Klick, ont dit que la manière dont les Somaliens se sont approchés du parc d'hélicoptères leur avait donné à penser qu'ils avaient des connaissances ou une formation militaires.
Le capt Rainville a dit qu'il s'est dirigé vers le nord, à l'intérieur du complexe du génie, pour interpeller les Somaliens; il a transmis l'information par radio aux membres du Détachement 63 et leur a dit de faire la même chose. Or, personne au sein du Détachement 63 ne se rappelle avoir entendu cette communication. Si le Détachement 63 était censé être à l'affût d'intrus, on se serait attendu à ce que le capt Rainville réprimande le sgt Plante. Rien n'indique que son détachement était censé attendre l'ordre du capt Rainville avant d'appréhender qui que ce soit - il devait attendre son ordre uniquement avant de tirer. Cependant, il n'y a pas eu de réprimande; en fait, le capt Rainville a proposé que le sgt Plante reçoive une mention élogieuse après la mission du 4 mars295.
Personne n'a vu le capt Rainville se diriger vers le nord en direction du parc d'hélicoptères; au contraire, selon le témoignage du cpl Klick, capt Rainville s'est dirigé directement vers l'ouest après avoir quitté le camion et, moins de deux minutes plus tard, le cpl Klick a entendu le bruit du réseau de fils concertina au moment où le capt Rainville tentait de quitter le complexe du génie en empruntant la barrière temporaire de la clôture ouest. Le témoignage du cpl Klick sur l'absence d'une communication radio avant que le capt Rainville ne quitte le camion, et le fait que celui-ci a laissé les deux radios dans le camion, donnent à penser que les événements se sont probablement déroulés autrement: le capt Rainville a traversé directement le complexe du génie pour se rendre à la barrière ouest; il n'a pas effectué rapidement et subrepticement un aller-retour de plus de 200 mètres au nord-ouest de la barrière jusqu'à la jonction du complexe du génie et du parc d'hélicoptères.
Le témoignage du sgt Plante pose également la question de savoir comment les Somaliens auraient bien pu passer près du Détachement 63 s'ils s'éloignaient en courant du périmètre du parc d'hélicoptères. Le sgt Plante soutient qu'il les a quittés des yeux une quinzaine de secondes, au moment où il s'apprêtait à bouger. Cependant, selon le témoignage du cpl Favasoli, il n'a fallu que quelques secondes pour enlever le combiné du radio-téléphone et le déposer.
Il est difficile de croire que les Somaliens auraient pu s'extirper du barbelé et revenir en courant, parcourant la majeure partie de la distance séparant le parc d'hélicoptères et le Détachement 63 avant que le sgt Plante ne reprenne sa surveillance. Il est également très difficile de croire que le sgt Plante aurait quitté les Somaliens des yeux aussi longtemps que 15 secondes à un moment si crucial. En outre, le cpl Favasoli a déclaré dans son témoignage que le corps et l'arme du sgt Plante étaient dirigés uniquement vers le sud et le sud-est. Cela laisse entendre que, lorsque le sgt Plante a interpellé les hommes en fuite pour la première fois, ils se trouvaient déjà au sud du Détachement 63.
Trois témoins affirment avoir vu les Somaliens se diriger vers le nord à partir du tas de pierres, mais leurs descriptions du déplacement des Somaliens divergent. Le sgt Plante a déclaré qu'ils marchaient, mais courbés, tandis que le cpl Klick et le capt Rainville ont dit qu'ils rampaient vers le parc d'hélicoptères. Dans la déclaration qu'il a faite au capt Hope le lendemain de l'incident des coups de feu, le sgt Plante a expliqué que les Somaliens s étaient approchés très lentement du parc d'hélicoptères. Or, dans son témoignage devant la Commission, il a déclaré que les deux hommes se déplaçaient rapidement. Il convient de répéter que le cpl Favasoli et le cpl Lalancette ont contredit catégoriquement cette affirmation selon laquelle il s'agissait d'une manoeuvre militaire.
Enfin, étant donné
qu'on n'a trouvé qu'un couteau rituel sur un des hommes,
il est évident qu'ils n'étaient ni des saboteurs
ni des militaires. La preuve montre clairement que les Somaliens
n'avaient pas cherché à ouvrir une brèche
dans le barbelé entourant le parc d'hélicoptères
et que, en fait, ils n'avaient pas tenté d'en ouvrir une
à quelque autre endroit avant d'être interpellés
par le capt Rainville et le Détachement 63. L'affirmation
selon laquelle ils ont ouvert une brèche dans le barbelé
entourant le parc d'hélicoptères, se livrant ainsi
à un acte hostile, n'est manifestement pas confirmée
par les éléments de preuve.
Nous devons donc examiner ce qui a amené les membres du Détachement 63 à décider d'appliquer la force maximale et déterminer si cette force était justifiée. Pour ce faire, nous examinerons les événements qui ont été relatés par les membres de la patrouille et nous établirons - dans toute la mesure du possible - ce qui s'est produit exactement. Nous pourrons alors examiner quelles conclusions le Détachement 64A a pu tirer des gestes du Détachement 63.
Nous avons vu que le capitaine Rainville avait avisé ses soldats que la mission avait pour objectif de capturer quiconque tentait de s'introduire dans le périmètre et d'utiliser toute la force nécessaire pour atteindre cet objectif, y compris tirer sur toute personne en fuite. Cette directive a donné lieu à une plus grande appréhension d'un conflit, car une tentative de capture comportait la probabilité d'une poursuite et d'un contact physique. L'état de préparation accrue comportait également le recours encore plus probable aux armes à feu; cela a été confirmé par des soldats qui n'ont pas participé à l'incident, dont le sgt Groves, le cpl Dostie et le cpl Chabot, qui avaient tous prévu que des coups de feu seraient tirés lorsqu'ils ont appris qu'une patrouille de reconnaissance sortirait cette nuit-1à296.
Dans le plan initial de la mission, le Détachement 63 devait être situé à une distance de 100 à 150 mètres de l'extrémité sud-ouest du périmètre du génie297. Cependant, le sgt Plante avait déterminé que la meilleure position que pouvait prendre le détachement pour se dissimuler était derrière le puits, soit beaucoup plus au nord que la position qu'avait prévue le capt Rainville.
