À ce stade-ci, il est inopportun de parler
de conclusion à l'égard du fiasco
de la Somalie. Notre enquête a été écourtée,
et d'importantes questions restent sans réponse. Malheureusement,
l'expérience de la Somalie demeurera un
sujet pénible et délicat pour les forces militaires
canadiennes pendant encore bien des années. On ne pourra
clore le sujet que lorsque la multitude de problèmes auxquels
font face les Forces canadiennes (FC) et le ministère de
la Défense nationale seront réglés de manière
complète et efficace.
Nous avons entrepris l'élaboration du présent rapport
en espérant sincèrement que l'expérience
de la Somalie marquerait le fond de l'infortune pour les forces
militaires canadiennes actuelles, car il nous semble qu'on ne
peut guère tomber plus bas. Que la mission de la Somalie
constitue ou non, de tous les temps, la pire des disgrâces,
elle a permis néanmoins de révéler une bonne
partie des problèmes actuels des forces armées.
Le déploiement en Somalie devra conserver les stigmates
de l'insuccès parce que la mission a échoué
à de nombreux égards. Même si la lecture en
est déprimante, nous présentons ci-après
nos conclusions sur des questions fondamentales pour montrer dans
quel bourbier nos forces militaires se sont enfoncées.
Le leadership a été l'élément
central de notre enquête, car il fallait déterminer
si la mission avait échoué parce que les chefs avaient
manqué à leur devoir. Tout au long du rapport, nous
nous sommes demandé si on avait fait ce qu'il fallait faire.
Trop souvent, notre réponse a été «
non ».
La question de l'obligation de rendre compte a été
présente tout au long de l'enquête, étant
donné que l'objet même d'une enquête est d'obtenir
un compte rendu exact de ce qui s'est produit. Le gouvernement
d'alors et la population canadienne voulaient, par notre enquête,
que nous fournissions des conclusions sur l'obligation de rendre
compte des officiers supérieurs des FC et des hauts fonctionnaires
du MDN à l'égard des échecs de la mission
en Somalie. Nous avons établi des principes de reddition
de comptes devant nous servir de points de repère pour
évaluer les actions et les décisions des cadres
supérieurs. Encore une fois, nous avons constaté
trop souvent que ces actions et ces décisions laissaient
scandaleusement à désirer.
Si la chaîne de commandement est inefficace, l'entreprise
militaire est nécessairement vouée à l'échec.
Dans le cadre de notre enquête, qui consistait à
examiner et à analyser la pertinence des actions et des
décisions des chefs ainsi que le bon fonctionnement de
l'ensemble de l'opération, l'importance d'une chaîne
de commandement efficace est évidente. Malheureusement,
nous avons conclu que la chaîne de commandement, que ce
soit dans le théâtre des opérations ou au
Quartier général de la Défense nationale
à Ottawa, a carrément échoué à
des étapes cruciales de la mission ainsi que par la suite.
La discipline, qui vise avant tout à mettre les
aptitudes d'une personne au profit des besoins du groupe, est
imposée initialement par une formation rigoureuse. Le but
ultime de la discipline militaire est d'amener chaque soldat à
être maître de sa conduite et de ses actes. Les chances
de succès d'une mission dépendent du niveau de discipline
régnant parmi les soldats. Lors de la préparation
au déploiement ainsi qu'en Somalie même, le niveau
de discipline au sein des troupes était dangereusement
insuffisant -- situation qui a perduré sans jamais être
corrigée.
La planification d'une mission nécessite
des décisions éclairées, et une préparation
et une planification adéquates. Quand ces étapes
présentent des faiblesses, la mission risque d'échouer.
Des décisions hâtives, fondées sur des facteurs
non pertinents, et des lacunes importantes en matière de
planification ont été notées en ce qui concerne
notamment les changements de dernière minute
apportés à la mission, son emplacement, les tâches
à accomplir, les règles régissant le recours
à la force, l'organisation, la composition et la structure
des forces, alors que des manques ont été relevés
dans les domaines du soutien au renseignement, du soutien logistique,
des armes et du matériel, et de l'entraînement des
militaires.