Le capt Rainville pensait que le Détachement 63 avait pris position conformément à son plan initial, mais il a admis plus tard dans son témoignage qu'il est fort possible que les membres du détachement aient adopté une autre position à son insu298, et c'est effectivement ce qui s'est produit. Le détachement a pris position au puits, dont on s'est généralement entendu pour dire (dans les témoignages des membres du détachement, ainsi que ceux du capt Mansfield et du capt Kyle) qu'il se trouvait à environ 75 mètres à l'ouest du périmètre du génie et à 110 mètres au sud du périmètre des hélicoptères (voir l'annexe E)299. Le détachement se trouvait donc légèrement au sud et presque directement à l'ouest de la barrière, au centre de l'extrémité ouest du périmètre du génie, soit beaucoup plus près de l'emplacement du Détachement 69, à l'intérieur du périmètre, que le capt Rainville ne pensait. Ce détail est révélateur, car, lorsque le capt Rainville soutient qu'il a ordonné au Détachement 63 de se diriger vers le nord pour prendre les Somaliens en sandwich, il estimait que ces derniers arriveraient du sud au moment où il s'en approcherait par le nord. Cependant, ce qui s'est produit en réalité, c'est que les Somaliens se trouvaient tout juste à égalité ou légèrement au nord de l'emplacement du Détachement 63, d'où l'impossibilité de les prendre en sandwich.
Lorsque MM. Abdi et Aruush ont contourné l'extrémité sud-ouest du périmètre du génie, ils ont été repérés par les Détachements 63 et 69, qui les ont observés au moment où ils se sont arrêtés à un tas de pierres. A l'instar de la majorité des témoignages concernant l'incident, les témoignages portant sur l'existence et l'emplacement du tas de pierres ne concordent pas. Un tas de pierres a été formé lorsque les Canadiens ont déblayé le terrain pour dégager les ruines d'un orpheiinat300. Selon le sgt Groves, de l'Escadron de génie de campagne, le tas de pierres se trouvait à une distance de 35 à 40 mètres de la barrière et de 75 à 80 mètres de l'extrémité sud-ouest du complexe301. C'est à partir de ce tas de pierres que le sgt Groves dirigeait des exercices de tir à l'aide de fusils de calibre 12 dans l'après-midi du 4 mars.
Le sgt Plante ne se souvient pas d'un tas de pierres302. Le cpl King non plus ne se rappelle pas avoir vu un tas de pierres303. Mais c'est parce que son secteur de responsabilité s'est trouvé à l'ouest et au sud-ouest une fois que le Détachement 63 s'est installé derrière le puits304. Le cpl Favasoli se rappelle fort bien le tas de pierres, car c'était l'un des deux points de repère dont il se servait pour s'orienter par rapport à l'emplacement du Détachement 63305. Selon le cpl Favasoli, le tas de pierres se trouvait à une distance de 20 à 25 mètres de i extrémité sud-ouest du périmètre du génie et de 20 à 25 mètres au sud du puits306. Le cpl Klick est en accord avec l'emplacement général qu'a décrit le cpl Favasoli, mais, selon lui, le tas de pierres se trouvait à une distance d'environ 30 à 50 mètres de l'extrémité du périmètre (voir l'annexe A).
Nous avons vu que les Somaliens n'ont pas ouvert une brèche dans le barbelé entourant le parc d'hélicoptères, qu'ils ne s'en sont même pas approchés et que, s'ils se sont approchés un tant soit peu du barbelé, c'était probablement à un endroit situé tout près de la barrière307. Lorsque les Somaliens ont quitté le tas de pierres et recommencé à se diriger vers le nord, ils étaient très près du Détachement 63. Ainsi, lorsque le capt Rainville a ordonné par radio au Détachement 63 de se diriger vers le nord pour intercepter les intrus308, le cpl Favasoli a répondu rapidement: « 63 - Wait - Out », espérant éviter de révéler la position du détachement309. La réaction rapide du cpl Favasoli explique également la raison pour laquelle le sgt Plante n'a aucun souvenir de l'ordre du capt Rainville de se diriger vers le nord; le sgt Plante fixait les Somaliens, qui s'approchaient de sa position310.
Les témoignages expliquant pourquoi les Somaliens ont tenté de fuir sont complexes et chargés de contradictions. Comme cela va au coeur même de l'incident, nous devons déterminer ce que les Somaliens faisaient quand ils ont été interpellés par la patrouille de reconnaissance et ce que la patrouille a fait lorsqu'elle a interpellé les Somaliens. Il existe essentiellement quatre versions pertinentes de cette série d'événements, et nous devons les analyser afin de déterminer laquelle est la bonne.
Le capt Rainville a affirmé être descendu du camion et s'être approché des Somaliens pendant qu'ils se dirigeaient vers le parc d'hélicoptères. Les Somaliens, surpris par son approche au moment où ils essayaient de pénétrer le barbelé, auraient alors tenté de fuir. Toujours d'après le capt Rainville, c est a ce moment qu'il a lancé un avertissement verbal et crié « Attrapez-les! » au Détachement 63 avant de se lancer à leur poursuite311.
Selon le cpl Klick, dont la version des événements diffère de celle du capt Rainville, après que les Somaliens sont passés juste au nord de la barrière, le capt Rainville est descendu du camion et s'est dirigé vers la barrière et non vers le parc d'hélicoptères312. Deux minutes plus tard, le cpl Klick a entendu un bruit comme si quelqu'un traînait un barbelé concertina. Il a supposé que le capt Rainville avait ouvert la barrière pour se lancer à la poursuite des Somaliens. C'est alors que le cpl Klick a entendu le capt Rainville crier « Attrapez-les! », puis, tout de suite après, des avertissements en anglais, en français et en somalien venant du Détachement 63, suivis par des coups de feu313. D'après le cpl Klick, ce qui a fait fuir les Somaliens, c'est le bruit qu'a fait le barbelé concertina lorsque le capt Rainville a ouvert la barrière.
Cette version diffère considérablement de celle du sgt Plante, qui dît avoir entendu un bruit de tôle, comme si quelqu'un était monté sur le capot d'un camion314 (il n'aurait pas confondu ce bruit avec celui d'un barbelé315), et ce son a mis en marche la série d'événements qui s'est terminée par des coups de feu.
Le cpl Favasoli, quant à lui, pense que les Somaliens ont peut-être été surpris par l'appel radio qu'il a reçu lorsqu'ils se trouvaient à une distance de 20 à 25 mètres du Détachement 63, parce que peu de temps après le sgt Plante s'est levé, leur a braqué sa lampe de poche en plein visage et leur a dit « Halte! » à deux reprises avant de tirer un coup de semonce avec son fusil de chasse316. Lorsqu'on lui a rappelé que, lors de son entrevue du 17juin 1993 avec la police militaire, il avait dit que le son de la radio avait fait fuir les Somaliens, comme le cpl Favasoli l'avait d'ailleurs affirmé, le sgt Plante a reconnu que cela était possible317.
Selon le cpl Favasoli, le capt Rainville a donné l'ordre « Attrapez-les! » après que le sgt Plante et le cpl King eurent tiré des coups de semonce à l'intention des Somaliens en fuite318. Le sgt Plante a toutefois précisé qu'il a allumé sa lampe de poche et lancé un avertissement verbal seulement après avoir entendu le capt Rainville dire « Attrapez-les! »; sinon, il aurait laissé les Somaliens s'échappe319.
Comme nous l'avons noté plus tôt dans notre examen de l'infiltration présumée des Somaliens à l'intérieur du périmètre, le témoignage du sgt Plante soulève des doutes. Il est difficile de reconstituer l'ordre des événements à partir du témoignage du sgt Plante, comme il est évident que les Somaliens n ont pas pu le croiser en allant vers le nord puis se mettre à courir en direction sud avant que le sgt Plante s'approche d'eux et allume sa lampe de poche. L'affirmation du sgt Plante selon laquelle, tandis que les Somaliens s'éloignaient du parc d'hélicoptères en courant en direction sud, il a mis de côté le combiné du radio-téléphone et dît au cpl King et au cpl Favasoli de se prépare320 - n'est pas corroborée par le témoignage des deux caporaux321.
Quant à l'endroit que visait le sgt Plante lorsqu'il se préparait à interpeller les Somaliens, le cpl King a témoigné qu'il ne regardait pas, tandis que le cpl Favasoli a soutenu que le sgt Plante ne s'est jamais tourné vers le nord et qu'il a entendu le capt Rainville crier « Attrapez-les! » seulement après que le sgt Plante et le cpl King ont tiré des coups de semonce et se sont lancés à la poursuite des Somaliens, qui continuaient de fuir322. Dans sa déclaration à la police militaire, le sgt Plante n'a ni indiqué qu'il avait entendu l'ordre « Attrapez-les! » ni mentionné le bruit de tôle ou l'appât323.
Il nous semble évident que le sgt Plante suivait les ordres reçus lors du groupe d'ordres, et que c'est uniquement pour empêcher les Somaliens de fuir qu'il a tiré des coups de feu. Le cpl King a simplement suivi son exemple, tandis que le cpl Favasoli n'a pas utilisé son arme. Comme il l'a admis dans son témoignage, ce n'est pas à cause d'une menace ou d'un acte d'hostilité que le sgt Plante a tiré des coups de feu, mais pour accomplir la mission de capturer les Somaliens324. S'il n'avait pas tiré, il est fort probable que les Somaliens auraient réussi à s'enfuir et que la mission aurait échoué325.
Les témoins s entendent sur ce qui s'est produit lorsque le sgt Plante et le cpl King ont tiré. Le cpl King a manqué la cible, mais le sgt Plante a atteint M. Abdi dans la région fessière et lui a ensuite mis des menottes en plastique pour l'empêcher de fuir. Le capt Rainville a rejoint le Détachement 63 à l'endroit où M. Abdi se trouvait. Le cpl Favasoli a ensuite aperçu M. Aruush et a signalé sa position au sgt Plante et au cpl King, afin qu'ils puissent l'appréhender. Le capt Rainville soutient que M. Abdi a immédiatement été fouillé, mais les témoins ne s'entendent pas tous sur ce point326. Les membres du Détachement 63 ont tous affirmé qu'il a été fouillé seulement après qu'ils furent retournés aider le capt Rainville à maîtriser M. Abdi, qui avait commencé à se défaire des menottes en plastique327. Le cpl Favasoli, qui a confisqué le couteau de M. Abdi et l'a gardé pendant deux mois (jusqu'à ce que la police militaire le lui réclame), a déclaré qu'il lui a enlevé le couteau après que le Détachement 63 eut abandonné la poursuite et fut retourné à l'endroit où le capt Rainville surveillait M. Abdi328.
Le sgt Plante et le cpl King ont continué la poursuite jusqu'à ce que M. Aruush pénètre dans la zone de responsabilité du Détachement 64A. Ce qu'il est important de retenir, c'est que les membres du Détachement 63 ont abandonné la poursuite non parce qu'ils étaient convaincus que M. Aruush réussirait à fuir, mais parce qu'ils savaient que le Détachement 64A n'aurait pas de mai à l'appréhender, puisque M. Aruush se dirigeait tout droit vers lui. C'est ce que le sgt Plante, dont la lampe de poche est restée allumée tout ce temps-là, a supposé. Il n'a donc pas jugé nécessaire d'avertir le Détachement 64A de l'approche de M. Aruush329. Il en va de même pour le cpl Favasoli, qui n'avait pas de mal à voir ce qui se passait à l'oeil nu et aurait été étonné que les membres du Détachement 64A ne voient pas M. Aruush se diriger vers eux330.
Les circonstances dans lesquelles M. Aruush a perdu la vie tournent autour de deux éléments critiques des coups de feu provenant des membres du Détachement 63. Premièrement, aucun acte d'hostilité n'a incité les militaires canadiens à ouvrir le feu. Le lcol Mathieu lui-même a admis qu'on aurait dû permettre aux Somaliens de fuir, auquel cas personne n'aurait fait feu331. Deuxièmement, à notre avis, on a tiré parce que le peloton de reconnaissance s'était fait dire durant le groupe d'ordres que la mission avait pour but de capturer, en employant le degré de force nécessaire, les Somaliens qui essayaient de pénétrer dans le périmètre.
Nous sommes convaincus
que M. Abdi et M. Aruush n'ont pas pénétré
dans le périmètre de l'enceinte des Forces canadiennes,
car ils ont cherché à fuir avant même d'avoir
pu le faire. Mais, comme ils étaient si près, les
militaires canadiens n'avaient pas l'intention de les laisser
s'échapper. Le sgt Plante a donc ouvert le feu dans l'intention
de les blesser puis de les capturer. Cette décision a eu
pour effet d'accroître l'état de préparation
des membres du Détachement 64A. Comme ceux-ci n 'étaient
pas équipés de fusils de chasse de calibre 12, M.
Aruush risquait davantage d'être tué.