La question de l'aptitude porte sur les qualités
de l'unité choisie pour la mission en Somalie. Puisque
le Régiment aéroporté du Canada (RAC) a été
choisi pour servir en Somalie, il nous a fallu évaluer
la pertinence de ce choix par les cadres supérieurs, compte
tenu des réalités telles que les lacunes connues
dans l'organisation et le leadership du Régiment; la restructuration
et la réduction des effectifs du Régiment; l'incapacité
de résoudre des problèmes connus de discipline et
le roulement important de personnel survenu juste avant le déploiement.
Notre examen de cette question nous a permis de conclure que le
RAC était manifestement inapte à servir en Somalie,
pour cette mission en particulier.
La formation constitue la base de la discipline et le fondement
de l'image professionnelle des forces armées. L'élément
essentiel de l'état de préparation opérationnelle
d'une unité consiste à déterminer si ses
membres sont bien formés pour s'acquitter de tous les aspects
de la mission qui lui a été confiée. Dans
le présent rapport, nous avons tenté de répondre
à la question, à savoir si les soldats déployés
en Somalie avaient reçu une formation adéquate pour
la mission qu'ils avaient à accomplir. Pour cela, il fallait
évaluer la nature et la pertinence de cette formation,
ainsi que les politiques la régissant, et examiner si le
rendement de nos soldats aurait pu être meilleur si ceux-ci
avaient reçu une formation supplémentaire, plus
précise et plus poussée. En ce qui concerne la formation
relative à la mission, nous avons conclu que, à
presque tous les égards, la mission en Somalie avait été
un échec lamentable.
Les règles d'engagement sont les directives opérationnelles
qui régissent l'application de la force armée par
les soldats dans le théâtre des opérations
et qui définissent le degré, les circonstances et
les limites d'application de cette force ainsi que la manière
de l'appliquer. Notre travail a consisté à évaluer
dans quelle mesure les règles d'engagement ont été
interprétées, comprises et appliquées adéquatement
à tous les niveaux de la chaîne de commandement des
FC. Nous avons constaté que les règles d'engagement
avaient été mal rédigées, qu'elles
ont été transmises trop tard, qu'elles n'ont jamais
fait l'objet d'un enseignement adéquat et qu'elles n'ont
pas été interprétées et appliquées
uniformément. En outre, nous avons relevé de sérieuses
lacunes dans les politiques et les procédures du Canada
concernant l'élaboration, la formulation et la transmission
des règles d'engagement.
Pour évaluer l'état de préparation
opérationnelle, il faut analyser de manière
rigoureuse et exhaustive si une unité
est prête à s'acquitter de sa mission dans un théâtre
d'opérations. Dans un certain sens, le concept regroupe
tous les points traités jusqu'ici. Si une unité
est dirigée par des chefs compétents et responsables
qui respectent les règles du système de la chaîne
de commandement et y adhèrent, si les soldats qui relèvent
de ces chefs sont recrutés et sélectionnés
adéquatement, s'ils sont solidaires, bien formés
et disciplinés, s'ils disposent de règles d'engagement
bien conçues et transmises efficacement et qui sont bien
comprises, alors on peut être certain que l'état
de préparation opérationnelle de cette unité
en vue d'un déploiement est adéquat. À notre
plus grand regret, nous en sommes venus à des conclusions
négatives au sujet de chacun de ces éléments
et avons constaté que, essentiellement, le RAC n'était
pas prêt du point de vue opérationnel à s'acquitter
de sa mission.
Le terme camouflage a été utilisé
dans le présent rapport pour décrire une série
de gestes posés intentionnellement pour contrecarrer les
demandes d'information fondées sur des principes moraux
ou juridiques ou sur le droit du public à l'information.