Bien qu'on s'entende sur le déroulement général du fil de ces événements, d'autres aspects de l'incident ont donné lieu à des témoignages contradictoires. Il y a d'importants écarts et conflits dans les témoignages concernant le chemin qu'a suivi M. Aruush dans sa fuite du Détachement 63 et sa tentative de fuite du Détachement 64A. Tous les membres du Détachement 64A disent que M. Aruush a fui de façon générale en direction sud-est, en partant assez près du coin sud-ouest du complexe du génie et en s'éloignant des barbelés à mesure qu'il allait vers l'est. Le sgt Plante et surtout le cpl Klick se souviennent que M. Aruush s'approchait en courant du périmètre sud du complexe du génie. Selon le témoignage du cpl Klick, M. Aruush s'est arrêté à un ou deux mètres du coin sud-ouest des barbelés pour regarder derrière lui, là où le Détachement 63 s'était rassemblé autour de M. Abdi. Le cpl Klick pensait que l'homme courait plus ou moins parallèlement aux barbelés sud et à environ 20 mètres de ceux-ci332. Le cpl Favasoli, toutefois, s'est rappelé avoir vu M. Aruush avec ses lunettes à infrarouge à environ 150 mètres au sud du complexe de génie, puis l'avoir revu par la suite plus à l'est et à environ 50 mètres au nord, ce qui donne à penser qu'il aurait suivi une orientation nord-est333 (voir l'annexe I).
Après que le Détachement 63 eut renoncé à poursuivre M. Aruush, il est retourné en direction ouest pour rejoindre le capt Rainville, qui était resté auprès de M. Abdi. Les membres du Détachement 63 n'ont donc pas vu ce qu'a fait M. Aruush pour réagir à l'interpellation du Détachement 64A. Les trois membres du Détachement 64A, ainsi que le cpl Klick, ont déclaré dans leur témoignage avoir vu M. Aruush tourner vers le sud en réaction à l'interpellation du détachement 64A. La seule variante se trouve dans le témoignage du cplc Countway. Il a dit que M. Aruush courait en zigzag, qu'il changeait constamment de direction334. Tous les membres du Détachement 64A se rappellent que le cpl Smetaniuk a couru en direction sud pour tenter d'intercepter M. Aruush (voir l'annexe K).
Il y a contradiction dans les témoignages portant sur l'endroit où est tombé M. Aruush après avoir reçu le tir. Tous les membres de la patrouille de reconnaissance qui ont vu l'endroit où se trouvait le corps se rappellent qu'il était au sud ou au sud-est de la position du Détachement 64A. Toutefois selon un témoignage convaincant de témoins qui ne faisaient pas partie de la patrouille de reconnaissance et qui connaissaient mieux cette partie du campement canadien, le corps de M. Aruush était au nord de l'endroit où se serait trouvé le Détachement 64A, beaucoup plus près du coin sud-est du complexe du génie, et à moins de 30 mètres au sud-est du coin sud-est de ce complexe. (Ce point fait l'objet d'une discussion détaillée plus loin dans le présent chapitre.)
Ceux qui ont participé à l'incident au cours duquel on a tiré des coups de feu ont invoqué diverses justifications et excuses, tout comme l'ont fait leurs supérieurs de la chaîne de commandement en leur nom. Cependant, nous croyons que, comme dans le cas des coups de feu tirés par le Détachement 63, les éléments de preuve amènent à conclure qu'on a abattu M. Aruush dans le seul but de mener à bien la mission en empêchant celui-ci de s'enfuir, et non pas parce qu'il fallait réagir à une menace.
En outre, le lcol Mathieu a admis pendant son témoignage que si la patrouille de reconnaissance avait strictement appliqué les règles d'engagement, le fait que les Somaliens n'avaient pas tiré sur des membres de la patrouille aurait dû amener le capt Rainville à dire « Laissez-le partir », et non pas « Attrapez-le » au Détachement 64A335
Le capt Rainville a reconnu que, pendant la réunion du groupe de commandement, il avait dit aux membres de la patrouille qu'ils pouvaient utiliser une force mortelle si c 'était nécessaire pour empêcher un intrus de s'enfuir. Pour le capt Rainville, tirer pour empêcher quelqu'un de s'enfuir équivalait à l'appréhender physiquement336. Cette indication quant à l'application des règles d'engagement a été clairement saisie par les membres de la patrouille. Cela est très clairement démontré par le fait qu'ils ont considéré le recours à une force mortelle comme nécessaire pour empêcher les Somaliens de s'enfuir et non pas parce qu'ils se sentaient menacés337.
Les membres du Détachement 64A ont entendu des cris puis des coups de feu provenant du Détachement 63338. Le cpl Leclerc prétend avoir entendu un message radio du capt Rainville adressé au Détachement 63 et selon lequel les Somaliens essayaient de passer sous les barbelés339, mais le capt Rainville n'a pas envoyé un tel message. Quand le capt Rainville a quitté le camion, il n'a pas emporté la radio340. Le cplc Countway a dit dans son témoignage qu'il croyait que les Somaliens s'étaient livrés à un acte d'hostilité341. Mais il n'avait pour cela aucune explication crédible à donner mis à part le message
radio mentionné par le cpl Leclerc.
Le cplc Countway a aussi dit qu'il ne savait pas qui tirait - les Somaliens, les Canadiens, ou les deux - et que pour cette raison on craignait pour la sécurité du cpl Smetaniuk qui courait pour intercepter M. Aruush342. Cependant, ce raisonnement ne tient pas et ce, pour diverses raisons.
Au cours des déclarations initiales faites au capt Hope, personne n a mentionné avoir eu d'inquiétude à propos de la sécurité du cpl Smetaniuk343. En outre, si les Somaliens avaient tiré, le cpl Klick aurait engagé le combat avec M. Aruush quand il s'enfuyait à travers les arcs de tir des tireurs. Mais le cpl Klick n'a pas engagé le combat avec M. Aruush alors qu'il savait que celui-ci se dirigeait vers l'endroit où se trouvait le Détachement 64A, parce qu'il n'a rien vu qui aurait indiqué que M. Aruush s'apprêtait à utiliser une arme344. De plus, tous les membres du Détachement 64A ont reconnu qu'ils se seraient attendus à ce que le capt Rainville ou le Détachement 63 les avertisse par radio si les Somaliens avaient montré ou utilisé des armes345; en réalité, toute autre attente n'est simplement pas crédible.
Les membres du Détachement 64A ont entendu le capt Rainville crier que le deuxième Somalien se dirigeait vers eux et qu'il fallait l'attrape346. Évidemment, si M. Aruush avait été armé, le capt Rainville l'aurait dit alors. De plus, le cpl Leclerc a déclaré au cours de son témoignage qu'il avait compris le message du capt Rainville comme signifiant qu'ils devaient intercepter le Somalien, et non pas le tuer347. Cette interprétation tend à suggérer une prise de conscience du fait que les Somaliens n avaient tiré sur personne. Si le Détachement 64A avait eu des inquiétudes ou des doutes sérieux à propos de la menace que posait M. Aruush, il aurait pu utiliser la radio pour obtenir plus d'informations, mais il ne l'a pas fait348. En outre, aux dires de tous, M. Aruush a immédiatement changé de direction et s'est éloigné des membres du Détachement 64A qui venaient de l'interpelle349, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait eu l'intention de leur porter atteinte.
L'élément qui montre le mieux que le Détachement 64A ne craignait pas un tir de riposte de M. Aruush, c'est que le cpl Smetaniuk a décidé de son propre chef, ou en a reçu l'ordre du cpl Countway, de courir à la poursuite de M. Aruush pour l'intercepte350. Le cpl Smetaniuk a laissé son arme derrière lui à ce moment-là, et personne ne lui a dit de revenir et de la prendre, ni d'abandonner sa course. Le capl Smetaniuk n'a d'ailleurs jamais été réprimandé pour avoir poursuivi M. Aruush sans arme351
Même quand le cplc Countway et le cpl Leclerc ont décidé de tirer, ni l'un ni l'autre n'ont dit au cpl Smetaniuk de cesser de poursuivre l'intrus; le cpl Leclerc lui a simplement dit qu'ils allaient tire352. Si l'on avait vraiment craint que M. Aruush soit armé, il est certain que le cpl Leclerc ou le cplc Countway ou les deux auraient dit au cpl Smetaniuk de se coucher par terre ou de revenir de crainte que M. Aruush riposte si on le ratait ou s'il n'était que blessé. Il est clair que la seule inquiétude qu'on avait pour la sécurité du cpl Smetaniuk avait trait aux coups tirés par le cplc Countway et le cpl Lecierc353, et c'était certainement la seule crainte qu'avait alors le cpl Smetaniuk. Au cours de son témoignage, celui-ci a déclaré avoir entendu ses collègues dire quelque chose, puis qu'après il avait entendu un coup de feu. Il dit avoir supposé qu'ils intensifiaient le recours à la force conformément aux règles d'engagement, et il s'est donc jeté par terre pour être hors de portée354. Après coup, le cpl Smetaniuk a été fort ébranlé par les événements355.
Enfin, il y a cette admission, confirmée par les preuves médicales, que le cplc Countway et le cpl Leclerc ont tiré dans le dos de M. Aruush pendant qu'il s'éloignait d'eux en courant. Aucune raison logique n'a été donnée pour expliquer la seconde décharge de coups de feu qui s'est révélée fatale. Le cplc Countway et le cpl Leclerc reconnaissent qu'ils ne se sentaient pas menacés, que M. Aruush se levait simplement et qu'il n'avait pas repris la fuite ni fait quoi que ce soit d'autre. Ils n'ont donné aucun avertissement avant d'ouvrir de nouveau le feu. Le cpl Leclerc a témoigné qu'il avait déchargé son arme la seconde fois par réflexe et qu'il n'y avait pas de menace356. Nous croyons qu'il est clair, d'après l'ensemble des preuves, que les membres du Détachement 64A qui ont tiré sur M. Aruush l'ont fait, non pas parce qu'ils le percevaient comme une menace, mais pour le capturer.
Le cplc Countway et le cpl Leclerc disent que M. Aruush avait commencé à se lever et à se redresser dans la position de départ du coureur quand ils se sont jetés à genoux et ont tiré de nouveau. Ils disent qu'ils étaient à une cinquantaine de mètres de M. Aruush quand ils ont tiré357. La différence cruciale entre le sort de M. Aruush et celui de M. Abdi tient au fait que le Détachement 64A n'était armé que de carabines C-7, tandis que le sgt Plante avait un fusil de calibre 12. M. Abdi a été blessé par des fragments de projectile lorsque le sgt Plante a ouvert le feu. D'autre part, les soldats du Détachement 64A n'ont eu d'autre choix que de viser le centre de la masse visible, comme ils avaient appris à le faire, de sorte que les chances que leurs coups de feu soient mortels étaient beaucoup plus élevées.
Nous avons entendu des témoignages qui indiquent que ceux qui ont abattu M. Aruush n'étaient pas loin de lui quand ils ont tiré la seconde fois. Le cpl Dostie et le cpl Martin Leclerc se trouvaient dans la tour d'observation du Commando de service au moment où les tirs ont eu lieu. Le cpl Martin Leclerc observait les alentours avec des lunettes de vision nocturne. D'après le cpl Dostie, après que les deux hommes ont entendu la seconde décharge de coups de feu du Détachement 64A, le cpl Martin Leclerc lui a dit que les soldats avaient abattu l'intrus à « bout portant »; pour le cpl Dostie, cela signifiait une distance de cinq à dix pieds358.
Le cpl Martin Leclerc a nié avoir dit cela au cpl Dostie359. Le cpl Martin Leclerc semblait toutefois avoir du mal à se rappeler un certain nombre de choses au sujet de l'incident, de sorte que nous trouvons difficile de croire qu'il ait pu être aussi catégorique en niant avoir dit au cpl Dostie que les membres de la patrouille avaient abattu M. Aruush à « bout portant ». Le cpl Dostie, par contre, n'a rien à gagner en mentant au sujet de ce que lui a dit le cpl Martin Leclerc cette nuit-là, et le fait que le cpl Dostie ne se soit pas porté volontaire pour témoigne360 donne à penser qu'il n'avait aucun intérêt personnel dans cette affaire.
Le souvenir que le cpl Dostie a de ce qui s'est passé est confirmé par ce que dit le cpl Chabot. D'après le cpl Chabot, le cpl Roch Leclerc lui a dit que M. Aruush se trouvait « à une courte distance » quand il a été abattu; pour le cpl Chabot, cela signifiait qu'il était à une distance de 10 à 25 mètres361. Le cpl Roch Leclerc reconnaît avoir dit au cpl Chabot après la fusillade qu'il se trouvait « à une courte distance » quand il avait ouvert le feu, mais qu'il entendait par là une distance pouvant aller jusqu'à 50 mètres362.