Ce terme englobe une tentative délibérée
de dissimulation. Au sein des forces militaires,
il existe des lois et des règlements stricts sur les obligations
de rapporter, conserver ou divulguer des renseignements. Dans
le cadre de notre enquête, nous avons découvert qu'on
avait eu recours à une forme de camouflage en ce qui concerne
les rapports d'incidents importants dans le théâtre
des opérations et le bien fondé des enquêtes
découlant de ces rapports, et qu'une autre forme de camouflage
avait été utilisée en ce qui concerne l'altération
et la falsification de documents, ainsi que la manipulation des
processus d'accès à l'information. Nous avons cerné
une troisième forme de camouflage lorsque de nombreux documents
auxquels nous devions avoir accès et qui nous avaient été
promis publiquement par les cadres supérieurs, tant gouvernementaux
que militaires, nous ont été remis avec une lenteur
délibérée, ont été fournis
de façon incomplète ou encore n'ont pas été
fournis du tout. Nous avons relevé des manquements graves
aux règles morales et juridiques, à cet égard,
quand nous avons découvert les origines du camouflage tant
pour l'incident du 4 mars 1993 que lors de notre examen de la
Direction des affaires publiques du MDN.
Nous n'avons aucunement plaisir à qualifier de honteux
ce qui s'est passé. Il n'existe pas de terme plus juste
et moins direct pour décrire ce que nous avons découvert.
Il n'y a pas grande fierté à tirer de cet échec.
Nous avons intitulé notre rapport Un héritage
déshonoré parce que, en fait, à
cause de la Somalie, ce fier héritage que nous possédions
a été déshonoré. Problèmes
systémiques et lacunes organisationnelles ont caractérisé
la mission sous tous ses aspects. Les personnes qui ont géré
et supervisé l'organisation et qui ont fait fonctionner
le système doivent assumer la responsabilité de
ses réussites et de ses échecs. Les dirigeants des
Forces canadiennes et du ministère de la Défense
nationale qui sont visés par le présent constat
sont ceux qui occupaient le dernier tiers des échelons
supérieurs durant la période concernée.
Bien que nous ayons cerné dans notre rapport quelques manquements
individuels -- principalement en ce qui concerne la phase antérieure
au déploiement de la mission* -- les manquements que nous
avons expliqués plus en détail sont ceux mettant
en cause la responsabilité organisationnelle ou collective
au regard des carences institutionnelles ou systémiques.
Les officiers supérieurs qui sont responsables de la mission
somalienne font partie d'un groupe d'élite. Jusqu'à
maintenant, leurs carrières n 'étaient qu'un ensemble
de réussites, d'éloges et de récompenses.
Nous savons que le fait d'être impliqué dans une
enquête comme la nôtre, qui consiste à examiner
à la loupe des événements et des problèmes
passés, peut être une expérience particulièrement
éprouvante. Certains de ceux qui étaient membres
de ce groupe privilégié à l'époque
pourraient même se plaindre d'avoir été salis
par l'affaire de la Somalie. Nous n'avons guère de sympathie
pour ce genre de plainte. Avec le leadership vient la responsabilité.
De nombreux cadres supérieurs dont il est question dans
le présent rapport ont maintenant pris leur
retraite ou ont choisi une autre voie. À notre avis, les
forces armées ne s'en trouveront que mieux. Le temps est
venu de renouveler la direction du ministère de la Défense
nationale et des Forces canadiennes et de donner aux forces une
nouvelle orientation. Nos courageux et dévoués soldats
le méritent bien.
Ceci met fin à notre rapport. Nous avons fait des milliers
de constatations, de grandes et de moins grandes, et formulé
des centaines de recommandations. Nous n'avons pas la prétention
de présenter un plan visant à corriger tous les
maux des forces armées, mais si les réformes que
nous proposons sont étudiées consciencieusement
et mises en oeuvre avec diligence, nous pensons que le processus
de guérison pourra être amorcé.
* Il en est question dans le
volume qui traite des lacunes des officiers supérieurs.
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