Les preuves médicales sont quelque peu contradictoires, notamment en ce qui a trait à l'interprétation des blessures au cou et à la tête qui ont été plus directement fatales. Le maj Armstrong était le chirurgien de service à l'unité médicale où les deux victimes de la fusillade ont été emmenées. Dans le cas de M. Aruush, le maj Armstrong a noté qu'il avait une blessure de deux centimètres sur trois dans le haut du ventre et qu'une partie importante de l'épiploon (tissu abdominal) était sortie de l'abdomen. Son examen a aussi révélé une grosse blessure du côté gauche du cou et une autre du côté droit du cou qui s'étendait jusqu'au côté droit du visage. On a trouvé des blessures plus petites au dos : une (dont le diamètre était d'environ 7 à 10 millimètres) dans la partie centrale du dos, juste à la droite de l'épine dorsale, et une autre dans la partie postérieure de l'épaule près de l'articulation entre l'omoplate gauche et la clavicule. Il avait aussi une petite blessure au milieu de la base antérieure du cou363 (voir l'annexe médicale A).
Dans le cadre de l'enquête effectuée par la police militaire en avril 1993, le Dr James Ferris, qui était alors chef de la pathologie judiciaire à l'hôpital général de Vancouver et professeur de pathologie judiciaire à l'Université de la Colombie-Britannique, a autopsié le cadavre de M. Aruush. Même si le cadavre était en état de décomposition avancée, la description que le Dr Ferris a donnée des blessures était semblable à celle qui avait été faite par le maj Armstrong364 (voir l'annexe médicale B).
Les deux disent que la blessure au centre du dos était une blessure d'entrée qui était liée à la blessure abdominale et que M. Aruush a donc été atteint dans le dos au moins une fois365. Le Dr Ferris et le maj Armstrong n 'interprètent pas toutefois les autres blessures de la même façon, et leurs interprétations diffèrent notamment quant aux hypothèses que chacun formule au sujet des tirs de coups de feu.
L'hypothèse du maj Armstrong était que M. Aruush a été atteint dans le dos, que la balle est ressortie par l'abdomen et qu'il a ensuite été achevé quelques minutes plus tard par des balles au cou et à la tête366. Le Dr Ferris conclut que M. Aruush a été touché par deux balles seulement, les deux l'ayant atteint par derrière : une balle est passée par le dos et l'abdomen en suivant une trajectoire allant légèrement de droite à gauche et une autre, celle qui a causé toutes les autres blessures, est passée de gauche à droite, pénétrant la partie postérieure de l'épaule gauche, passant ensuite par le cou et ressortant par le côté droit du cou et du visage367. Cette interprétation concorde essentiellement avec le témoignage du cplc Countway et du cpl Roch Leclerc. Cependant, comme l'indique le capt (M) Blair, du bureau du juge-avocat général, dans un compte rendu de situation qu'il a rédigé à l'intention de la haute direction du QGDN le 6 mai 1993, l'équipe de pathologistes judiciaire et d'experts en balistique ne pouvait pas se prononcer sur ce qui s'était passé la nuit en question, mais ne pouvait que faire des observations très circonscrites sur l'état du cadavre tel qu'elle l'a trouvé six semaines après i'incident368.
En réalité, les conclusions du Dr Ferris sont d'une utilité restreinte du fait que la dépouille était presque à l'état de squelette, de sorte que l'hypothèse du maj Armstrong ne peut pas être écartée.
Le maj Armstrong s'est fondé sur les facteurs suivants pour formuler son hypothèse. Comme l'épiploon était en grande partie sorti de l'abdomen, il estimait que la victime avait vécu et respiré encore quelques minutes après avoir été touchée. Le maj Armstrong était aussi d'avis que la blessure à l'avant droit du cou (qu'on peut voir dans les photos prises la nuit du 4 mars) était une blessure d'entrée qui était liée aux blessures de sortie au cou et à la tête. Il considérait que l'angle que semblaient ainsi former les blessures fatales donnait à penser que la victime était couchée sur le dos et qu'elle avait reçu par devant une balle tirée par quelqu'un qui se trouvait debout au-dessus d'e11e369. Selon le maj Armstrong, son hypothèse se trouvait confirmée par le fait qu'il n'avait trouvé aucune saleté sur le visage de M. Aruush ni sur l'épiploon qui sortait de l'abdomen quand il avait examiné le cadavre peu de temps après l'incident370.
Le Dr Ferris, par contre, a déclaré que, selon lui, le contenu de l'abdomen peut être expulsé par la blessure d'une personne atteinte par un projectile d'arme à feu au moment où elle est en train de mourir ou même après sa mort, de sorte que ce ne serait pas nécessairement là la preuve que la victime était encore vivante deux ou trois minutes après avoir reçu la première blessure. En ce qui concerne la blessure près de la base du cou à l'avant, le Dr Ferris estime qu'elle a été causée par une balle ou un fragment d'os qui serait sorti par 1à371. Le 7 mai 1993, une conférence réunissant les membres de l'équipe de pathologie judiciaire a eu lieu à Ottawa; il est ressorti de cette conférence que les conclusions contenues dans le rapport du Dr Ferris étaient faibles sauf pour ce qui est du nombre et de l'ordre des blessures par ba11e372. Pour cette raison, nous ne pouvons ni entériner ni écarter l'hypothèse du maj Armstrong.
Si le maj Armstrong a eu l'avantage d'examiner le cadavre tout de suite après les coups de feu, le Dr Ferris est un spécialiste plus qualifié qui a examiné la dépouille dans le but exprès de déterminer la nature et la configuration des blessures. Il n'existe donc pas de preuve médicale concluante quant à la distance à partir de laquelle les blessures directement fatales ont été infligées. Néanmoins, les déclarations du cpl Martin Leclerc et du cpl Roch Leclerc, telles qu'elles ont été relatées par le cpl Dostie et le cpl Chabot, indiquent que les personnes qui ont tiré étaient suffisamment près de leur cible pour qu'elles jugent cet élément digne de mention quand elles ont relaté l'incident à d'autres.
À notre avis, les preuves concernant les circonstances dans lesquelles des membres du Détachement 64A ont tiré des coups de feu mènent à la conclusion que M. Aruush ne présentait aucune menace et que les membres du détachement ont tiré uniquement pour accomplir leur mission. Le cpl Smetaniuk n'était pas en danger, si ce n'est qu'il aurait pu être touché accidentellement par le tir du cplc Countway ou du cpl Roch Leclerc. S'il avait été en danger, il ne se serait jamais mis à la poursuite de M. Aruush sans être armé. Si la situation avait été vraiment dangereuse, le cplc Countway aurait ordonné au cpl Smetaniuk de ne pas quitter le lieu où il s'était mis à couvert, ou il l'aurait rappelé aussitôt après l'avoir vu sortir en courant.
Il est aussi évident
que M. Aruush se trouvait à une courte distance des soldats
du Détachement 64A quand ils ont tiré sur lui la
seconde fois; il se trouvait sans doute tout au plus à
50 mètres d'eux. Nous ne pouvons nous prononcer de façon
définitive sur la distance exacte faute de preuves matérielles
qu'on aurait pu soumettre à l'examen des experts en balistique
et aussi parce que, quand le Dr Ferris l'a examinée, la
dépouille de M. Aruush était décomposée
à tel point qu'il était impossible d'en arriver
à des précisions de ce genre. Il est toutefois clair
que les raisons invoquées pour justifier les
tirs dont M. Aruush
a été victime ne résistent pas à un
examen minutieux.
De l'avis du cpl Lalancette, qui suivait les événements depuis son poste dans la tour du 1er Commando, à l'aide de lunettes à infrarouge qui repèrent la chaleur, M. Aruush gisait à 10 ou 15 mètres du coin sud-est du complexe du génie373.
Le sgt Groves, qui commandait la force de déploiement rapide, est arrivé sur les lieux peu après les coups de feu, en réponse à une demande d'aide du capt Rainvilie374. D'après lui, le corps se trouvait à 10 ou 15 mètres au sud des barbelés entourant le complexe du génie375.
Le cpl Mountain, l'infirmier qui accompagnait l'ambulance, a estimé que le corps était couché à environ 10 mètres du coin sud-est du complexe du génie376.
Les membres de la patrouille de reconnaissance qui étaient sur les lieux ont tous affirmé que le corps de M. Aruush était beaucoup plus au sud que ne l'avaient rapporté les autres témoins. Le cpl Favasoli, du Détachement 63, qui s'est rendu sur les lieux après la deuxième série de coups de feu, a dit que le corps gisait à environ 50 ou 100 mètres au sud du complexe du génie377. Le cpl Klick, le tireur d'élite de la patrouille, n'a pas vu le corps, mais il se rappelle avoir vu l'ambulance chargée de l'emporter à 50 ou 100 mètres au sud du complexe du génie378. Les membres du Détachement 64A et le capt Rainville affirment tous, pour leur part, que le corps se trouvait encore plus loin au sud, entre 100 et 175 mètres au sud-est du coin sud-est du complexe du génie379. Ils estimaient en moyenne qu'il se trouvait à une distance d'environ 145 mètres (voir l'annexe J).
Les témoignages divergent également quant à savoir si le corps était à l'est ou à l'ouest du coin sud-est du complexe du génie. Le sgt Groves, le cpl Klick et le cpl Favasoli ont indiqué un endroit à l'ouest du coin sud-est, alors que d'autres témoins ont situé l'endroit à l'est de ce coin380.
L'adj Marsh a inspecté la zone le matin suivant l'incident. Au cours de cette inspection, menée à la lumière du jour, il a trouvé dans le sable un endroit maculé de sang de 25 à 35 mètres au sud-est du coin sud-est du complexe381.
Fait révélateur, tous les membres de la patrouille de reconnaissance qui ont témoigné au sujet de l'emplacement du corps l'ont placé à un endroit portant à faire croire que M. Aruush se trouvait au sud du Détachement 64A, de sorte que le cplc Countway et le cpl Roch Leclerc auraient tiré dans la direction opposée au camp canadien. Cependant, d'après l'emplacement indiqué par des témoins ne faisant pas partie de la patrouille de reconnaissance, ils auraient tiré plus au nord, c'est-à-dire davantage en direction du camp canadien, s'il faut en croire leurs propres témoignages au sujet de l'emplacement du Détachement 64A.
À cet égard, l'information médicale est d'une certaine utilité et vient contredire les affirmations des membres du Détachement 64A en ce qui a trait à l'emplacement de la victime. Il semble incontestable qu'au moment où le premier coup de feu a été tiré, M. Aruush se dirigeait ou s'était dirigé vers l'est, fuyant l'endroit où M. Abdi avait été abattu. Il est aussi incontestable que la balle du premier coup de feu qui a atteint M. Aruush a pénétré dans le flanc arrière droit pour sortir ensuite du côté gauche de l'abdomen. Cette trajectoire est conforme aux observations du maj Armstrong, de l'adj Ashman et du Dr Ferris. Cette trajectoire de droite à gauche et de l'arrière vers l'avant semble montrer - en supposant que M. Aruush faisait face à l'est, ce que tout le monde reconnaît - que ce dernier se trouvait au nord et à l'est du Détachement 64A lorsqu'il a essuyé le premier coup de feu. C'est l'endroit le plus plausible. Ou encore, M. Aruush aurait pu se trouver au nord-ouest des tireurs, s'il avait fait face au nord. Cela dit, il n'aurait pu être au sud par rapport à eux, s'il était en train de courir en direction sud-est comme ils l'affirment.
Les membres de la patrouille de reconnaissance, particulièrement ceux du Détachement 64A, auraient eu intérêt à dissimuler leur négligence (le fait qu'ils tiraient en direction du camp) ou à cacher le fait que M. Aruush les avait dépassés et s'éloignait d'eux lorsqu'ils ont tiré sur lui. L'un ou l'autre de ces motifs les aurait incités à affirmer que le corps de M. Aruush se trouvait bien plus au sud que l'endroit rapporté par d'autres témoins.
À l'inverse, on ne peut concevoir de raison pour laquelle les témoins qui ne faisaient pas partie de la patrouille de reconnaissance auraient eu intérêt à soutenir que le corps se trouvait à un endroit par rapport à un autre. Le témoignage de l'adj Marsh est particulièrement convaincant. Après les coups de feu tirés par le Détachement 63, l'adj Marsh s'est approché du camion où se trouvait encore le cpl Klick et a vu des faisceaux de lampes de poche converger près du coin sud-est du complexe du génie. Il est retourné par la suite dans la zone en plein jour et son inspection lui a permis de trouver l'endroit grâce à des taches de sang dans le sable382. Le déroulement exact de l'incident n'avait aucune importance pour lui personnellement; il cherchait simplement à comprendre où et comment les choses s 'étaient passées la nuit précédente. L'endroit où, d'après lui, se trouvaient les taches de sang était très proche de l'endroit où se trouvait le corps d'après les autres parties désintéressées: l'ambulancier, le cpl Mountain et le cpl Lalancette. Cet endroit concordait aussi passablement avec celui qu'avait indiqué le sgt Groves.
Par conséquent,
on peut conclure que le corps de M. Aruush se trouvait de 20 à
35 mètres au sud du coin sud-est du complexe du génie
et que le Détachement 64A avait tiré ses coups de
feu en direction du camp canadien.
Les témoignages ont fait ressortir un manque de communication entre les membres de la patrouille, qui a entraîné une rupture dans la chaîne de commandement de la mission et fait en sorte que le parc d'hélicoptères et le complexe du génie ont été laissés sans surveillance pendant de longues périodes au cours de la nuit du 4 mars.
D'après les événements survenus cette nuit-là, il semble que le commandement sur le terrain ait changé de main, ou aurait dû changer de main, au moins trois fois. Après que l'homme blessé, M. Abdi, eut été transporté à l'hôpital en ambulance par le sgt Plante et le cpl King, entre 20 h 20 et 20 h 41, le capt Rainville s'est rendu avec le cpl Favasoli à l'endroit où se trouvait le corps de M. Aruush. Le capt Rainville a ensuite accompagné le corps à l'hôpital à 20 h 51383. À 21 h 13, il a convoqué l'adjuc Jackson et l'interprète américain pour interroger M. Abdi384.
Le sgt Plante et les membres du Détachement 63 se sont regroupés dans le camp du Commando de service et sont retournés à leur position au puits, quelque deux heures après avoir quitté le terrain avec M. Abdi385. Le capt Rainville s'est rendu aux quartiers généraux pour faire rapport au col Labbé, au lcol Mathieu et au capt Kyle. Après le debriefing, le Capt Rainville a convoqué les membres du Détachement 64A au complexe du génie pour qu'ils fournissent à l'adjuc Jackson davantage d'informations pour son rapport à 23 h386. Le debriefing a duré une trentaine de minutes, après quoi les membres du Détachement 64A sont retournés à leur poste sur le terrain387.
Plusieurs observations importantes s'imposent. Il n'y a pas eu de communication au sujet d'un changement de commandement pendant l'absence du capt Rainville, ou pendant que le sgt Plante était à l'hôpital avec M. Abdi. Officiellement, le commandement aurait dû être transmis du capt Rainville au sgt Plante et au cplc Countway, pour revenir au sgt Plante et, ensuite, au capt Rainville. Or, cela n'a pas été le cas, et cette lacune constitue une défaillance assez grave dans la chaîne de commandement. Le capt Rainville a donc conservé dans les faits le commandement de la mission pendant une absence d'au moins trois heures et n'a transmis le commandement à aucun de ses commandants de détachement subalternes.
En outre, pendant tout le temps où les membres du Détachement 63 n 'étaient pas présents sur le terrain, soit quelque deux heures au total, la face ouest du complexe du génie et la face sud du parc d'hélicoptères sont demeurés complètement sans défense388. D'ailleurs, cela vaut également pour la période au cours de laquelle le Détachement 64A s'est rendu au complexe du génie pour faire rapport à l'adjuc Jackson. Les côtés est et sud du complexe du génie sont demeurés sans défense pendant les 60 à 90 minutes qu'il a fallu aux membres du Détachement 64A pour se rendre à l'intérieur, faire leur rapport et retourner à leur position389.
Il est difficile de croire
que si le complexe du génie ou le parc d'hélicoptères
avaient été vraiment menacés, le capt Rainville
aurait procédé de cette façon. La seule conclusion
qui s'impose, c'est qu'il n'y avait aucun risque d'attaque ou
de sabotage pour le parc d'hélicoptères ou le complexe
du génie cette nuit-là et que la véritable
priorité était de capturer des intrus et de communiquer
ce fait à tous les échelons de la chaîne de
commandement. Autrement, on aurait sans doute pris des précautions
pour assurer le commandement sur le terrain et envoyer des remplaçants
quand les détachements ont dû partir pour accompagner
le prisonnier ou présenter leur rapport.
Il y a des divergences dans les témoignages quant à la façon dont la question a été soulevée. Le sgt Plante, le cpl Favasoli et le cpl Smetaniuk se rappellent que le capt Rainville a fait l'offre, mais ne peuvent dire avec certitude comment exactement la question a été soulevée. Le cpl Roch Leclerc et le capt Rainville laissent entendre qu'il a fait ce commentaire en réponse à une observation qui avait été faite au groupe d'ordres précédant la mission. Pendant la réunion du groupe d'ordres, le cpl Roch Leclerc a entendu le cpl Smetaniuk faire un commentaire selon lequel, puisqu'ils seraient sortis toute la nuit, ils ne pourraient pas recevoir leur ration quotidienne de bière390. Dans son témoignage, le capt Rainville a dit que ce qui avait été à l'origine de la rumeur selon laquelle il voulait qu'un Somalien soit abattu cette nuit-là, c'était justement sa réponse à ce commentaire. Selon le cpl Smetaniuk, le capt Rainville a dit quelque chose voulant que s'ils devaient tirer cette nuit-là, il achèterait « six bières pour un blessé et une caisse de 24 pour un mort »391 Selon le cpl Favasoli, il a ajouté que dans l'éventualité d'un danger cette nuit-là, il serait « préférable d'être jugé par 12 que transporté par six ». Les soldats ont d'abord trouvé cette remarque choquante, mais par la suite, le cpl Favasoli l'a prise comme une expression d'humour macabre signifiant que, s'ils arrivaient à tromper la mort, ils auraient raison de célébre392. Le capt Rainville a par ailleurs indiqué dans son témoignage qu'il était beaucoup plus facile pour lui de comparaître devant la Commission d'enquête pour expliquer ce genre de commentaire qu'il l'aurait été d'écrire une lettre aux parents si un de ses hommes avait été tué393.
On est loin d'avoir l'unanimité concernant les paroles exactes du capt Rainville ce soir-là, mais on s'entend généralement pour dire qu'il a été question de prendre de la bière après la mission394, et le capt Rainville l'admet lui-même. Ce dernier a dit dans son témoignage qu'il avait fait une remarque désinvolte en réponse à un commentaire d'un autre soldat voulant qu'ils auraient de la bière après la mission (cela n'aurait pas été anormal), mais il nie avoir promis d'acheter une caisse de bière s'ils abattaient des Somalien395.
L'important ici, c'est
qu'il a été question de prendre une bière,
entre le capt Rainville et ses hommes, et qu'ils en aient parlé
de façon inopportune dans le contexte d'un groupe d'ordres
avant de partir en patrouille. Il est probable qu'on ne saura
jamais ce qui a été dit exactement. Le commentaire
au sujet de la caisse de bière n'équivalait peut-être
pas à une offre de récompense pour abattre un Somalien.
Cela n'a peut-être eu aucune incidence sur les événements
subséquents. Peu importe ce que le capt Rainville a voulu
dire, il est clair que son commentaire était incompatible
avec le respect dû à la conduite légitime
des opérations et pouvait sérieusement induire en
erreur des soldats impressionnables.
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